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Magazine / Économie / Le modèle nordique / Interview | 31.10.2007
Et si les perdants devenaient des gagnants ?
de Christoph Mayerl
Joakim Palme est sociologue et directeur de l'Institut d'études prospectives de Stockholm. Avec eurotopics il évoque le modèle scandinave de l'Etat providence et sonde son aptitude à servir de modèle à une politique sociale paneuropéenne.
Monsieur Palme, savez-vous que vous et vos compatriotes vivez dans un pays loué et admiré du reste de l'Europe, un pays où l'économie et l'Etat social font étrangement bon ménage ?

En règle générale, les Suédois ont tendance à se plaindre de l'Etat providence. Mais dès qu'ils sont à l'étranger, ils semblent le juger digne d'être soutenu. Les impôts sont élevés, certes, mais les Suédois, de manière générale, sont encore prêts à les payer. Cela changerait cependant si les rentrées fiscales donnaient lieu à des dépenses injustifiées. L'équilibre pourrait se fragiliser si les prestations en faveur de la classe moyenne n'étaient plus suffisantes. Les Suédois renonceraient alors à leur système, mais pour l'instant la majorité de la population lui est toujours favorable. Lorsque l'année dernière, les sociaux-démocrates ont perdu les élections au profit de la coalition du centre et de la droite, celle-ci n'avait pas non plus axé sa campagne sur la réforme du système ou la baisse radicale des impôts. Au contraire, elle promettait de maintenir le modèle suédois.
Est-ce que cet illustre modèle pourrait servir d'exemple à toute l'Europe ?
À l'Institut d'études prospectives, nous sommes toujours très prudents quand il s'agit de prédire l'avenir. Je ne suis pas certain que les expériences scandinaves soient utiles à tous les pays européens. On ne peut pas tout simplement transposer à un nouveau contexte les éléments d'un modèle existant. Ce qui importe, c'est la manière dont les différentes mesures sont liées et influent les unes sur les autres. Etant donné que les Etats membres de l'UE sont eux aussi confrontés au vieillissement de la population, éprouvent le besoin de recadrer les relations entre les sexes et de s'orienter vers une vie active plus flexible répondant à des critères de qualité, il se pourrait en effet, pour toutes ces raisons, qu'ils aient quelque chose à apprendre des pays scandinaves.
Certains affirment que ce système n'existe pas, ou si tant est qu'il existe, n'est pas exportable.
Il est vrai que la croissance économique des 15 dernières années est en partie due au fait que nous nous relevions de la crise du début des années 90. Nous avons cependant mis en place un certain nombre d'instruments sociopolitiques bien conçus, qui sont potentiellement transposables dans d'autres contextes. Certains Etats membres essaient déjà de suivre le modèle scandinave. L'Espagne en est un exemple. Il importe cependant de considérer telle ou telle mesure non pas de manière isolée mais en interaction avec d'autres instruments sociopolitiques. L'Allemagne a opté pour un congé parental nettement inspiré du modèle scandinave. Mais pour obtenir un véritable équilibre entre les sexes, il faut y ajouter un élément supplémentaire : la création de structures d'accueil des enfants. C'est la bonne combinaison entre ces instruments qui sera décisive.
Quels éléments du modèle scandinave vous paraissent appropriés à l'exportation ?
D'une part, nous avons réussi à intégrer la population féminine dans le marché de l'emploi. Et ce, par des incitations financières. Les époux par exemple ne sont plus imposables à titre de couple mais chacun pour soi. Ceci incite les femmes à être présentes sur le marché de l'emploi. Un autre point est l'investissement dans la formation permanente, ce qui fut amorcé dans les années 50 et 60. Enfin, nous avons compris que les incitations financières et la formation féminine ne suffisaient pas. Si l'on veut vraiment parvenir à un équilibre entre emploi et vie familiale, il faut garantir le bon fonctionnement du dispositif de prestations de base. L'amélioration des prestations de service pour les personnes âgées et pour les enfants en bas âge, sous forme de structures d'accueil, est certainement un autre élément commun à tous les pays nordiques.
Tout cela ne semble pas bon marché. Que se passe-t-il si l'économie bat de l'aile et que la source des impôts se tarit ?
Vous avez raison, la réussite en matière de politique économique est très importante. Chaque fois où par le passé des erreurs ont été commises dans ce domaine, elles ont eu une incidence dans le domaine social. Mais d'une manière générale, l'image que l'on se fait de la fiscalité élevée en Scandinavie est exagérée. Dans les autres pays aussi on dépense tout autant ou plus dans le secteur social que dans les pays scandinaves. Les dépenses nettes en Allemagne sont comparables à celles de la Suède. Le Danemark se situe en vérité au niveau de la Grande-Bretagne. C'est une erreur de croire que les dépenses sociales des pays scandinaves sont supérieures à celles des autres pays européens. Elles sont seulement plus visibles.
Quel est alors le secret de la réussite ?
Une chose me semble importante : investir dans les citoyens. La Suède est le premier pays à avoir propagé la formation permanente qui entre temps est devenue l'un des éléments standard de la politique européenne. La Suède est le premier pays à avoir promu une politique active de l'emploi, à savoir un outil moderne permettant de composer avec le libre-échange et les fluctuations du marché qui découlent de la mondialisation. Et c'est grâce à cette adaptation précoce et soutenue que la population suédoise s'est montrée beaucoup plus ouverte à la mondialisation que bien d'autres pays européens. S'il y a quelque chose à apprendre des pays nordiques, ce quelque chose a un rapport avec l'interaction entre politique sociale et politique économique. Les marchés doivent être là pour les hommes et non le contraire.
Comment se fait-il que la Suède ait réagi dès les années soixante à des tendances telles que le vieillissement de la société, alors que la discussion n'a été amorcée en Allemagne que ces dernières années?
C'est un point important qui illustre bien que ce sont moins les institutions qui comptent dans le modèle scandinave que la manière de voir et d'aborder choses. Dans les années 30 déjà, l'Ecole de Stockholm en sciences économiques avait une vue très keynésienne des instruments macroéconomiques. Le rôle fort imparti à l'Etat dans le domaine économique et social a perduré tout au long du vingtième siècle. Mais ce n'est pas tout d'avoir une classe politique éclairée. L'autre plus du modèle nordique est la confiance de la population en ses décideurs politiques.
D'où vient cette confiance ?
Nous ne le savons pas. Nous aurions besoin d'études sociologiques à ce sujet. Certains supposent que cela est partie intégrante de notre culture scandinave et que les pays nordiques ont toujours défendu les mesures égalitaires et cetera. C'est peut-être juste, mais je ne minimiserais pas non plus le rôle des institutions politiques. Une chose me paraît intéressante ici, c'est le poids de la politique locale. Les rentrées fiscales sont affectées en grande partie à l'échelle communale, c'est ici que sont prises les décisions. Comme les communes sont relativement petites, une grande part de la population prend activement part à la politique.
Sauf que nombre de problèmes ne peuvent pas être résolus à l'échelle locale.
La politique a lieu à l'échelle locale, l'orientation politique dépasse ce cadre. Un autre pilier important du modèle est sa portée générale. Quand on change quelque chose sur le plan national, cela touche la nation toute entière. Il n'y a que trois fédérations syndicales qui représentent quatre-vingt pour cent des salariés. Du fait de cette forte centralisation, les ajustements nécessaires n'ont rencontré par le passé qu'une résistance relativement faible. En Allemagne ou en France, ce sont souvent les intérêts particuliers qui font obstacle au changement. Il est plus difficile de modifier différents systèmes que d'en modifier un seul, valable pour tous. C'est ce que l'on observe en France. Les cheminots sont contre la réforme des régimes spéciaux de retraite parce qu'il ont l'impression d'être les seuls à devoir revoir leurs revendications à la baisse. Dans les sociétés fragmentées, il est plus difficile de générer une confiance favorable au changement. Comme nous l'avons vu lors de la crise du début des années 90, la Suède a pu réformer le système des retraites sans protestations de masse, sans blocage de la part des groupes d'intérêts. En Allemagne en revanche, de telles réformes s'avèrent difficiles car elles se heurtent au système des groupes d'intérêts professionnels.
La Suède fait figure d'élève modèle en Europe. Y a-t-il un pays que les Suédois admirent ?
Oui, la Finlande et son système éducatif. Les Finlandais savent beaucoup mieux promouvoir les mauvais élèves pour relever le niveau d'éducation général.
Et en dehors de la Scandinavie ?
Hum. L'Irlande peut-être. L'Irlande s'est montrée réservée en matière de dépenses sociales mais a investi de grosses sommes dans l'éducation, ce qui a été un facteur de réussite important. Mais bien des choses laissent à désirer dans le secteur social. Le taux de pauvreté est très élevé.
Il semble que les pays qui connaissent une croissance rapide ne puissent pas éviter de voir s'élargir l'écart entre riches et pauvres.
L'économiste autrichien Joseph Schumpeter se représentait le capitalisme comme une force destructrice pour les institutions vieilles et inefficaces. Dans le processus de transformation que nous nommons mondialisation, il y a des gagnants et des perdants. S'il y a une leçon à tirer, c'est celle-ci : se préoccuper des perdants pour en faire des gagnants. Et pour cela, c'est dans le citoyen qu'il faut investir. Je crois que les Européens doutent que leurs gouvernements respectifs fassent suffisamment pour tendre la main aux perdants.

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Traduction
Anne-Marie Geyer
Langue originale Anglais
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