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Magazine / Politique / La Russie / Commentaires | 29.02.2008
Le poids des élections présidentielles
de Margareta Mommsen
Les élections présidentielles en Russie ont tourné en vote de confiance pour Poutine – et en même temps en rituel de nomination pour Medvedev. Le président sortant va revendiquer une participation gouvernementale en tant que premier ministre dans le cadre d'un duumvirat.
Un commentaire de Margareta Mommsen.
Le 10 décembre 2007 au plus tard, le résultat des élections présidentielles en Russie ne faisait plus aucun doute. Ce jour-là, Poutine avait désigné le premier vice-Premier Dmitri Medvedev comme candidat favori du Kremlin pour prendre sa suite à la fonction de président. Beaucoup de commentateurs considèrent le jour où Poutine a rendue publique son option personnelle comme le vrai jour des élections. Car les élections officielles du 2 mars 2008 n'ont fait que confirmer le choix fait à l'avance par Poutine.

Avec 70,28% de votes pour une participation de presque 70%, les élections ont assuré un net mandat à Medvedev. Mais il saute aux yeux que le nombre de voix obtenues par le nouveau président était à peu de chose près inférieur à celui de la réélection de Poutine en 2004 (71,31%), et comportait pourtant beaucoup de points de plus que les 64,3% obtenus aux élections législatives en décembre 2007 par le parti de Poutine « Russie unie ». Ceci indique que la prime de victoire de Medvedev a été calculée à l'avance de manière à ne surpasser en aucun cas le succès de Poutine en 2004. D'un autre côté, elle pouvait dépasser la proportion de voix accordées au parti gouvernemental aux élections législatives car il s'agissait de l'élection du chef de l'Etat, pesant plus lourd dans la balance politique. Pour assurer exactement le taux de succès de Medvedev, les agents des commissions électorales centrales et régionales n'ont pas hésité à effectuer les corrections nécessaires dans les urnes lors du décompte des voix. Le jour des élections, en tout cas, les observateurs russes et occidentaux ont constaté des irrégularités massives et une pression administrative considérable sur les votes « justes » des électeurs.
Compte non tenu du nombre de manipulations et avantages accordés au profit du candidat du Kremlin il est hors de doute que beaucoup d'électeurs étaient disposés de toute façon à suivre le vœu de Poutine de voter pour Medvedev. Des sondages d'opinions avaient confirmé longtemps avant les élections qu'une majorité avait l'intention de voter pour tout candidat que Poutine favoriserait. En fait, les élections présidentielles ont tourné en vote de confiance pour Poutine et en même temps en rituel de nomination pour Medvedev. Le succès électoral de Medvedev, à valeur de plébiscite pour Poutine, a eu comme ultime conséquence que le président sortant revendique une participation gouvernementale en tant que premier ministre dans le cadre d'un duumvirat. Ce qui correspond également aux attentes de beaucoup de citoyens comme le prouvent les plus récents sondages.
Pour apprécier à leur juste mesure la légitimité ambivalente des élections présidentielles et la fonctionnalité plutôt précaire donc du pouvoir partagé à deux ambitionné, il s'impose de jeter un coup d'œil sur les marques distinctives du « système Poutine » et sur les étapes les plus importantes du transfert de pouvoir dirigé. En particulier, il faut tenir compte du fait que, dans le « système Poutine », des structures autocratiques et oligarchiques coexistent de manière complexe et que le président doit en conséquence remplir des fonctions tout à fait différentes. Alors que, du sommet de la « verticale du pouvoir » autocratique, il a le contrôle de toutes les institutions étatiques et sociales, et qu'en tant que président omnipotent et grâce à d'importantes mesures de relations publiques il jouit en même temps d'une grande popularité, il doit, derrière les murs du Kremlin, agir en gestionnaire prudent au sein d'un cartel de pouvoir hétérogène et oligarchique. Là, il doit gérer simultanément les intérêts divergents de tous les groupes d'influence informels et veiller à ne pas se rendre otage de l'une des cliques en la favorisant trop unilatéralement. L'autorité de Poutine est donc fondée autant sur la préservation de son dirigisme plébiscité que sur son habileté de gestionnaire de l'oligarchie du Kremlin. Poutine est la charnière indispensable entre les secteurs autocratique et oligarchique de l'architecture du pouvoir.
Comment passer le pouvoir à une autre personne dans un système présentant des structures plébiscitaires et oligarchiques si personnalisées, et cela par le biais d'élections démocratiques ? Cette impossibilité notoire a été mise en évidence depuis longtemps sous le nom de « problème 2008 » ou « opération succession » dans les discussions au sein de la sphère publique russe. Lorsqu'à la fin de l'automne 2005, deux candidats à demi officiels issus de l'entourage étroit de Poutine ont été admis à une sorte de parcours d'essai à la succession, « l'opération » a pris ses premiers contours concrets. On a pu reconnaître les candidats potentiels à la présidence au fait qu'ils ont nettement grimpé dans la hiérarchie. Ainsi, Dmitri Medvedev, jusqu'alors directeur administratif du président, avança au poste prééminent de premier vice-Premier ; à la même époque, Sergueï Ivanov, alors ministre de la défense, se vit assigner en plus la charge classique d'un vice-Premier. En février 2007, Ivanov quitta le Ministère de la défense et se retrouva au même rang que le premier vice-Premier Medvedev. Même si ces deux-là n'avaient en aucun cas été formellement présentés comme candidats à la présidence, il était clair pour tout le monde qu'il s'agissait des deux candidats favoris du Kremlin à la plus haute fonction de l'Etat. Les sondages d'opinion désignèrent tantôt l'un, tantôt l'autre comme le prétendant en tête. Alors que Medvedev, de par sa biographie de juriste et son positionnement politique, avait la réputation d'un « libéral », l'ancien agent secret Ivanov se présentait contre lui comme représentant des « faucons » et des « siloviki ». Nonobstant ces différences, les profils des deux candidats se rapprochèrent de plus en plus. Cette étrange métamorphose signalait qu'il est peu opportun de représenter officiellement des objectifs alternatifs dans la « démocratie dirigée ». En août 2007, Ivanov était devant Medvedev, selon les sondages.
Dans ce contexte, il était chose convenue pour tous les augures moscovites du Kremlin qu'Ivanov reprendrait la charge du Premier ministre et ensuite celle du président, lorsque soudainement, le 14 septembre, Poutine renvoya le ministre président Fradkov en place depuis début 2004. A la surprise générale, ce fut le directeur complètement inconnu de l'inspection nationale des finances, Viktor Subkov, qui fut nommé nouveau chef du gouvernement à la place d'Ivanov. Le modèle de transfert du pouvoir d'Elstine à Poutine n'a donc pas été renouvelé. Bien plus, ce roque, qui amena un apparatchik soviétique classique au sommet du pouvoir, a servi surtout à gagner du temps et à masquer les véritables combats de diadoques livrés derrière les murs du Kremlin. Subkov pouvait éventuellement endosser une sorte de présidence « technique » pour, après un certain temps, passer le relais à un Poutine de retour.
Lorsque, le 1er octobre, Poutine fit un autre coup d'audace il misa le tout sur la carte plébiscitaire. Lors du congrès du parti du Kremlin « Russie unie » il annonça vouloir mener lui-même la liste du parti pour les élections législatives. Il tenait de plus pour une « proposition réaliste » de prendre la tête du gouvernement en cas de victoire du parti. Cependant, comme il se distancia bientôt de ces affirmations, les spéculations déchaînées concernant l'issue de « l'opération succession » et l'avenir de Poutine même capotèrent. Pendant ce temps, le président et la « Russie unie » n'hésitaient pas à se servir des élections présidentielles strictement en tant que « référendum pour Poutine ». Cela ressemblait en tous points à une violation de la constitution. On l'accepta pour ne pas perdre le mince fil du transfert de pouvoir contrôlé. Alors que le parti poussait au maximum ses chances de victoire, de toute façon assurée, par une inversion des pôles, en plaçant les élections présidentielles avant les législatives, Poutine, grâce à un nouveau mandat direct, renforçait ses positions face au clan des oligarques. Alors que les calculs des deux stratégies se sont avérés justes, le principe de la concurrence démocratique resta sur le carreau. Le fait que le principe des élections législatives avait été perverti et complètement tenu en laisse entachait considérablement le développement, favorisé au fond par le Kremlin, d'un système à partis multiples. Après comme avant les élections, la Douma présentait l'aspect d'un « parlement à parti unique » dans lequel les mandats obtenus par d'autres forces étaient attribués à deux partis satellites du Kremlin et à l'opposition communiste largement cooptée par le système. Tout ceci prouve qu'un système de « démocratie dirigée » est pratiquement impuissant à se libérer du carcan qu'il s'est lui-même ajusté. Le fait que Poutine ait présenté la candidature de Medvedev comme la proposition de quatre partis, dont deux ont obtenu à peine 2,3 voire 1,05% des voix, y change peu de choses.
Alors que l'apparence de légitimité démocratique de la candidature de Medvedev laissait à désirer également sous cet aspect, il était évident que celui-ci devait sa mise en place en premier lieu à l'équilibration des groupes informels du Kremlin. Les conflits qui avaient éclaté publiquement depuis début octobre entre les différentes fractions des « siloviki » mettaient en évidence que ces groupements échappaient de plus en plus au contrôle de Poutine, tout aussi habiles que soient ses manœuvres. Il semblait donc de plus en plus pressant de pousser le candidat libéral sur la voie du succès. Pour assurer la réussite de cette initiative, Medvedev demanda à Poutine immédiatement après sa nomination de prendre la direction du gouvernement après son élection. Celui-ci accepta. Dès lors les médias contrôlées par l'Etat prisèrent les avantages d'un « tandem Poutine / Medvedev » musclé.
Comme lors de la réélection de Poutine en mars 2004, la campagne électorale tourna complètement à la farce. Les metteurs en scène du Kremlin voulaient à tout prix éliminer les moindres éléments perturbateurs pouvant compromettre un déroulement sans accrocs de « l'opération succession ». C'est pourquoi la participation aux élections fut refusée à Mikhail Kasyanov, le représentant de l'opposition démocratique, bien que ses chances de réussir fussent extrêmement réduites en raison de la marginalisation des forces libérales depuis des années. Pendant que l'on reprochait à Kasyanov qu'une partie des 2 millions de signatures qu'il avait présentées étaient fausses, on attesta à Andreï Bogdanov, le « libéral » agréé par le Kremlin un nombre correct de signatures présentées. Le résultat final fut grotesque, car la part de scrutin de 1,29% obtenue par Bogdanov se situait bien au dessous des deux millions de voix soi disant collectées pour l'enregistrement. Les mécanismes de la « démocratie dirigée » s'étaient ostensiblement pris à leur propre piège. L'admission de Bogdanov aux élections présidentielles n'avait pour fonction que d'assurer la compétitivité formelle et donc la validité juridique des élections en cas de retrait de Zyuganov et Zhirinovsky. Ces deux-là ne se montrèrent pas du tout satisfaits de leurs résultats électoraux (Zyuganov 17,72%, Zhirinovsky 9,34%) et se plaignirent à juste titre des nombreuses irrégularités au cours des scrutins ainsi que du refus de Medvedev de prendre part à des débats officiels. En fait, cette abstention fut attribuée surtout aux conditions posées par les metteurs en scène du Kremlin qui ne voulaient à aucun prix mettre en péril le transfert de pouvoir dirigé. Au lieu de cela, Medvedev dut se contenter d'effectuer des tournées dans le pays en qualité de premier vice-Premier et de faire connaître aux citoyens son agenda, axé principalement sur le sociopolitique. Toutes les chaînes de télévision étatiques en firent des reportages détaillés. Medvedev communiqua un semblant de programme de sa présidence dans deux conférences uniquement. Cela confirma la façade libérale du candidat du Kremlin. Le message semble même très prometteur si l'on considère les valeurs perdues à reconquérir de démocratie et d'état de droit. Mais comment réussir à fixer un nouvel objectif et par où commencer ? Vu les conditions données, il faudrait dans un premier temps s'assurer des alliés adéquats et les mettre à des postes clé de l'appareil gouvernemental, à la place des « siloviki ». Mais il reste tout d'abord à voir s'il est seulement possible, dans le cadre du duumvirat, de recruter un nouveau personnel d'encadrement et ensuite de rompre les mécanismes encroûtés de la « démocratie dirigée ».
Margareta Mommsen est professeur émérite en sciences politiques à l'université de Munich.
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