Syrie : la bataille d'Idlib peut-elle dégénérer ?

Dans la province d'Idlib, le conflit s'envenime. Le président turc, Recep Tayyip Erdoğan, a déclaré mercredi qu'il attaquerait l'armée d'Assad sur tout le territoire syrien si d'autres soldats turcs venaient à perdre la vie. Les Etats-Unis ont de leur côté indiqué qu'ils pourraient intervenir aux côtés d'Ankara. La presse européenne tente de comprendre les motivations des belligérants.

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Naftemporiki (GR) /

La conflictualité imprévisible de la politique mondiale

Les bonnes relations entre Moscou et Ankara n'on pas pu empêcher le conflit de dégénérer, constate Naftemporiki :

«La coopération russo-turque a mené à l'accord de Sotchi, suite auquel la Turquie a établi des postes d'observation à Idlib, 'permettant' à l'armée syrienne régulière soutenue par la Russie d'agir sans être dérangée, du moins jusqu'aux évènements récents et la guerre larvée entre Ankara et Damas. Les derniers développements à Idlib confirment une nouvelle fois que la Syrie est devenue le champ de tir et de télescopage d'intérêts régionaux contradictoires. Depuis le déclenchement de la guerre civile syrienne en 2011, les puissances régionales - Turquie Iran, Israël et Russie - jouent chacune leur petit jeu d'influence ; sans oublier bien sûr l'action intermittente des Etats-Unis et de l'UE.»

Vzglyad (RU) /

Erdoğan ne prendra pas le risque d'une défaite

Dans le journal Vzglyad, le politologue Gevorg Misaryan juge peu probable qu'Erdoğan mène une grande offensive contre l'armée syrienne :

«Pas parce que les Turcs n'ont pas assez de troupes pour le faire, ou bien parce que derrière les lignes de l'armée d'Assad conquérante se trouvent des postes d'observation turcs dont les soldats sont de facto pris en otage. Mais parce qu'Erdoğan n'est pas prêt à combattre Damas (c'est-à-dire Moscou et Téhéran), car il s'exposerait à une défaite. Avec comme conséquence l'annulation de tous les accords qui actaient la reconnaissance des intérêts turcs en Syrie, et - ce qui serait pire encore pour Erdoğan - un renforcement de ses opposants sur la scène nationale turque. Ceux-ci exploitent l'agression de la Syrie par le président et l'accusent d'entraîner le pays dans un conflit inutile.»

Il Manifesto (IT) /

Une immixtion américaine liée à l'Iran

Les Etats-Unis n'avaient jamais été autant sur la même longueur d'onde que la Turquie qu'aujourd'hui en Syrie, commente le spécialiste du Proche-Orient Alberto Negri dans Il Manifesto :

«Dans le triangle Etats-Unis/Turquie/Russie qui s'est formé pour diviser la Syrie en zones d'influence, Washington semble décidée à semer la zizanie, en exploitant les failles d'un dialogue de plus en plus difficile entre Ankara et Moscou. Un dialogue dont semble dépendre le sort d'un vaste arc stratégique allant de la Syrie à la Libye. Cette manoeuvre américaine doit être interprétée comme une manoeuvre anti-Russie, mais aussi et surtout anti-Iran, l'allié historique d'Assad, qui, après l'assassinat du général Soleimani en Irak par les Etats-Unis et l'avancée de l'armée syrienne dans le Nord, renforce sa présence en Syrie pour y soutenir le régime Baath.»

Le Monde (FR) /

Empêcher un ultime bain de sang

Une escalade du conflit aurait des conséquences désastreuses, prévient Le Monde dans son éditorial :

«Il n’existe pas de bonne solution pour Idlib. Mais la poursuite de l’offensive militaire prétendument 'finale' représente assurément la pire pour tous les protagonistes. Non seulement elle précipiterait le déplacement forcé des populations vers la Turquie, au risque de déstabiliser des régions déjà sous tension, et inciterait Ankara à reprendre son chantage aux migrants vis-à-vis de l’Union européenne, mais elle provoquerait une dissémination des djihadistes et de leurs armes en Syrie mais aussi en Turquie. … Seul un véritable cessez-le-feu incluant l’ensemble des groupes rebelles, et dont toutes les parties engagées seraient les garantes, peut empêcher un ultime bain de sang aux conséquences incalculables.»

Novaïa Gazeta (RU) /

Vers un conflit entre puissances garantes

Pavel Felgenhauer, expert militaire pour le journal Novaïa Gazeta, craint que les belligérants syriens ne poussent leurs parrains étrangers à l'affrontement direct :

«Les combattants de l'opposition pris au piège à Idlib ne sont pas disposés à mener le combat contre un ennemi surpuissant. Ils préfèrent attendre que les Turcs lancent une vaste opération pour chasser l'armée syrienne de la province, car ceux-ci disposent, contrairement à eux, d'armes lourdes. ... Damas voit dans Erdoğan, cet 'islamiste modéré', son ennemi juré et le sponsor de l'opposition radicale qui, sans l'intervention russe dans la guerre civile, en 2015, aurait renversé le régime. Pour mettre fin à la guerre civile, Damas est visiblement prête à risquer une confrontation directe entre la Turquie et la Russie.»

Le Soir (BE) /

Erdoğan bluffe

Le Soir croit pour sa part qu'il n'y aura pas de guerre russo-turque en Syrie :

«Les deux hommes [Poutine et Erdogan] ont besoin l’un de l’autre. Les échanges commerciaux (tourisme, achats d’armes et d’une centrale nucléaire, le nouveau pipeline de gaz russe, etc.) se révèlent trop florissants pour être gâchés. Il ne devrait donc pas y avoir de confrontation militaire entre eux, et les avions russes conserveront le monopole du ciel au-dessus d’Idlib. Les accents bellicistes et dramatiques d’Erdogan n’ont qu’un but : convaincre Poutine d’arrêter les progrès territoriaux de l’armée syrienne vers la frontière turque. Pour le maître d’Ankara, il s’agit de prévenir l’arrivée de nouveaux réfugiés et de pérenniser la présence turque dans le nord syrien pour y museler les Kurdes

Cumhuriyet (TR) /

L'accord de Sotchi n'a plus aucune valeur

L'accord de Sotchi signé en automne 2018 engageait Ankara à désarmer les groupes djihadistes et à rouvrir les importantes autoroutes M4 et M5. Deux obligations qu'elle n'a pas respectées, souligne Cumhuriyet :

«Le président Erdoğan exige que l'on honore l'accord de Sotchi, mais au regard des réalités, il s'agit d'un vœu pieux. Lorsqu'il a paraphé le document, le président pensait-il qu'il serait en mesure d'accomplir ces deux objectifs ? Ou s'est-il plutôt dit : 'Nous l'interprétons à notre guise, en garantissant l'inviolabilité d'Idlib et en maintenant le statu quo' ? ... A la lumière des faits, la deuxième hypothèse semble la plus valable ! Si vous [président Erdoğan] ne remplissez pas ces deux conditions, tous les analystes politiques comprendront que vous voulez établir un territoire autonome à Idlib pour contrer Damas.»

Radio Kommersant FM (RU) /

Erdoğan et Poutine voués à s'entendre

Radio Kommersant FM continue à penser qu'un compromis pourrait être trouvé :

«Pour la Russie, il importe peu que Bachar Al-Assad reprenne le contrôle de toute cette malheureuse province d'Idlib ou qu'une partie de celle-ci reste dans la zone d'influence turque. Si cette question est d'une si grande importance pour Tayyip Erdoğan et si ce dernier accepte de faire des concessions dans d'autres domaines, une telle variante pourrait être envisagée. Au bout du compte, le Kremlin a besoin d'Erdoğan, malgré son caractère imprévisible, son impulsivité et ses féroces appétits géopolitiques. Et le président turc, qui peut compter ses alliés sur les doigts d'une main, a besoin de Poutine. Car il ne peut renoncer à des contacts économiques, des contrats gaziers et des millions de touristes russes.»

Karar (TR) /

Un changement de cap dangereux

Ankara a besoin de la solidarité de l'OTAN, souligne Karar :

«Les Russes veulent que la Turquie 'neutralise' à Idlib des organisations terroristes telles que Hayat Tahrir Al-Cham. Comme cela est très difficile, Bachar Al-Assad et Vladimir Poutine se servent de cet argument pour justifier leurs offensives. ... Quelle que soit notre capacité de résistance sur le champ de bataille, la Turquie a grand besoin qu'on la soutienne. ... Si l'axe traditionnel de la politique étrangère turque - membre de l'OTAN, pays occidental et candidat de l'UE - était aussi fort qu'auparavant, on aurait pu s'attendre à des gestes de solidarité. Ankara doit comprendre qu'il lui faut réorienter sa politique intérieure et extérieure selon cet axe. L'histoire l'a prouvé.»

Ekho Moskvy (RU) /

La liste des victimes ne cesse de s'allonger

Ekho Moskvy déplore que l'état-major russe ne divulgue pas les noms des soldats tués en Syrie :

«Si nous menons une 'guerre juste' en Syrie, alors il devrait être inutile de cacher les noms des victimes et de recourir à des formules ampoulées. La réponse à la question de savoir ce que nous faisons au juste en Syrie et quand cette intervention prendra fin devrait s'avérer bien plus délicate à donner. ... Combien de fois le retrait des troupes russes a-t-il été annoncé ? Combien de fois a-t-on proclamé la victoire sur les 'forces du mal' ? Trois, quatre fois ? ... On annonce notre départ de Syrie pour mieux y rester au final. Un concert a été donné dans Palmyre libérée, ce qui n'a pas empêché la ville antique d'être reconquise par la suite. ... Depuis la victoire sur les 'bandits', les pertes n'ont cessé d'augmenter, et ces dernières victimes ne font qu'allonger une liste qui n'est malheureusement pas prête d'être close.»

Hürriyet Daily News (TR) /

Cesser de se lamenter et trouver des solutions

Il est trop tard pour critiquer l'immixtion de la Turquie en Syrie, commente Hürriyet Daily News :

«Peut-il y avoir une quelconque utilité à demander la raison de la présence turque en Syrie ? Qu'il s'agisse d'une erreur ou non, cette question aurait dû être traitée il y a une éternité de cela. Elle n'a plus lieu d'être aujourd'hui. La Turquie est en Syrie, et les Syriens sont en Turquie - telle est la réalité, et il faut l'accepter. Nous ferions mieux de nous demander aujourd'hui comment contribuer à une issue au bourbier syrien ; à trouver le moyen d'intégrer les millions de réfugiés dans la société turque, ou, mieux encore, de faire en sorte qu'un certain nombre d'entre eux au moins puissent retourner chez eux.»

Gazeta Wyborcza (PL) /

La prochaine crise se profile pour l'UE

Gazeta Wyborcza doute que ce soit la fin des combats :

«Ankara s'est déjà résolu à une victoire d'Assad en Syrie. L'offensive russo-syrienne a forcé des centaines de milliers de personnes à fuir la province assiégée pour se réfugier du côté turc de la frontière. Mais la Turquie a déjà accepté 3,6 millions de personnes et elle n'est pas disposée à en accueillir davantage : la chute d'Idlib signifierait que ces personnes devraient chercher à trouver refuge sur le territoire de l'UE, ce qui déclencherait une crise grave à Bruxelles.»

Milliyet (TR) /

Les conséquences du revirement turc

La Turquie suit un nouveau cap turc en Syrie, assure Milliyet :

«Il semblerait que la Turquie ait modifié de son propre chef sa mission à Idlib. Après [la rencontre entre Poutine et Erdoğan] à Sotchi en 2018, la Turquie avait accepté la mission de 'garante du cessez-le-feu'. Les effectifs, la composition et l'implantation des forces armées avaient été déterminées en conséquence. Or la mission s'efforce actuellement de contenir par les armes les soldats d'Assad dans certaines zones. En d'autres termes, elle semble s'être transformée en mission de 'maintien de la paix'. Cette évolution de la nature de la tâche signifie d'abord un changement dans la composition et l'implantation des forces armées. Ce qui ne manquera pas d'avoir des répercussions politiques et militaires dans la région. »

France Inter (FR) /

Poutine a d'autres priorités

Le maître du Kremlin semble ne pas se soucier du drame humanitaire qui se joue en Syrie, déplore Pierre Haski dans sa chronique sur France Inter :

«Seul Vladimir Poutine peut éviter l'embrasement. Il joue un jeu complexe et pas toujours compris par les acteurs locaux et le reste du monde. Mais il est le seul à pouvoir demander à l'armée syrienne de stopper ses tirs d'artillerie - sans la Russie, le régime de Damas se serait effondré depuis longtemps ; et il est aussi le seul à dialoguer parallèlement avec Erdogan, président d'une Turquie membre de l'OTAN, mais qui a acheté le système russe anti-missiles S-400. … Poutine, en pyromane et arbitre des cessez-le-feu non respectés, aurait sans doute le pouvoir de mettre fin à la catastrophe humanitaire ; mais ... le maître du Kremlin a d'autres priorités.»

Yetkin Report (TR) /

On envoie inutilement des soldats à la mort

La Turquie est en deuil après la mort des cinq soldats en Syrie. Sur son blog, le journaliste Murat Yetkin juge que l'engagement turc en Syrie n'a plus de sens :

«A un moment où, grâce aux accords avec la Russie et les Etats-Unis, des mesures sérieuses ont été prises dans le cadre du processus de Genève, en vue d'une solution politique en Syrie, et où la position de la Turquie s'est renforcée à la table des négociations, est-il vraiment nécessaire de perdre des soldats, d'avoir davantage de migrants et de menacer un peu plus le pays aux plans politique, militaire et économique, seulement pour qu'Idlib reste sous le contrôle de certains groupes ? Ne serait-il pas temps de dire qu'il n'est pas trop tard pour le changement ? Le jeu en vaut-il la chandelle ?»

Corriere della Sera (IT) /

Assad flaire la victoire finale

Le monde a tout simplement oublié la guerre en Syrie, déplore Corriere della Sera :

«200 bombardements en trois jours, 700 000 personnes jetées sur les routes, des centaines de morts en deux semaines, onze victimes lors d'une attaque que les avions de combat de l'armée syrienne, soutenus par la Russie, ont menée sur deux bâtiments voisins et ô combien stratégiques, vous pouvez l'imaginer : un poste de premiers secours et une boulangerie - les blessés et les vivants, ceux qui soignent et ceux qui nourrissent. ... Cela se produit souvent : quand le monde regarde ailleurs (comme avec la fièvre du coronavirus actuellement), les conflits s'intensifient. Ils s'intensifient d'autant plus quand les vainqueurs flairent l'odeur de la victoire finale. Ce sont les pires moments (et les plus occultés) d'une guerre. Pour les hôpitaux et les boulangeries, les blessés et les survivants, ceux qui soignent et ceux qui fuient.»

Daily Sabah (TR) /

L'Europe doit faire contrepoids à la Russie

Il faut soutenir la Turquie dans le conflit syrien, fait valoir Daily Sabah :

«Washington et Bruxelles sont désormais tenues de monter au créneau, conformément aux préconisations d'Erdoğan. Elles doivent être prêtes, en dernière nécessité, à recourir à la force pour protéger la population civile que Bachar Al-Assad a chassée d'Idlib. La proposition du président turc, à savoir la construction de centres d'hébergement pour les réfugiés 'à une distance de 30 à 40 km de la frontière,' pourrait être une première étape vers la mise en place d'une zone de sécurité. Merkel doit se hâter : la Turquie, seule, ne peut constituer un contrepoids aux Russes à Idlib. L'Europe subirait de puissants contrecoups si l'équilibre des forces venait à s'effondrer.»