szmtag

08.01.2009

euro|topics illustration
euro|topics
 

Magazine / Économie / Le modèle nordique / Débats | 31.10.2007

L'Europe doit-elle suivre le modèle nordique ?

de Christoph Mayerl


Les Scandinaves montrent qu'il n'est pas exclu de concilier la réussite économique avec un Etat social bien construit. Qu'entend-on par "modèle scandinave" ? Un tel modèle est-il applicable à l'Europe toute entière ?


Bien vivre là où on habite, ainsi pourrait-on adapter le slogan par lequel la plus grande entreprise d'ameublement du monde s'adresse à ses clients allemands. Il s'agit pourtant d'une invitation tout à fait scandinave. Nous détenons depuis longtemps le secret du bien vivre, tel est le message.

Non seulement Ikea mais aussi l'Etat providence comptent parmi les modèles scandinaves couronnés de succès.
Photo: AP


Alors, quand viens-tu ? Demain de préférence, s'empressent de répondre nombre de responsables politiques qui s'orientent de plus en plus sur le Grand Nord. "Nous devons revoir notre système fiscal comme la Scandinavie l'a fait depuis longtemps", soulignait Kurt Beck, leader social-démocrate allemand, dans une interview télévisée l'été dernier.

La Suède, le Danemark, la Norvège et la Finlande ont atteint ce que plus d'un économiste considérait comme impossible : le plein essor économique, et ce malgré une fiscalité élevée et un Etat social bien doté. "En moyenne les pays nordiques dépassent les pays anglo-saxons dans la plupart des paramètres de performance économique", affirmait en novembre 2006 l'économiste américain et lauréat du prix Nobel Jeffrey D. Sachs dans un article du Scientific American.

Les Scandinaves marquent des points dans tous les domaines

L'enthousiasme général est compréhensible. Dans presque toutes les études, qu'il s'agisse du taux de pauvreté, de la liberté de la presse ou de l'espérance de vie, les Scandinaves occupent les premières places. D'année en année, les écoliers finlandais arrivent en tête de l'enquête PISA. Au Danemark, les salariés se sentent mieux couverts qu'en Allemagne bien qu'un quart d'entre eux changent d'emploi chaque année. En moyenne, les Suédoises mettent au monde 1,8 enfants. À cela s'ajoute que le système de santé est gratuit, que l'accueil des enfants s'appuie sur un réseau bien étendu et que la couverture sociale semble stable. Depuis des années, les délégations de responsables politiques défilent sans discontinuer à Helsinki, Stockholm ou Copenhague, chacun voulant savoir comment fonctionne le fameux "modèle scandinave".

Les espérances sont grandes. Le modèle ne doit pas seulement servir de calque aux réformes sociales de tel ou tel Etat européen, mais combler un jour peut-être toute l'Europe. "Un modèle social européen digne de ce nom doit garantir la prospérité et la compétitivité, empêcher la division de la société en veillant au respect des droits sociaux fondamentaux, et contribuer à ancrer le projet européen dans l'esprit des citoyens et des citoyennes d'Europe," telles sont les exigences formulées par le sociologue Josef Weidenholzer dans le Standard autrichien du 28 février 2006.

La Suède constitue le modèle premier

En quoi consiste le modèle scandinave ? Pour simplifier les choses, il consiste à financer par une fiscalité élevée un Etat social bien structuré, un Etat social actif à bien des égards, lequel subvient largement aux besoins de ses citoyens. À y regarder de plus près, les choses sont plus nuancées et plus complexes. Parmi les pays scandinaves, chacun a ses propres particularités et c'est la Suède qui pratique ce modèle sous sa forme la plus pure.

Les contours se distinguent nettement quand on compare la Scandinavie à la Grande-Bretagne qui cultive le concept d'Etat providence résiduel et constitue par là en Europe l'antithèse de la Scandinavie. Le taux maximum d'imposition est de 56 % en Suède, il est de 40 % en Grande-Bretagne. La part des dépenses publiques (c'est-à-dire les dépenses effectuées par l'Etat, les collectivités et administrations territoriales, et la Sécurité sociale) en pourcentage du produit intérieur brut s'élève en Suède à 60% ; en Grande-Bretagne, elle est de 44 %. Le système scandinave comporte d'autres éléments non mesurables mais tout aussi importants, il s'agit en particulier des investissements dans l'éducation, la formation permanente et la recherche, de la politique familiale favorable aux femmes et aux enfants et des organisations syndicales, fortes mais modérées.

Pour Karl-Martin Hentschel, représentant d'une coalition écologiste régionale en Allemagne, le secret de la réussite du modèle scandinave réside, comme il le souligne dans die tageszeitung du 9 mars 2007, dans la proximité avec les citoyens : "L'Etat, ce sont les communes. Elles encaissent par exemple la plus grande part de l'impôt sur le revenu […] le citoyen n'a affaire à l'Etat que pour les questions militaires, policières ou judiciaires – les organes classiques d'un Etat dirigiste. Etant donné l'importance des communes, rien d'étonnant à ce que les citoyens soient prêts à payer plus d'impôts. Ils ont un aperçu concret de ce qui est fait de leur argent."

Réforme précoce de l'Etat social

Alors que les voisins européens louent le modèle nordique, celui-ci ne paraît pas être intangible au sein même des pays scandinaves. Au cours des dernières années, face au vieillissement de la société, le principe d'Etat providence a subi quelques retranchements. L'Expressen suédois daté du 22 septembre 2007 approuve le durcissement des mesures applicables aux chômeurs de longue durée annoncées par le gouvernement libéral : "Il s'agit de réformer un système qui a laissé sur le carreau 1,5 million de personnes en âge de travailler lorsque les sociaux-démocrates ont quitté le pouvoir."

Au Danemark aussi, la réforme est amorcée, d'autant que, dans le contexte nordique, le pays apparaît déjà presque néo-libéral. Aussi nomme-t-on "flexicurité" la variante danoise de la politique d'emploi scandinave. Les obstacles à l'embauche et à la résiliation des contrats sont minimes, seules l'Irlande et la Grande-Bretagne lui sont comparables sur ce point, en revanche les indemnités de chômage sont élevées et le système du placement opérationnel et bien structuré, ce qui engendre un grand dynamisme et beaucoup de mouvements sur le marché de l'emploi. Plus d'un quart des employés danois se retrouvent au chômage chaque année – mais le plus souvent pour peu de temps seulement.

En ce qui concerne les réformes engagées à la fois par le gouvernement et l'opposition, le Danemark ne recule pas devant les mesures impopulaires. L'année dernière déjà, l'âge de la retraite a été porté à 67 ans et des mesures incitatives ont été créées afin d'encourager les étudiants à terminer leurs études plus rapidement. Le quotidien danois Berlingske Tidende du 21 juin 2006 saluait le pas franchi : "Il faut dire que le gouvernement préparait les citoyens à cette réforme depuis longtemps. Ils ont compris qu'il était préférable de faire des ajustements légers aujourd'hui que de devoir entreprendre de lourdes réformes plus tard".

Le modèle nordique est-il vraiment un modèle ?

Par ses options libérales en matière d'économie, le Danemark montre bien combien il est difficile de parler de "modèle scandinave" en général. La journaliste économique Inga Michler s'interroge sur le bien-fondé du terme et formule dans Die Welt du 30 juin 2006 la conclusion : "Il n'existe pas un modèle directement transposable à l'Allemagne."

De même le quotidien suédois Dagens Nyheter, portant son regard vers l'étranger, mettait en garde contre trop d'espérances, soulignant dans un article du 9 mars 2007 que l'économie scandinave s'était redressée, mais qu'il était "absurde d'évoquer un miracle scandinave."

Les sceptiques sont d'avis que si l'économie scandinave connaît – encore – la croissance, c'est non pas à cause mais en dépit d'un Etat providence surdimensionné. Le chroniqueur Martin Wolf analysait la situation dans le Financial Times du 1er mars 2006 : "L'Etat social européen est maternel : protecteur mais également infantilisant. Ses impôts élevés et ses charges sociales découragent quiconque de trop bien faire." Quant à Martin de Vlieghere, il qualifiait de mythe le modèle scandinave dans une chronique pour le Brussels Journal et renvoyait à l'index de prospérité de l'OCDE qui atteste que les pays scandinaves sont en proie à un fléchissement continu. Les vrais héros européens, poursuivait-il, sont les Irlandais qui se sont hissés en l'espace de 18 ans du 22è au 4è rang – grâce à leur basse fiscalité.

Pragmatisme scandinave et est-européen

En Europe de l'Est où les économies nationales ont dû faire face à un processus de transformation considérable, on s'oriente en effet plus vers l'Irlande que vers la Scandinavie. Dans la Gazeta Wyborcza du 21 septembre 2006, Witold Gadomski invitait les Polonais à déployer tous leurs efforts pour emboîter le pas aux Irlandais : "Sans réforme des finances publiques, sans l'entrée dans la zone euro, sans réduction des taxes, sans réformes structurelles (la libéralisation du marché de l'énergie, des télécoms et des chemins de fers) et sans règlement des privatisations, la Pologne ne réitérera pas le miracle irlandais."

Dans les pays baltes qui connaissent un processus de transformation comparable, on ne se sent pas seulement proche du Nord pour des raisons géographiques : "L'Irlande est-elle un bon exemple pour l'Estonie ?" demandait le quotidien estonien Postimees le 22 février 2007 : "Bien sûr, le modèle de l'Irlande est fiable, car il règne là-bas un consensus entre les employeurs et les salariés à propos des accords cadres. Cependant, l'Irlande a commencé à relancer son industrie il y a un quart de siècle. Cela peut sembler banal, mais l'Estonie doit fonder son économie sur la science et la recherche."

Les Scandinaves eux-mêmes sont certes impressionnés par le miracle économique irlandais, mais, sur le principe, ils approuvent la ligne de leurs gouvernements. "Ce n'est cependant pas une garantie", commente le sociologue suédois Joakim Palme dans une interview accordée à euro|topics. "Les Scandinaves n'accepteront de payer des impôts élevés que tant qu'ils recevront de l'Etat, en contrepartie, des prestations de haute qualité". Il ne s'agit donc pas d'un romantisme social de type nordique mais plutôt d'un contrat à terme. Pour l'instant, rien ne porte à croire que l'Etat providence puisse être un jour dans l'impasse. Mais l'adage "rien n'est impossible" existe également en Suède où il sert, non sans raison, de slogan publicitaire ("ingenting är omöjligt") à l'entreprise d'ameublement dont le nom se décline dans toutes les langues du monde.

 
Christoph Mayerl
Christoph Mayerl, né en 1976, a fait des études de journalisme, philosophie et politique à Eichstätt en Bavière. Journaliste indépendant, il vit à Berlin.
» vers l'index des auteurs

Traduction
Anne-Marie Geyer

Langue originale Allemand

Creative Commons license by-nc-nd/2.0/de.

Le text est licencié sous Creative Commons license by-nc-nd/2.0/de.

 

Des articles supplémentaires sur les thèmes » Politique Sociale/ Emploi, » Politique Economique, » Europe du Nord
Pour en savoir plus sur les thèmes de la revue de presse » Politique Sociale/ Emploi, » Politique Economique, » Europe du Nord


 

Marquer cette page d'un signet sur   del.icio.us    Digg!    YiGG.de    Webnews!    FURL    LinkARENA    Mister Wong    oneview   

D'autre contenu

THÈME

REVUE DE PRESSE

À la une de 07.01.2009

Il fait froid à l'Est

Il fait froid à l'Est

Le conflit gazier persistant entre la Russie et l'Ukraine touche les ex-pays socialistes de plein fouet. Avec l'arrivée de la vague de froid, la presse de l'Europe de l'est déplore avant tout la dépendance grandissante vis-à-vis de la Russie.

» Ensemble de la revue de presse

S'ABONNER

Pour recevoir gratuitement euro|topics ou vous désabonner à la lettre d'information, inscrivez votre adresse e-mail:

CETTE SEMAINE À LA UNE

EDITIONS ARCHIVÉES

lu ma me je ve sa di
      1 2 3 4
5 6 7 8 9 10 11
12 13 14 15 16 17 18
19 20 21 22 23 24 25
26 27 28 29 30 31