Turquie : le dernier grand bastion des médias critiques est tombé

La Turquie disposait il y a quelques années encore d’un paysage médiatique vivace et offrant un espace d’expression aux voix les plus diverses. Mais avec l’arrestation d’environ 150 journalistes au cours des deux dernières années et la vente du dernier grand groupe médiatique critique du gouvernement, Doğan, à Demirören Holding, fidèle à l’Etat, cette pluralité a aujourd’hui définitivement disparu.

Le journaliste allemand Günter Wallraff (2 à droite) manifeste à Istanbul pour la libération d'Ahmet Şık et d'autres journalistes.
Le journaliste allemand Günter Wallraff (2 à droite) manifeste à Istanbul pour la libération d'Ahmet Şık et d'autres journalistes.
"Je ne me défends pas, j’accuse."C’est par ces mots que le célèbre journaliste turc Ahmet Şık a entamé sa plaidoirie devant le tribunal d’Istanbul en juillet 2017, montrant clairement ce qu’il pensait des accusations de propagande en faveur du mouvement Gülen dont il faisait l’objet : qu’elles n’étaient que le produit de la chasse aux journalistes critiques menée par le gouvernement AKP, et que la justice se faisait le sous-fifre de ce dernier.

Şık avait été arrêté en octobre 2016, trois mois après la tentative de coup d’Etat du 15 juillet qui avait conduit à l’instauration de l’état d’urgence. Ce dernier marque un nouveau paroxysme dans la considérable pression que le pouvoir AKP exerce depuis des années sur les médias critiques. Ainsi, en moins de quatre mois, plus de 176 médias ont été interdits par décrets et plus de 144 journalistes arrêtés. La majorité d’entre eux se voient accusés de propagande terroriste, de soutien au mouvement Gülen ou au PKK kurde, la plupart du temps sans enquêtes ou procès.

Autre mode de censure : le blocus de l’information, par le biais duquel le gouvernement empêche la couverture de questions politiquement sensibles. Les médias critiques se voient criblés d’amendes et leurs ressources publicitaires se tarissent. L’autocensure est aussi fortement répandue parmi les journalistes. Elle prend essentiellement son origine dans la structure économique du paysage médiatique.

Outre les holdings traditionnels, des entrepreneurs proches du gouvernement islamo-conservateur multiplient depuis 2010 les rachats de grands médias. Le journal Sabah, très populaire, et la chaîne de télévision ATV sont ainsi devenus les porte-voix du gouvernement. La quasi-totalité des groupes médiatiques sont entre les mains d’importants conglomérats actifs dans d’autres domaines, parmi lesquels la construction, la finance ou l’énergie. Les informations en contradiction avec les objectifs commerciaux de ces sociétés sont souvent passées sous silence. Pour obtenir des marchés publics juteux, elles empêchent toute couverture médiatique critique envers le gouvernement.

Un autre coup dur fut porté aux médias critiques avec la vente du premier groupe médiatique Doğan, auquel appartiennent entre autres le quotidien Hürriyet et la chaîne de télévision CNN Türk, à Demirören Holding, proche du gouvernement. En 2009 déjà, le groupe Doğan avait été condamné à verser des amendes d’un montant de plusieurs milliards. Il avait suivi jusqu’à cette date une orientation très critique du gouvernement. La politique éditoriale des médias qu’il contrôle s’était depuis affadie, mais pas suffisamment au goût du gouvernement, qui a renforcé la pression à tel point que le groupe a fini par capituler en mars 2018. Avec cette vente, les conglomérats proches du gouvernement détiennent désormais 90 pour cent des médias.

Un aspect particulièrement préoccupant est le fait que Doğan n’a pas seulement vendu ses journaux et ses chaînes de télévision, mais également Yaysat, premier distributeur à l’échelle nationale, qui assurait la distribution de tous les journaux et revues d’opposition. La question se pose donc de savoir comment, et même si, des organes de presse critiques pourront à l’avenir apparaître sur le marché.

Il se pourrait que les contributions critiques du gouvernement ne soient bientôt plus possibles que sur Internet. Aujourd’hui déjà, ce sont principalement des portails comme Artı Gerçek, T24 ou Diken qui évoquent des thématiques souvent occultées par les médias traditionnels. Les réseaux sociaux occupent une place vitale : 90 pour cent des internautes les utilisent activement. La Turquie occupe les premières places au niveau mondial quant à l’utilisation de Facebook et de Twitter.

Le pouvoir tente néanmoins de sévir davantage contre les réseaux sociaux. Outre les blocages Internet et les plaintes incessantes contre les auteurs de commentaires, un nouveau projet de loi prévoit que tous les enregistrements sonores et visuels diffusés régulièrement en ligne doivent à l’avenir être soumis au contrôle de l’autorité de radiodiffusion (RTÜK). Ce projet permettrait ainsi de bloquer les médias d’opposition et de contrôler les plateformes étrangères telles que Netflix.

Les médias indépendants connaissent une situation difficile et ne parviennent à survivre qu’en tablant sur des modèles commerciaux alternatifs. S’ils ne sont pas aussi éminents que l’ancien groupe Doğan, Cumhuriyet, Sözcü, et Birgün restent néanmoins les seuls bastions "survivants" des médias d’opposition. Ils ne sont toutefois pas nécessairement bien perçus par la population. Sözcü, d’orientation kémaliste, est rejeté pour son discours à prédominance nationaliste par certains pans de l’opposition, qui lui préfèrent le quotidien pro-kurde Evrensel. Ce dernier est quant à lui considéré par de nombreux Turcs comme trop orienté en faveur de la communauté kurde et proche du PKK. Ainsi, à l’instar de l’opposition politique, les médias critiques du gouvernement échouent souvent à former un front commun contre la répression.

La télévision est le média dominant : les Turcs passent en moyenne cinq heures par jour à la regarder. 20 pour cent de la population seulement lit la presse. Toutefois, à l’exception de Fox TV, qui appartient au baron des médias américain Rupert Murdoch et qui est donc financièrement indépendante, et de la chaîne du parti d’opposition CHP Halk TV, plus aucune chaîne de télévision ne diffuse de contenu critique. Le langage privilégié est au contraire celui de la division, avec des intonations souvent nationalistes. Les contenus diffusés ont par ailleurs fortement évolué ces dernières années. Les séries soi-disant historiques et les drames guerriers à la gloire de l’Empire ottoman, représenté comme une puissance islamiste nationaliste, se multiplient. Ces fictions donnant une image déformée de l’histoire sont toutefois assimilées comme des faits réels par une grande partie, illettrée, de la population.

Classement pour la liberté de la presse (Reporter sans frontières) :
Rang 155 (2018)

Mise à jour : mai 2018

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Vous trouverez plus d'information sur la liberté de la presse en Turquie »ici (en anglais).
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