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Magazine / Politique / Slovénie / Essai | 09.01.2008
Portrait d'un instant dans la vie d'une nation
de Peter Rak
Peter Rak écrit qu'une quinzaine d'années après la déclaration d'indépendance et trois ans après l'entrée dans l'UE, la vie politique et culturelle du pays et devenue morne. Un attrait modéré pour l'esprit national et l'amour-propre collectif semblent constituer les seuls moyens d'avancer.
"Le temps favorise à la longue les nations enchaînées qui, amassant des forces et des illusions, vivent dans le futur, dans l'espoir; mais qu'espérer encore dans la liberté ? ou dans le régime qui l'incarne, fait de dissipation, de quiétude et de ramollissement ? Merveille qui n'a rien à offrir, la démocratie est tout ensemble le paradis et le tombeau d'un peuple. La vie n'a de sens que par elle; mais elle manque de vie..."

Photo: stock.xchng
Une quinzaine d'années après l'effondrement du régime totalitaire et la constitution d'un État souverain, sommes-nous en train d'approcher, nous autres Slovènes, la situation dont parle Émile Cioran ? En partie sans doute. La dose plutôt maigre d'enthousiasme, de douce exaltation subversive et d'attente de l'inconnu lors de la dissolution du système totalitaire, de la proclamation de l'indépendance et de l'affirmation des critères démocratiques s'est vite dissipée ; tout compte fait, c'est le retour du morne, du vague à l'âme, du Weltschmerz, accompagnés d'inquiétudes fiévreuses dans leur version spécifique, typiquement slovène.
Contrairement à d'autres nations, la constitution de la souveraineté nationale n'a pas entraîné de solution de continuité dans l'état d'esprit : nous n'avons pas rejoint les États baltiques dans leur revitalisation économique ; ni les Tchèques dans leur tentative de recréer un État bien rangé d'Europe centrale à l'échelle du modèle bien connu de l'époque de Masaryk ; ni, non plus, les Croates dans leur autosuffisance nationale exclusive ; et, encore moins, les Serbes dans leur folie irrationnelle des grandeurs. La vieille formule de politique des petits pas et de prudence l'a emporté ; sage, elle l'était peut-être, mais en s'approchant dangereusement des pronostics mis au point plus haut par Cioran. Sans véritable élan et sans la moindre disponibilité d'esprit pour des formes plus radicales de réflexion et d'action, de libre confrontation d'opinions diverses, sans pour autant étiqueter et même diaboliser son adversaire, cet état d'esprit se manifeste toujours à travers la même rengaine salonnarde de sujets soi-disant cruciaux, capitaux pour l'avenir du pays. Ces débats, il est vrai, ne manquent pas de mordant, de rancunes et même d'animosité non dissimulée ; toujours est-il que ce discours reste la plupart du temps stérile et insipide, cynique sans être lucide, moqueur sans avoir d'esprit, caustique sans brio satirique, c'est-à-dire une rhétorique sociologisante vide qui reste au niveau d'analyse et de réflexion abstraites.
En ne tenant aucun compte du fait que nous vivons une période de paix franchement transitoire (au moins du point de vue de l'orageuse histoire européenne du XXe siècle et du turbulent passé de notre propre pays), il règne chez nous un véritable puritanisme médiatique, un impératif dans le discours public officieux, mais pourtant clairement déterminé, dont le dénominateur commun est la soi-disante lutte contre l'intolérance. Les grandes aspirations sociales de jadis avec leurs éléments subversifs ont été remplacées par de chics schémas cycliques de relations sociales. L'un des commandements majeurs, malgré des tensions périodiques plus ou moins bénignes, tourne autour de l'idée de l'intolérance. La dissection des anomalies présumées concernant le seuil de tolérance créé d'une manière artificielle donne souvent un pathos dramatique que souligne – malgré des amplitudes plutôt débonnaires, à la "Biedermeier", du dynamisme social – une teinte de catastrophique et d'apocalyptique. Tout cela, en effet, fait partie du monde d'aujourd'hui et de ses interactions sociales virtuelles, qui n'ont que très peu à voir avec le monde réel et qui appartiennent au domaine des sempiternelles ritournelles, telles la mondialisation, le sida, la nouvelle répartition des biens, la dictature et la démocratie, les droits de la femme, l'égalité des religions, des races, le fondamentalisme religieux, l'intégrisme, les tensions nord-sud, le tiers-mondisme, l'écologie... Ces sujets, de graves problèmes qu'on ne saurait ignorer, ne vont pas au-delà des causettes académiques affables : car il y a très peu ou pas de vraie disposition d'action. La prétendue lutte contre l'intolérance cache paradoxalement un piège, une attitude d'indifférence, de laissez-faire politique. Le fond d'une telle uniformisation de discours public et de délimitations d'acceptabilité rhétorique produit de l'aliénation et de l'apathie qui se manifeste par exemple par : Je suis tolérant, donc je tolère la diversité (à condition qu'elle ne gêne pas mes intérêts) ; les petits détails ne me concernant pas, je ne vais quand même pas m'occuper des problèmes des gens dans la détresse, il me suffit d'être 'tolérant' – et même être tolérant du bout des lèvres".
C'est peut-être le résultat d'une hantise typiquement slovène de la fatalité ou de la réticence à l'égard du jeu, qui est pourtant un ressort fondamental de la démocratie parlementaire, et également un des meilleurs amortisseurs des tensions sociales. Le cas britannique est certainement exemplaire. Malgré les antagonismes les plus acharnés, toute polémique n'est, à vrai dire, qu'un simulacre, qu'un morceau de bravoure de deux adversaires qui ont tout lieu de croire leurs convictions, leurs points de vue, prêts à les défendre en public avec fermeté, sans pour autant oublier qu'ils font partie d'un spectacle. Loin d'être pris dans une acception défavorable, car il ne s'agit pas d'un spectacle vide de sens : le spectacle représente ici l'être même de l'activisme social. Chez nous, en Slovénie, c'est le monde à l'envers. Les antagonismes politiques n'ont pas seulement l'air d'une affaire on ne peut plus sérieuse, ce sont des affaires on ne peut plus sérieuses; il n y a pas d'écarts ni d'états d'âme, ils sont absolument proscrits, il faut mener la lutte – si amère soit-elle – jusqu'au bout. Car il s'agit d'une lutte de prestige. Ce principe avait été mis au point de manière drastique à la fin de la Seconde Guerre mondiale, avec l'établissement du régime totalitaire ; ce système de fonctionnement de l'État survit aujourd'hui – avec des moyens nouveaux bien sûr – où nous avons affaire à un dispositif d'état de siège permanent et préfabriqué. Ne nous laissons pas tromper par l'éclat des duels politiques, si virtuoses soient-ils, ils sont dépourvus de tout intérêt, car la compétence rhétorique et l'horizon mental des participants ne dépassent pas en général les conventions de la poudre aux yeux dont on se souvient bien du temps du régime précédent.
D'une manière générale, nous ne sommes pas capables en Slovénie, de garder nos distances par rapport aux événements actuels individuels ou aux dilemmes plutôt insignifiants, pour ne pas dire tirés par les cheveux ; nous sommes donc tout à fait maladroits à garder nos distances, en mettant en question notre propre passé ou notre avenir. Il s'agit vraisemblablement d'un enchevêtrement inextricable du milieu local avec des problèmes réels ou imaginaires et de l'incapacité de la majorité de s'identifier aux nouvelles modalités lors de l'adhésion à l'Union européenne. Il ne s'agit pas tant du problème de l'adhésion formelle à l'UE que de la rupture de l'autarcie de l'ancienne Yougoslavie qui n'était liée au monde global que par un réseau factice, illusoire du mouvement des pays non-alignés ; en ce qui concerne notre environnement direct, nous n'arrêtons pas d'être victimes d'un endoctrinement coriace selon lequel nos voisins menaceraient notre existence. Dans ce cas de figure, on peut tirer une analogie entre la Slovénie et l'ancien Berlin-Ouest, enclave en territoire ennemi ; il est à noter que cette sorte d'isolement claustrophobe, nous l'avons choisie nous-mêmes. La comparaison étant sans doute exagérée, il n'en est pas moins vrai que les caractéristiques du discours d'aujourd'hui restent les mêmes et font penser aux absurdités tapageuses de la guerre froide : à l'ouest et au nord, les Italiens et les Autrichiens en tant que des hégémonies historiquement avérées et actuellement potentielles ; au sud, les Croates dans leur rôle de superpuissance locale autoproclamée après la dernière guerre des Balkans. La seule issue cependant, c'est la Hongrie, mais les contacts avec ce pays sont réduits à un strict minimum.
Il n'y aurait rien de mal dans ce modèle de « splendide isolement » – qui n'est certainement pas que le propre des grandes nations et qui avait en partie le mérite de conserver notre identité nationale – si nous savions nous assumer pleinement, si nous avions un peu plus de confiance en nous-mêmes, tant du point de vue personnel que collectif. Les exemples en guise d'avertissement ne manquent pas du côté de nos voisins des Balkans pour réaliser qu'un tel isolement et une confiance en soi fictive (loin de la brillance britannique d'autrefois), fondés surtout dans la mythomanie irrationnelle et dans l'idolâtrie nationale, sont susceptibles de prendre des dimensions grotesques. Cependant, sans un minimum d'irrationalité, la Slovénie demeure un espace vide. L'idéal des vieilles démocraties bourgeoises – avec tout ce qu'il porte de noble patine – est à notre portée, et pourtant inaccessible pour le moment. De même, malgré les sept décennies d'attachements formels, l'esprit élémentaire, sauvage et primaire des Balkans n'a jamais réussi à vraiment nous coller à la peau.
D'où la quête affolée, souvent prise de panique, de l'identité slovène et d'un rayonnement élargi de l'esprit national. Traditionnellement, nous avons longtemps bâti notre idéal sur la doctrine du panslavisme, et surtout sur l'intégration des différents peuples slaves du sud. Après une expérience plutôt amère, nous nous sommes encore une fois tournés vers le nord-ouest en essayant de ranimer l'idée d'Europe centrale, en tant qu'aire géographique dominée par un climat culturel et mental spécifique. En fin de compte, il s'avéra que l'idée d'Europe centrale – ici, au moins, Peter Handke ne s'est pas trompé – n'est qu'une idée purement météorologique. Ce qui nous reste, c'est un programme paneuropéen qui persiste même entre les anciens membres de l'UE comme une notion amorphe, un projet abstrait, en ce qui concerne un grand nombre de sujets et seules les générations futures pourront éventuellement en faire l'expérience. Cependant, au début du XXIe siècle, tout miser sur la politique et sa portée limitée, n'est certainement pas la seule des options offertes, même s'il est impossible d'ignorer la lourde hypothèque historique du régime totalitaire qui a causé la politisation de la société entière – c'était un de ses postulats fondamentaux –. Après la déclaration d'indépendance, avec l'ébranlement ou bien l'élargissement du spectre politique et idéologique, la politique demeure cependant le spiritus movens de base, bien que son rôle tout-puissant reste d'ordre fictif et virtuel.
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Peter Rak est né à Maribor. Il est diplômé de l'université de
Ljubljana en histoire de l'art. Depuis 1996, il travaille comme
journaliste et critique d'art, pour ...
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Traduction
Branko Madžarevič
Langue originale Slovène
Source originale Sodobnost 1-2/2006
© Peter Rak/Sodobnost
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Publié en coopération avec Eurozine
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