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Magazine / Politique / l'Espagne / Article | 07.03.2008
Les Préoccupations des Espagnols
de Isidre Ambrós
En Espagne, le passe-temps favori de la population est de « paraître ». Paraître signifie montrer à ses voisins, à ses amis, à sa famille que l'on vaut mieux qu'eux, que l'on possède plus qu'eux. Paraître est ce que l'on pourrait appeler un sport national.
L'importance accordée aux apparences apparaît également dans les préoccupations des Espagnols. Les enquêtes d'opinion réalisées par le Centre de recherches sociologiques (CIS) du Gouvernement et par les instituts de sondage privés mettent en évidence une sensibilité citoyenne qui dans certains cas correspond à la réalité et dans d'autres non.

En théorie, la société espagnole serait ainsi particulièrement préoccupée par le phénomène du terrorisme. Selon toutes les études, ce problème serait le plus pressant. Pour un Espagnol sur deux, le terrorisme est le plus grand problème. Cependant, lorsque l'on se promène dans les rues ou que l'on prend un café sur une terrasse, les conversations que l'on entend ne tournent pas autour de la peur d'un attentat terroriste, qu'il soit d'origine islamique ou perpétré par l'ETA basque. Alors, pourquoi ce problème arrive-t-il en tête des enquêtes réalisées ? Sans doute parce qu'une autre caractéristique des Espagnols est de se montrer graves. Si une personne les aborde avec un long questionnaire, ils prendront un air sérieux et diront que sans aucun doute, le terrorisme est un problème majeur car il faut être responsable et faire passer les problèmes de la société avant ses problèmes individuels.
La préoccupation des Espagnols par rapport au terrorisme est toujours réelle, même si l'on observe une tendance à la baisse dans toutes les enquêtes d'opinion. L'Espagne est un pays qui, durant de nombreuses années, a subi des attaques terroristes de l'ETA et du GRAPO, un autre groupe terroriste que les forces de sécurité ont finalement démantelé. Ensuite, en mars 2004, Madrid fut la cible d'un attentat islamiste et les Espagnols ont réalisé qu'ils pouvaient être la cible des colères islamistes. Plus tard, plusieurs terroristes islamistes présumés qui préparaient d'autres attentats, furent arrêtés dans différentes régions d'Espagne. Mais en général, dans les conversations quotidiennes, les bavardages de café, le dialogue porte le plus souvent sur la situation économique. Et plus concrètement sur la hausse du coût de la vie (le sujet le plus inquiétant pour 40 pour cent des Espagnols) et les difficultés à boucler les fins de mois.
Mais cette réalité se heurte aux apparences : il faut montrer que « la crise ne touche que les autres ». Les Espagnols se plaignent du fait que leur salaire ne suffit pas pour boucler les fins de mois. Près de la moitié des Espagnols considèrent que la situation économique est mauvaise ou très mauvaise, alors que 32 pour cent pensent qu'elle est bonne ou très bonne. Pourtant, les restaurants ne désemplissent pas. La circulation est dense sur les autoroutes durant le week-end, car beaucoup d'Espagnols aiment passer le week-end hors de chez eux, hors de leur ville, même si le prix de l'essence ne cesse d'augmenter. Peut-être que le ministre de l'Économie, Pedro Solbes, avait vu juste lorsqu'il affirmait que « les Espagnols n'ont pas encore compris l'euro » en faisant référence aux énormes pourboires qu'ils ont l'habitude de laisser sur les terrasses des cafés ou lorsqu'ils payent le taxi, et que c'est ce qui explique cette situation.
L'autre grand problème qui accable les Espagnols est l'accession à la propriété, qui est de plus en plus difficile étant donné les prix croissants de l'immobilier. Et ici, les Espagnols ne font plus semblant. 44 pour cent des citoyens espagnols pensent que le problème du logement est le principal problème en Espagne. La situation est peut-être un peu exagérée, car historiquement, les Espagnols sont plutôt propriétaires de leur logement que locataires. Plus de 80 pour cent des familles habitent un logement dont elles sont propriétaires, même si la durée moyenne de remboursement d'une hypothèque en Espagne est actuellement proche de 25 ans.
L'inquiétude concernant l'accession à la propriété est un sujet particulièrement grave chez les jeunes qui sont confrontés à un double problème. D'un côté, ils ont des difficultés à se faire une place sur le marché du travail, à obtenir un salaire et à ce que leur salaire soit suffisant pour quitter la maison de leurs parents et pour louer un logement. La tendance actuelle parmi les jeunes est de partager un appartement, ce qui représente le seul moyen pour eux de s'émanciper.
Pour quatre Espagnols sur dix, le chômage est justement le plus grand problème en Espagne. Cet avis est notamment partagé par les personnes âgées de 50 ans et au chômage et par les jeunes qui ont du mal à trouver un travail. L'Espagne est un des pays de l'Union européenne qui enregistre le plus grand pourcentage de chômeurs de longue durée parmi les 45-50 ans et de jeunes à la recherche de leur premier emploi. C'est également le pays avec le pourcentage le plus élevé de contrats à temps partiel.
Ces derniers temps, d'autres inquiétudes sont encore venues s'ajouter à celles-ci. Il s'agit de l'immigration, qui inquiète un tiers de la population et de l'insécurité qui est également une préoccupation pour un tiers des Espagnols. Ce rapport semble logique, car les personnes qui s'inquiètent de l'arrivée massive d'immigrés craignent que ceux-ci commettent des délits.
L'inquiétude croissante pour le phénomène de l'immigration en Espagne s'explique par les vagues d'embarcations en provenance du Maroc et de Mauritanie qui ont accosté sur les côtes espagnoles ces derniers temps. Les images de femmes enceintes sur le point d'accoucher, de bébés ou d'enfants en piteux état, sans parler des cadavres rejetés par la mer ont fini par s'encrer dans les consciences de la population. En bien, pour certaines personnes qui ont le sentiment qu'il faut les aider à s'intégrer à la société et apprendre à cohabiter avec des personnes d'origine différente. En mal, pour d'autres personnes, qui voient les immigrés comme une source de délinquance et de problèmes.
Par contre, certains sujets à fort impact social comme l'éducation ou la santé, inquiètent à peine les Espagnols. Moins de 20 pour cent des Espagnols considèrent l'éducation des générations futures ou le système de santé comme le principal problème auquel le Gouvernement espagnol doit faire face et qu'il doit résoudre.
Isidre Ambrós est correspondant de La Vanguardia in Allemagne.
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