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Magazine / Politique / Populisme / Débats | 22.10.2007
Le populisme en Europe
de Meike Dülffer
Ces dernières années, un nouveau populisme a vu le jour dans les pays d'Europe de l'Est appartenant à l'UE, un populisme qui a pénétré jusque dans les gouvernements. Et cela fait une vingtaine d'années que les Etats de l'Europe occidentale sont également traversés par des courants populistes. Quel danger représente le populisme aujourd'hui?
On utilise souvent le populisme comme terme générique pour qualifier des courants d'Europe de l'Est aussi différents que le parti polonais conservateur de droite "Droit et justice" (PiS) des frères Kaczyński, ou le SMER, parti populiste de gauche du Slovaque Robert Fico.

Photo: AP
Ce terme sert aussi à désigner certains mouvements politiques d'Europe occidentale. Ainsi, on qualifie l'Autrichien Jörg Haider de populiste de droite, l'extrême droite flamande du Vlaams Belang est considérée comme populiste ainsi que son pendant français, le Front national de Jean-Marie Le Pen, et l'ancien chef du gouvernement italien, Silvio Berlusconi, avec sa Forza Italia.
Le sociologue Ralf Dahrendorf a mis en garde, durant l'été 2007, contre une utilisation un peu trop légère du concept de populisme: "Le reproche de populisme peut être populiste lui-même, c'est alors un outil démagogique, un ersatz d'argument", écrivait-il dans un article pour la revue européenne Transit.
Le politologue bulgare Ivan Krastev estime que, malgré ces réserves, le concept est néanmoins valable comme outil d'analyse ; il écrit dans la même revue: "Il faut un concept aussi vague et mal défini pour saisir et refléter la transformation radicale de la politique qui a lieu aujourd'hui partout dans le monde."
Se démarquer de l'Autre
Même si le populisme diffère entre l'Est et l'Ouest de l'Europe et si ce concept recouvre à la fois des tendances de droite et de gauche, ces différentes variantes ont toutefois des points communs.
Selon Krastev, les hommes politiques populistes réagissent à une certaine inquiétude de la société en se retournant contre les élites établies: "Ce qui constitue le noyau du populisme, c'est l'idée selon laquelle la société se divise en deux parties homogènes et antagonistes, à savoir 'le peuple en tant que tel' et une 'élite corrompue'." A quoi s'ajoute une affirmation de soi qui repose sur la nette démarcation par rapport à l'Autre, démarcation qui peut être teintée de nationalisme, de xénophobie ou de racisme. Les populistes critiquent le modèle de la démocratie représentative et plaident pour la participation directe du peuple à la politique, notamment par le biais du référendum.
Ils ont également tous en commun le fait de proposer des solutions simples à des problèmes compliqués. "Le populisme est simple. La démocratie est complexe: telle est peut-être finalement la distinction essentielle entre ces deux formes de rapport au peuple", analyse Ralf Dahrendorf.
La peur du changement
La façon dont évolue concrètement un courant populiste dépend des circonstances locales et historiques. L'Union européenne a eu par exemple fort à faire, de 2000 à 2002, avec la participation au gouvernement autrichien du parti de Jörg Haider, le FPÖ, qui a amené les autres pays de l'UE à prendre plusieurs sanctions contre l'Autriche.
Dans un article paru fin 2006 dans le magazine Osteuropa, l'Allemand Klaus Bachmann, spécialiste de la Pologne, explique le développement actuel du populisme en Europe de l'Ouest comme une réaction au mouvement de mai 1968: "En Europe occidentale, le rapide changement de valeurs a provoqué des contre-réactions qui se sont vite manifestées sur le plan politique et se sont institutionnalisées… Des partis populistes comme le Front national ou Vlaams Block... ont rassemblé tous ceux qui trouvaient ces changements trop rapides et trop importants."
Il est certain que la mondialisation constitue depuis le début du XXIe siècle un autre facteur d'inquiétude. La nette progression du parti flamand Vlaams Belang lors des élections communales d'octobre 2006 a inspiré à Maurice Ulrich, dans le quotidien L'Humanité du 9 octobre 2006, le commentaire suivant: "Ce résultat témoigne de la profondeur de la crise politique qui frappe aujourd'hui l'Europe... C'est l'absence de perspectives, d'alternative réelle aux politiques menées, le sentiment que droite et gauche c'est tout comme, qui font le lit des démagogues, nourrissent les extrêmes droites, les populismes et les haines, en France comme en Belgique, comme en Europe."
Suisse: un populisme pragmatique
En Suisse, le reproche de populisme s'adresse à la très populaire Union démocratique du centre, dirigée par Christoph Blocher, qui fait la une des journaux pendant la campagne électorale de 2007. Joseph Hanimann, dans le Süddeutsche Zeitung du 9 octobre 2007, a analysé le style politique de l'UDC comme un cas particulier du populisme européen: "Contrairement au Front national de Le Pen, en France, aux régionalistes du nord de l'Italie ou de Flandre, aux nationalistes polonais, aux patriotes libéraux de Haider et aux autres extrémistes européens opposés à la mondialisation, l'idéologie de l'UDC n'a pas besoin de slogans agressifs, de provocations virulentes ou de principes sacralisés."
C'est bien pour ça, continue Hanimann, que d'autres populistes pourraient prendre exemple sur lui. Car le danger réside dans un populisme "qui ne gesticule plus, ne s'énerve plus, ne fait plus de discours tonitruants, mais regarde calmement le monde en face, trace des lignes et calcule qui, selon toute logique, se retrouve de tel ou tel côté de la ligne."
L'héritage communiste
Ce tracé des frontières – ce refus de l'Autre, a priori étranger – joue aussi un rôle essentiel chez les populistes d'Europe de l'Est. Mais celui qui est considéré comme "l'Autre" diffère selon le pays. Klaus Bachmann précise: "Là où Jean-Marie Le Pen, Philip Dewinter, Pim Fortuyn et Jörg Haider présentent les immigrés comme une menace dont ils promettent de protéger la société, Kaczyński et son parti PiS a déclaré que leurs ennemis étaient les Allemands, les Russes et ceux des Polonais qui prétendument les soutiennent." Dans d'autres pays est-européens, la rhétorique de combat populiste se dirige également contre les minorités établies: en Slovaquie, le parti populiste de gauche, le SMER, a formé une coalition gouvernementale avec l'extrême droite, le SNS, et attise les conflits avec la minorité hongroise, tandis qu'en Hongrie et en Bulgarie les populistes s'en prennent aux Roms.
Cette démarcation produit un national-populisme qui est également dirigé contre l'UE et ses élites: "Tant que l'adhésion à l'UE n'était qu'un but, elle avait un effet disciplinant sur les élites politiques de la région", écrivait le politologue tchèque Jiři Pehe en 2005 pour Project Syndicate. Après notre entrée dans l'UE, "la voie était libre pour les hommes politiques porteurs de messages simples: nos pays en ont assez de la tutelle occidentale et des restrictions budgétaires… Le président [de la République tchèque] Klaus estimait que la République tchèque pourrait se dissoudre dans l'UE comme un morceau de sucre dans le café'."
Cette peur expliquerait pour beaucoup la rhétorique particulièrement grossière des populistes d'Europe de l'Est. Le politologue français Jacques Rupnik écrivait ainsi en 2006, également pour Project Syndicate: "On assiste partout à une forte polarisation, héritage de la culture politique communiste: un opposant n'est pas quelqu'un avec lequel on discute et négocie, mais un ennemi à abattre."
Plus de patriotisme ou plus de participation citoyenne?
Malgré ces différences, le populisme est perçu comme un phénomène qui concerne aujourd'hui toute l'Europe. Quant à savoir comment freiner ce mouvement, politologues et journalistes apportent à la question des réponses très diverses.
L'une des propositions consiste à dire que les partis établis devraient s'approprier les thèmes des populistes pour affaiblir leurs mouvements. C'est ce qui s'est passé en France lors des dernières élections législatives, argumentait Sylvain Besson dans Le Temps en juin 2007. Le faible score du Front national serait dû au fait que Nicolas Sarkozy s'est emparé des thèmes de prédilection de Jean-Marie Le Pen, comme la violence, l'immigration et l'identité nationale. "La leçon est d'importance pour les pays européens, qui sont tous confrontés à des formes plus ou moins virulentes de populisme."
Mais on peut aussi voir dans cette stratégie un danger pour la démocratie et opposer l'argument suivant: si les thèmes des populistes s'installaient dans le courant démocratique dominant, certaines valeurs telles que l'égalité, la protection des minorités et la liberté d'expression risqueraient d'être remises en cause. "Il nous faut chercher un moyen de convaincre nos populations des mensonges du populisme", proposait le journaliste polonais Adam Michnik dans le quotidien hongrois Magyar Hirlap du 5 octobre 2006. Il n'y a selon lui qu'une seule réponse à l'animosité des populistes envers les élites: "Seuls les intellectuels sont capables de mener à bien ce travail de persuasion."
A l'inverse, Werner A. Perger suggérait dans Die Zeit, le 18 janvier 2007, que "un savant dosage de participation citoyenne directe pourrait aider… On entend quelques voix s'élever discrètement pour demander une ouverture des partis, plus d'écoute vis-à-vis de la base. Ce serait certainement une bonne idée."
La polarisation de la société
Certains observateurs estiment que le populisme pourrait disparaître tout seul. " Sa réalité et son existence sont liées au mécontentement, à l'insatisfaction, mais [il ne peut] offrir des solutions réelles aux problèmes réels" constatait Giorgio Venturi le 21 janvier 2007 dans le magazine Internet Le Taurillon. Il suffit que les populistes soient au pouvoir pour que "les vérités précédemment assénées" se révèlent "après coup mensongères. Et ainsi le populisme s'écroule."
Le politologue britannique Paul Taggart ne partage pas cet optimisme. Son pronostic est plus sombre. Ainsi s'exprimait-il le 26 mai 2006 dans les colonnes du journal polonais Przekroj: "Les populistes détruisent la démocratie dans le sens où ils ferment les portes au débat. La démocratie représentative se fonde sur le pluralisme, et l'entrée d'un populiste dans un système polarise les opinions. Le reste de la scène politique commence à se définir en référence aux populistes et le pluralisme disparaît."

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Traduction
Barbara Fontaine
Langue originale Allemand
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