Appel à la tenue d'élections en Ukraine : quel impact ?

L'appel lancé par l'ex-ministre de la Défense, Mykhaïlo Fedorov, fait des vagues en Ukraine. Dans un message vidéo, il avait réclamé de ménager une "voie légitime, sûre et réaliste" pour organiser des élections en temps de guerre – une revendication largement taboue jusque-là. Les chroniqueurs s'interrogent sur les motivations d'un responsable politique qui a les faveurs de la population.

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Frankfurter Allgemeine Zeitung (DE) /

Sans contrôle, la corruption prolifère

Frankfurter Allgemeine Zeitung se penche sur les différents points de vue et donne matière à réflexion :

«La guerre nuit à la démocratie ukrainienne. … Plus elle dure, plus son pouvoir de nuisance augmente. Le président et les députés sont en poste depuis une durée qui va bien au-delà du mandat dont ils devraient bénéficier en temps normal. Cette inertie affaiblit le contrôle exercé sur le gouvernement et favorise la corruption, le népotisme et l'établissement de structures autoritaires – des maux que les révolutions de 2004 et 2014 fustigeaient et que Volodymyr Zelensky s'était engagé à combattre il y a sept ans avant son élection. Ce n'est pas un hasard si le nombre de scandales dans son entourage n'a cessé d'augmenter au fur et à mesure que la guerre continuait.»

Sme (SK) /

Une initiative qui comporte aussi des risques

Fedorov ne remet pas en cause la légitimité constitutionnelle du système institutionnel, souligne Sme :

«Il argumente plutôt que ce modèle serait épuisé, ou en cours d'épuisement, et qu'il faudrait le revitaliser en rétablissant la confiance et des processus de contrôle, notamment (mais pas exclusivement) via la tenue d'élections. Dans le même temps, il reconnaît l'exceptionnelle difficulté de cette tâche. … Selon Fedorov, l'Etat aurait besoin d'un mécanisme permettant de restaurer la confiance. Mais ceci ne diminue d'aucune façon les craintes : à savoir qu'une joute politique ouverte n'entraîne un effondrement du pouvoir et partant, un effondrement fort probable du front.»

The Daily Telegraph (GB) /

Poutine en profiterait

Ce n'est vraiment pas le moment d'organiser des élections en Ukraine, prévient The Daily Telegraph :

«Vladimir Poutine se réjouirait de pouvoir exploiter des querelles politiques en Ukraine à son propre avantage. Une campagne électorale qui tournerait principalement autour d'allégations de corruption et d'intrigues politiques ferait le lit de dirigeants occidentaux, comme Donald Trump, qui ont toujours été ambivalents vis-à-vis du soutien à l'effort de guerre ukrainien. S'il faut aborder des questions importantes quant à la future gouvernance à Kyiv, il serait préférable de ne le faire qu'après la victoire, lorsque la Russie ne sera plus une menace pour l'existence de l'Ukraine.»

La Repubblica (IT) /

La légitimation du pouvoir est en jeu

Fedorov pourrait devenir un problème pour Zelensky, juge La Repubblica :

«Mardi soir, lorsqu'il est devenu clair que Zelensky avait définitivement exclu de le faire revenir au ministère de la Défense, Fedorov a choisi de défier le président et a réclamé la tenue d'élections en dépit de la guerre en cours. Une attaque politique majeure, car le mandat de président de Zelensky a expiré depuis plus de deux ans : il reste en place en vertu de la loi martiale, comme le prévoit la Constitution. Mais en demandant de trouver une voie 'légale, sûre et réaliste' pour revenir aux urnes, Fedorov a déplacé le combat du ministère de la Défense vers un terrain bien plus glissant pour Zelensky : la question de sa légitimité politique à la présidence.»

Salzburger Nachrichten (AT) /

En cas de scrutin, Zelensky n'aurait pas une bonne main

Salzburger Nachrichten fait l'analyse suivante :

«Pour Zelensky et son équipe, une élection, même à la fin des combats, pourrait mal tourner. Selon un sondage de l'institut Socis, le président sortant perdrait au second tour de la présidentielle, aussi bien face à l'ex-commandant en chef Valeri Zaloujny que face a Fedorov. En raison, d'une part, de la défiance traditionnelle des électeurs ukrainiens vis-à-vis des chefs d'Etat en place – les Ukrainiens n'ont jamais réélu de président depuis 1999 ; de l'autre, des scandales de corruption impliquant Andriy Yermak, ancien chef de bureau de Zelensky, et d'autres fidèles du président, en 2024 et 2025, et de leurs tentatives de neutraliser les instances anticorruption qui enquêtaient sur leur compte.»

Volodymyr Fessenko (UA) /

Le coup d'envoi de sa propre campagne ?

Sur Facebook, le politologue Volodymyr Fessenko analyse les motivations de Fedorov :

«Le message vidéo de Fedorov, qui appelle à la tenue d'élections, marque de facto le passage de l'ex-ministre de la Défense dans l'opposition. Il s'agit aussi d'une réaction au caractère désormais définitif de son exclusion du ministère de la Défense. Mais l'enjeu est aussi plus vaste. Fedorov propose au fond que les Ukrainiens, à une date pas si lointaine, tranchent eux-même dans le conflit qui l'oppose à Zelensky. Or il ne s'agit pas que d'un conflit personnel ; Fedorov évoque une confrontation directe avec tout le système Zelensky. … C'est certainement le début de sa propre campagne électorale.»

Serhii Marchenko (UA) /

Une critique trop voilée

Sur Facebook, le blogueur Serhiy Martchenko reproche à Fedorov de ne pas jouer cartes sur table :

«Fedorov n'a pas été sincère. Car s'il a évoqué sans cesse un 'système' qui s'oppose aux réformes, il n'a jamais nommé – pour telle ou telle raison – la personne qui a mis ce système en place et qui l'entretient. A entendre les propos prudents et euphémisants de Fedorov, on a le sentiment que ce système serait né ex nihilo. … Fedorov n'a pas eu la force de nommer par son nom l'unique source de pouvoir dans le pays, qui dispose des compétences illimitées d'un monarque, et qui porte ainsi la responsabilité de tout ce qui se passe dans le pays – selon sa volonté.»

Olena Trehoub (UA) /

Ne pas nuire à la défense du pays

Il ne faut pas que l'agitation politique soit source de chaos, prévient la spécialiste de la lutte anticorruption Olena Trehoub sur Facebook :

«Actuellement, les adjoints de Fedorov sont toujours responsables de leur domaine de compétence respectif, et ils coopèrent avec la nouvelle direction du ministère. S'ils restent en poste, alors une certaine continuité institutionnelle sera garantie. Mais il se pourrait que l'équipe décide subitement de s'en aller. … Notre tâche consiste à observer attentivement les nouvelles nominations et les changements dans le système, afin que les turbulences politiques ne virent pas au chaos administratif, que le risque de corruption ne soit pas accru, et, élément primordial, que tout cela ne mette pas à mal les capacités de défense de l'Ukraine.»