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Magazine / Histoire / Narrating the Nation / Article | 06.05.2008
Le colonialisme dans la mémoire européenne, de Andreas Eckert
Nous, non, les autres non plus
La peur de devoir réparer les préjudices subis, empêche jusqu'aujourd'hui les politiciens européens de s'expliquer ouvertement et explicitement pour les crimes coloniaux commis. Cela s'applique également au cas de l'Allemagne qui, lors de son règne colonial qui aura duré trente années, a mené deux des plus vastes et des plus brutales guerres coloniales : de 1904 à 1908, la guerre contre les tribus Herero et Nama de l'ancien Sud-Ouest Africain (l'actuelle Namibie) et, de 1905 à 1907, la révolte Maji Maji dans l'ancien Est-Africain allemand (l'actuelle Tanzanie)[1].
Pendant longtemps, le passé colonial ne semblait éveiller aucun intérêt en Allemagne. Cela avait, sans aucun doute, un lien avec la tendance à comparer le colonialisme au règne colonial et, par conséquent, à impliquer en quelque sorte l'Allemagne dans l'imbroglio colonial. L'occupation coloniale allemande a effectivement eu peu d'impact sur l'économie et a été, dans l'ensemble, de courte durée. L'Allemagne n'a apparemment pas été affectée par les conséquences impériales. « Assumer » le passé lié au national-socialisme et à l'Holocauste, ainsi qu'à l'intégration à l'ouest a été une priorité de l'agenda politique au moment de la Guerre Froide. Certes, dans ce contexte, les politiciens étaient disposés à concéder, dans une certaine mesure, le rôle fatal de l'antisémitisme qui fait partie de l'histoire de l'Allemagne. Par contre, le racisme et l'exploitation de l'Afrique, de l'Asie et de l'Amérique latine faisaient, dans cette perspective, faisaient partie des problèmes que « les autres » devaient assumer. Dans les premières décennies, la République fédérale d'Allemagne pouvait se présenter en tant que partenaire serein à la coopération de développement dont la politique était exempte d'intérêts néocoloniaux.
Le débat sur la guerre contre les Hereros devenait de plus en plus houleux, car celle-ci est liée à un chapitre sensible de l'histoire de l'Allemagne au 20ème siècle : le national-socialisme et l'Holocauste. Jürgen Zimmerer qui actuellement enseigne l'Histoire à l'Université de Sheffield a en particulier alimenté le débat par de nombreuses contributions à des quotidiens. Pendant que beaucoup de personnes le suivent dans sa thèse qui stipule que la guerre menée par les troupes de protection allemandes contre les Hereros et les Namas était un génocide et, parallèlement, prélude, pendant un siècle, à toute une guerre, ils contestent de manière virulente la seconde thèse de Zimmerer en référence à celle d'Hannah Arendt. Cette seconde thèse met en avant le fait que la politique national-socialiste de conquête et de destruction est en effet illustrée dans la tradition du colonialisme par des termes comme « race » ou « espace », sans que l'on puisse directement imputer les crimes du national-socialisme au colonialisme. Zimmerer voit, néanmoins, un lien « entre Windhoek et Auschwitz »[2].
Dans l'examen de leur passé colonial en Namibie, le gouvernement allemand louvoyait considérablement. Bien qu'il ait revendiqué « une responsabilité particulière », il a, néanmoins, catégoriquement refusé de dédommager financièrement les Hereros. Voilà pourquoi, des excuses officielles n'ont pas été formulées, et le Ministre des Affaires étrangères Joschka Fischer et le Chancelier Gerhard Schröder, lors de leur visite officielle en Namibie respectivement en octobre 2003 et en janvier 2004, tergiversèrent, car, certes, ils se présentent comme étant responsables de leur histoire, mais veulent absolument éviter les excuses. Seul le ministre de la Coopération au développement, madame Heide Wieczorek-Zeul s'est, de manière très émouvante, officiellement excusée en août 2004, dans le cadre d'une commémoration dans la capitale namibienne Windhoek : « Les atrocités qui ont eu lieu à cette époque étaient ce que l'on qualifierait aujourd'hui de génocide (…). Nous, Allemands, revendiquons notre responsabilité politico historique, éthique et morale, et assumons la faute que nous avons commise à cette époque. Je vous prierais, au sens d'un « Notre Père », de pardonner nos offenses. »[3] Peu de temps après, madame le ministre se voyait être fustigée par Christian Ruck, porte-parole pour la politique de développement du groupe parlementaire CDU-CSU dans une déclaration de presse. Cette déclaration avait comme titre tapageur : « L'explosion de sentiments qu'a manifesté le ministre de la Coopération au développement devrait coûter des milliards aux contribuables – Des déclarations étonnantes devant un rassemblement d'Hereros et de leurs avocats ». Dans le texte, on pouvait lire : « Le discours de Wieczorek-Zeul pourrait, aujourd'hui, entraîner un tournant crucial, aux frais de l'Allemagne. Elle augmente, sans raison, le risque de procès et entrave les relations avec la Namibie. »[4]
Cela fut une tempête dans un verre d'eau. Les excuses de madame le ministre n'ont en aucun cas déclenché une plainte en vue d'une indemnisation. Entre-temps, la thématique a, semble-t-il, à nouveau, grandement disparu de la conscience publique. La seconde grande guerre coloniale dans laquelle l'Allemagne fut impliquée, la Révolte Maji Maji, ne pouvait guère susciter l'intérêt public. Les conséquences de cette guerre ou plutôt les conséquences de la manière dont cette guerre a été menée, ont atteint des dimensions considérables : la mitrailleuse allemande et une politique « de terre brûlée » ont entraîné la famine, des épidémies et la destruction des structures sociales de la population africaine. Il n'existe pas de données fiables sur le nombre des victimes de la guerre du coté africain. Les estimations donnent un nombre se situant entre 60 000 et 200 000 morts.
Le souvenir controversé du colonialisme allemand s'est souvent manifesté ces dernières années par la création de monuments et de lieux de mémoire.[5] Ce qui est, en outre, frappant, est la présence de plus en plus marquée de l'Afrique coloniale dans les livres et les films allemands. L'entreprise de commerce électronique Amazone propose plus de 300 romans datant de 1981 à 2006 sur l'Afrique ; 80% d'entre eux ont été mis en vente en librairie durant la décennie qui suivit la publication du best-seller « Nowhere in Africa » de Stefanie Zweig en 1995 et ayant été adapté au cinéma, de toute évidence, afin de profiter de l'énorme succès de ce titre. Dans ce contexte, c'est plutôt une image romantique de la vie coloniale en Afrique qui a été popularisée. Il est, néanmoins, intéressant de constater que les histoires de la plupart de ces romans se déroulent dans les colonies britanniques d'Afrique après la Première Guerre mondiale. Toutefois, les colonies allemandes constituent de plus en plus la toile de fond de séries télévisées telles que la série « Afrika, mon amour » qui a été diffusé pour la première fois en 2007.
Le passé colonial est également de surcroît mis au centre des débats publics (et économiques) dans les pays européens, qui jadis étaient des puissances coloniales. En Belgique, les enquêtes menées par Ludo de Witte sur la mort du Premier ministre du Congo, Patrice Lumumba, ont déclenché la mise en place d'une Commission parlementaire. Cette Commission parlementaire a constaté dans son rapport de clôture que le peuple belge rejette son « passé ».[6] En Italie, les historiens expriment l'espoir que la présence croissante d'émigrants africains souvent « clandestins » contribuera à exhumer le souvenir refoulé de leur passé colonial.[7]
Les exemples se sont multipliés. Les débats sur l'importance du passé colonial pour le présent gagnent en intensité dans le cadre des discours nationaux. Le colonialisme était néanmoins, sans aucun doute, un projet européen. Seulement, la modernité européenne est difficilement envisageable sans colonialisme ni impérialisme. L'Europe s'est réalisée dans un contexte de contentieux avec des sociétés transfrontalières. L'expansion européenne a changé le monde et l'Europe. Elle a non seulement influencé les territoires conquis et colonisés d'outre-mer, mais également les États européens. Avec l'aménagement de la « maison commune, l'Europe », « l'héritage colonial » ne pourra pas être mis aux oubliettes. Les grandes polémiques qui continuent d'exister dans les États nationaux déboucheront sur des débats européens.
[1] Cf. Zimmerer/Joachim Zeller (éd.), Völkermord in Deutsch-Südwestafrika. Der Kolonialkrieg (1904-1908) in Namibia und seine Folgen , Berlin 2003 ; Felicitas Becker/Jigal Beez (éd.), Der Maji-Maji-Krieg in Deutsch-Ostafrika 1905-1907, Berlin 2005.
[2] Jürgen Zimmerer, Von Windhuk nach Auschwitz. Beiträge zum Verhältnis von Kolonialismus und Holocaust, Munster 2007. Position contraire de Stephan Malinowski/Robert Gewarth, Der Holocaust als "kolonialer Genozid" ? Europäische Kolonialgewalt und nationalsozialistischer Vernichtungskrieg, in: Geschichte und Gewalt, 33, p. 439-466.
[3] Cit. extraite du quotidien Frankfurter Allgemeine Zeitung (FAZ)
[4] Citation de Janntje Böhlke-Itzen, Die bundesdeutsche Diskussion und die Reparationsfrage. Ein "ganz normaler Kolonialkrieg"? in : Henning Melber (éd.), Genozid und Gedenken. Namibisch-deutsche Geschichte und Gegenwart, Francfort/M. 2005, page 118.
[5] Inspiré de : Joachim Zeller, "Kolonialdenkmäler und Geschichtsbewusstsein. Eine Untersuchung der kolonialdeutschen Erinnerungskultur", Francfort/M.2000. Cf. à titre d'exemple Heiko Möhle, Kolonialismus und Erinnerungspolitik. Die Debatte um Hamburger "Askari-Reliefs", in: Steffi Hobuß/Ulrich Lölke (éd.), "Erinnern verhandeln. Kolonialismus im kollektiven Gedächtnis Afrikas und Europas", Munster 2007, p. 196-213.
[6] Cf. Commission d'enquête parlementaire chargée de déterminer les circonstances exactes de l'assassinat de Patrice Lumumba et l'implication éventuelle des responsables politiques belges dans celui-ci, Bruxelles 2001 ; Ludo de Witte, Regierungsauftrag Mord. Der Tod Lumumbas und die Kongo-Krise, Leipzig 2001.
[7] Cf. Alessandro Triulzi, Displacing the Colonial Event: Hybrid memories of Postcolonial Italy, in: Fabrizio De Donno/Neelam Srivastava (éd.), Colonial and Postcolonial Italy, Themenheft von Interventions, 8 (2006) 3, S. 430-443. Aufsehen erregten verschiedene Publikationen zum gezielten Giftgaseinsatz der italienischen Armee während des Abessinienkrieges, cf. Aram Mattioli, « Experimentierfeld der Gewalt. Der Abessinienkrieg und seine internationale Bedeutung 1935-1941 », Zurich 2005.
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