Biélorussie : vents contraires pour Loukachenko ?

Avant les présidentielles du 9 août, les rivaux de l'inamovible président Alexandre Loukachenko ont des chances de succès, et ce pour la première fois dans l'histoire du Bélarus indépendant. L'arrestation sur ordre du gouvernement de deux candidats a provoqué un mouvement de protestation le week-end dernier dans plusieurs villes du pays : formation de chaînes humaines et collecte de signatures en faveur des deux opposants. Suffisant pour obtenir le changement ? Rien n'est moins sûr, selon les éditorialistes.

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Svaboda (BY) /

Des élections équitables plutôt qu'un bain de sang

Dans un entretien accordé à Svaboda, la prix Nobel de littérature Svetlana Alexievitch place de grands espoirs dans le candidat d'opposition Viktor Babariko :

«C'est une personne honnête. J'ai en outre l'impression qu'il est un peu romantique, car il n'est pas encore rompu à ces joutes politiques répugnantes. Dans l'échange que nous avons eu avec Viktor Dmitrievitch [Babariko], nous sommes tombés d'accord sur le fait que c'est le pouvoir actuel qui salit la campagne. ... Je pense que l'ère Loukachenko est révolue. ... Les gens ne veulent plus vivre dans un pays où ils ne peuvent pas faire de choix. On ne peut accepter la perspective d'un bain de sang ; personne ne veut que le sang coule. Il faut tout mettre en œuvre pour que les élections soient équitables.»

nv.ua (UA) /

Les pantoufles de la révolte

Les Biélorusses en ont assez de leur "cafard moustachu", comme ils surnomment Loukachenko, estime Maxim Iakovliev, directeur de la School for Policy Analysis de l'université de Kiev, dans NV :

«Les récents évènements au Bélarus montrent clairement que nos voisins ont perdu patience. ... Il est intéressant de voir la forme que prend la contestation, dont le symbole est la pantoufle. Car on peut très bien écraser un cafard moustachu avec une pantoufle. ... Ceux qui suivent de près la campagne électorale ont le sentiment que M. Loukachenko est en train de prendre la mesure de ce qui se passe actuellement dans le pays.»

Gazeta Wyborcza (PL) /

Une mobilisation est en train de prendre forme

Gazeta Wyborcza perçoit également un changement chez son voisin oriental :

«Depuis le début de la campagne en mai, on voit la société se métamorphoser sous nos yeux, on ressent un élan de solidarité et de conscience citoyenne. Le recueil de signatures, dans le cadre de pétitions de soutien aux candidats alternatifs à la présidentielle - en prison ou persécutés - crée des files d'attente de plusieurs kilomètres de long qui traversent des villes entières. ... Internet grouille de pétitions lancées pour demander la libération de prisonniers politiques. Des sportifs, des journalistes de chaînes de télévision d'Etat, des musiciens et des acteurs appellent de leurs vœux des élections libres. Ils ont honte d'avoir été un maillon du système de propagande.»

Lrt (LT) /

Une opposition qui reste divisée

Sans vision partagée, les manifestations les plus virulentes ne sauraient constituer un potentiel critique, fait remarquer le philosophe Gintautas Mažeikis sur Lrt :

«'Nous sommes las' - ces paroles ne sont pas l'expression d'un espoir, mais d'un échec. ... Cette lassitude est pourtant le fait de la majorité des habitants de Biélorussie - qui ne sont toujours pas un peuple, toujours pas des citoyens. Ils n'y parviendront qu'à l'issue d'un processus de transformation. Il leur faut se doter d'un esprit commun et de chants de rassemblement, d'une philosophie et d'une dignité. D'une vision et du sentiment d'être respectés et indépendants de Moscou. Pour l'heure, personne ne leur propose cette vision, ce sentiment de respect et cette liberté.»

Rzeczpospolita (PL) /

La preuve d'un courage remarquable

Rzeczpospolita témoigne son admiration aux citoyens en résistance, malgré la répression à laquelle ils pouvaient s'attendre :

«Les Biélorusses n'ont pas manqué de courage quand le principal rival de Lukachenko, Viktar Babaryka, a été arrêté jeudi. Et il n'est pas le seul : son fils a également fini derrière les barreaux. Des chaînes de solidarité de plusieurs kilomètres de long se sont formées dans la capitale, mais aussi dans beaucoup d'autres villes du pays. Lukachenko ne l'a pas toléré plus d'une nuit. Vendredi, des centaines d'officiers de la brigade de police spéciale OMON ont fait leur apparition dans les rues de Minsk. Les manifestants ont été littéralement jetés dans des camions blindés.»

Radio Kommersant FM (RU) /

La politique au programme de l'été

La date du 8 août retenue pour le scrutin pourrait être mauvais calcul de plus de la part du pouvoir, fait valoir Radio Kommersant FM :

«Les médias officiels ne publient pas de sondages - ce dont on peut conclure que la cote du président sortant est en chute libre. ... Le calendrier retenu s'est lui aussi avéré malheureux : initialement, le mois d'août semblait le moment idéal pour mettre en place un scrutin. D'habitude, en cette saison, le 'batka' [le petit père du peuple] ne rencontre aucun vent contraire. Les nantis sont en vacances à l'étranger et les moins riches travaillent comme saisonniers en Russie ou en Pologne. Mais la pandémie a changé les règles du jeu. Les Biélorusses se retrouvent de facto enfermés dans leur propre Etat - seuls face à leur président et aux urnes.»

Lietuvos rytas (LT) /

L'Occident assiste incrédule au spectacle

Cette vague de protestation révèle l'incapacité de l'Occident à traiter avec Minsk, déplore Lietuvos rytas :

«Les manifestations contre Loukachenko risquent de se transformer en véritable révolution susceptible de faire tomber le régime, dans un bain de sang. Si ce dernier n'orchestre pas lui-même sa chute. ... Vilnius et d'autres capitales des deux côtés de l'Atlantique restent plantées là, comme tombées des nues. Encore récemment, on s'empressait de faire ami-ami avec Loukachenko, en le qualifiant de principal garant de la 'souveraineté' du pays. ... La situation actuelle en Biélorussie sera-t-elle au moins l'occasion pour l'Occident (et la Lituanie) d'envisager une politique plus efficace vis-à-vis de l'Est ? Ou se contenteront-ils d'exprimer leurs inquiétudes en espérant que Loukachenko mette fin à cette débâcle, avant qu'un nouveau séisme de plus grande amplitude ne voie le jour ?»