UE : les 'corona bonds' de la discorde

Les chefs d'Etat et de gouvernement des 27 Etats de l'UE ne se sont pas prononcés pour l'instant sur la possibilité d'émettre des obligations communes pour atténuer les conséquences économiques de la crise du coronavirus. Tandis que l'Italie et l'Espagne réclament les "corona bonds", l'Allemagne, les Pays-Bas et l'Autriche, notamment, s'y opposent. Les éditorialistes analysent les causes de ce litige et cherchent une issue.

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Observador (PT) /

Tous dans le même bateau

Observador préconise un compromis :

«Le président de la Banque centrale portugaise a proposé une solution, à savoir que les pays se financent par le biais d'emprunts émis par le Mécanisme européen de stabilité (MES), mais, contrairement à ce qui prévalait pendant la période de la troïka [la crise de l'euro], sans que des conditions politico-économiques soient imposées à ces pays. La seule condition acceptable serait que les ressources sollicitées servent exclusivement à assurer les coûts générés par la lutte contre la pandémie, et aussi, éventuellement, au renforcement durable des systèmes de santé, afin que ceux-ci soient en mesure de gérer les crises futures. ... Ceci apaiserait les Etats du Nord, sans ressusciter pour autant le spectre des mémorandums d'austérité, sous le coup desquels les pays du Sud ont tant souffert par le passé. ... Nous sommes tous dans le même bateau. ... L'égoïsme, aussi tentant soit-il, est irrationnel.»

NRC Handelsblad (NL) /

1:0 pour Poutine

Dans NRC Handelsblad, le chroniqueur Tom-Jan Meeus n'est pas tendre avec les Pays-Bas :

«Si même dans cette crise, les pays de l'UE ne sont pas solidaires les uns des autres, quand pourraient-ils donc l'être ? Et tandis que [le ministre néerlandais des Finances Woepke] Hoekstra est dépeint comme un butor dans les journaux italiens, les convois d'aide russes arrivent en Italie du Nord. Arriver à être doublé par Poutine en matière de relations publiques, cela n'est pas donné à tout le monde. On sait depuis un bout de temps déjà que les Pays-Bas, seuls, n'arriveront pas, eux non plus, à venir à bout de ce virus. ... Mais un pays qui, en période de crise, ne fait que formuler des requêtes inappropriées à des tiers, apprendra un jour à ses dépens que personne ne viendra jamais à son secours.»

Avvenire (IT) /

Une problématique culturelle ?

Le litige Nord-Sud autour de l'idée des obligations européennes est également lié à des différences culturelles, fait valoir Avvenire :

«Il est indéniable que l'humanisme protestant a davantage mis l'accent que les pays catholiques latins sur le rapport faute/dette. Pour tout type de dette, mais surtout pour la dette publique. C'est aussi parce que la 'culture de la faute' est plus caractéristique des pays protestants, tandis que dans les pays catholiques latins, c'est la 'culture de la honte' qui domine. Mais si la dette est une faute, alors le débiteur (personne ou Etat) est coupable. On retrouve aussi cette équation ancestrale derrière la rigidité avec laquelle l'Allemagne, essentiellement, a pensé, géré et surveillé le rapport dette/PIB dans la zone euro, et, aujourd'hui, derrière sa défiance vis-à-vis de l'émission de 'corona bonds' - pour laquelle elle a trouvé, dans les Pays-Bas, un allié de poids. De la même façon, il n'est pas fortuit que l'on retrouve en face les pays 'catholiques' que sont l'Italie, l'Espagne et la France.»

La Vanguardia (ES) /

La voix de la France sera déterminante

La ministre espagnole des Affaires étrangères, Arancha González, a comparé la situation au naufrage du Titanic et souligné qu'il ne fallait pas trier les passagers à sauver selon qu'ils fussent de première ou de seconde classe. Une métaphore saluée par le rédacteur en chef de La Vanguardia :

«Cette comparaison n'a rien de futile. L'Europe est en train de sombrer tandis que les gouvernements continuent de jouer la même musique, tel le célèbre orchestre du navire britannique. ... Les pays d'Europe méridionale ne sont pas disposés à dire toujours amen aux puissants du Nord. La clé pourrait être entre les mains de la France, qui a l'habitude de suivre sa propre voie. L'évolution de la pandémie dans ce pays pourrait inciter Emmanuel Macron à pencher dans un sens ou dans l'autre.»

Financial Times (GB) /

Vers une 'coalition des volontaires'

Il ne faut pas que la France, l'Italie, l'Espagne et le reste des pays qui sollicitent l'émission d'euro-obligations se laissent décourager par la réticence des autres Etats, fait valoir Financial Times :

«Il existe une issue. Ces pays pourraient créer des obligations mutuelles au sein d'une coalition des volontaires. Puis demander à la BCE d'acheter ces titres dans le cadre du programme de rachat d'urgence. D'un point de vue juridique, la mutualisation de la dette d'Etats souverains resterait considérée comme une dette publique, mais le remboursement serait partagé. Cela ne soulagerait pas l'endettement des Etats en difficulté autant que ne le ferait un programme formellement conçu à l'échelle européenne, mais cela créerait, au moins, un précédent et permettrait de lever des fonds.»

Efimerida ton Syntakton (GR) /

Mettre enfin des limites à Berlin

Efimerida ton Syntakton appelle à ne plus tolérer l'égoïsme de la stratégie de crise allemande :

«L'UE est pour l'Allemagne une construction pratique : elle lui permet de dissimuler son protectionnisme en menant ses partenaires européens par le bout du nez et feignant de se montrer solidaire. Le rejet des eurobonds pour lutter contre le Covid-19 n'est que la partie émergée d'un iceberg sur lequel l'UE vogue au gré des crises. ... Cet iceberg étant aussi ancien que l'UE et que ses règles, le problème réel n'est pas l'Allemagne et son nationalisme économique profondément enraciné. Le problème, c'est que les autres tolèrent cet état de fait et acceptent qu'il gangrène les institutions de l'UE.»

La Repubblica (IT) /

On peut comprendre les réticences

L'Italie doit se résoudre au fait que les eurobonds sont une perspective illusoire, estime l'économiste Roberto Perotti dans La Repubblica :

«Est-il vraiment si étonnant que les pays d'Europe septentrionale soient aussi réticents ? Contrairement à la crise de 2011, ils sont directement impliqués cette fois-ci et confrontés à une énorme incertitude : il serait irréaliste de croire qu'ils veuillent également assumer le risque que représente un pays aussi endetté que l'Italie. Aucun leader politique des pays du Nord ne prendra la responsabilité de prêter ou d'envoyer l'argent de ses contribuables en Italie pour se voir reprocher ensuite qu'il aurait pu être utilisé dans son propre pays. Les politiques et les chroniqueurs italiens feraient bien de prendre acte de cette réalité.»

Dnevnik (SI) /

L'autarcie ne sera d'aucun secours

Ceux qui s'opposent à une action commune occultent les dangers de la pandémie, juge Dnevnik :

«Dans les prochaines semaines, il faudra que les chefs d'Etat et de gouvernement de l'UE comprennent combien ils seraient démunis face à la pandémie sans l'appui de l'Union, de la BCE ou du marché unique. Peut-être cela les incitera-t-il alors à faire preuve d'une plus grande solidarité financière. Le retour à l'autarcie est certes une belle pensée. Mais la pandémie ne changera rien à la mondialisation, et l'autarcie ne permet pas de diluer efficacement les risques.»

El País (ES) /

Lutter par tous les moyens contre la récession

Dans son éditorial, El País appelle l'UE à ne pas galvauder cet ultime recours :

«L'arrêt de la production provoqué par le coronavirus place l'Europe devant une grave récession. Si l'on veut préserver la confiance de la population dans l'UE, éviter de jeter le discrédit sur celle-ci ou de prendre le risque d'une rupture, il faut que les dirigeants fassent bien plus d'efforts qu'ils n'en ont fait jusque-là, afin d'empêcher la récession ou du moins d'en limiter les effets. Lors du sommet de crise prévu demain, il faudra ainsi activer tous les mécanismes disponibles, y compris l'émission de titres obligataires communs, les 'euro-bonds'.»

TVXS (GR) /

Voler sans tarder au secours de l'Italie

Le portail TVXS est également favorable à des obligations communes :

«Nul besoin d'être devin pour imaginer les taux d'intérêts qui seront bientôt imposés aux marchés en Italie, qui a débloqué 28 milliards d'euros pour combattre la pandémie, qui entend financer des crédits supplémentaires d'un montant de 60 milliards d'euros et dont la dette publique était de 135 pourcent du PIB avant la crise. Les eurobonds sont la seule issue. ... Le gouvernement Conte en a déjà fait la demande, des économistes de premier plan - dont des conseillers d'Angela Merkel - les préconisent également, mais le gouvernement allemand met une fois de plus son veto, comme il l'avait fait pendant la crise de la dette. ... Voilà donc la réponse du ministre allemand de l'économie, Peter Altmaier, à la requête d'un pays partenaire, où le coronavirus a déjà fait 6 820 morts.»

Corriere della Sera (IT) /

Trouver des solutions à long terme

Il faudra réfléchir à l'émission d'euro-obligations et à la mutualisation des dettes dans l'UEM, estime l'experte économique Lucrezia Reichlin dans Corriere della Sera :

«Compte tenu des différends historiques entre les pays de l'UE en matière d'orientation budgétaire, cela n'a rien d'évident. ... La BCE, même si elle a renâclé à le faire dans un premier temps, vient d'agir de façon décisive. Il s'avère une fois de plus qu'elle est la seule institution capable d'agir au nom de l'Europe entière. L'action de la BCE sera peut-être suffisante dans un premier temps, mais il faudra tôt ou tard que les responsables politiques assument leur responsabilité car le pouvoir de la Banque centrale, bien qu'il soit immense, se fonde sur le soutien à l'autorité souveraine et au pouvoir élu. En l'absence d'un grand consensus politique, la capacité d'intervention de la BCE atteindra ses limites.»