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Magazine / Histoire / Narrating the Nation / Article | 06.05.2008
L'holocauste et les valeurs européennes, de Uffe Østergård
L'UE en tant que pouvoir normatif
L' initiative Task-Force est un (petit) exemple des efforts actuels pour développer davantage le droit international et, de la même façon qu'il a été intégré dans le droit allemand, en faire un système juridique international. Reconnaître une responsabilité historique pèse aussi lourd que les principes juridiques ; cette reconnaissance a un rôle de plus en plus important dans ce nouveau régime international qui va changer la communauté internationale traditionnelle, laquelle existe depuis 1648 (la fin de la Guerre des 30 ans) et est passée par plusieurs étapes : la Société des Nations, les Nations unies et l'importance croissante des droits de l'Homme depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale. En outre, la création avec succès des tribunaux pénaux internationaux pour l'ex-Yougoslavie, puis pour le Rwanda, et la Cour pénale internationale, institution permanente dont le siège se trouve à La Haye, attestent de cette « légalisation » et « moralisation » de la politique internationale [1].
Le premier pas dans ce sens a été le Procès de Nuremberg, au cours duquel une série de dirigeants nazis ont été jugés pour crimes de guerre et pour leur responsabilité dans l'Holocauste, ainsi que le procès des criminels de guerre à Tokyo [2]. Les jugements n'étaient pas sans « justice de vainqueur », puisqu'il leur manquait un fondement juridique, mais les procureurs étaient décidés à donner un nouveau format au processus, afin de pouvoir faire la différence avec la justice de vengeance prononcée à l'égard des perdants de la Première Guerre mondiale, et qui voyaient le Traité de Versailles comme assorti d'un défaut originel. La Guerre froide a marqué une pause de plus de 40 ans dans le processus de création d'un cadre juridique pour la politique internationale. L'effondrement de l'Union soviétique, le génocide au Rwanda, la découverte de « killing fields » (charniers) au Cambodge, les atrocités commises par les Indonésiens au Timor Oriental et les nombreuses autres violations des droits de l'Homme ont a nouveau renforcé l'intérêt pour l'élaboration d'un ordre juridique international.
Les changements dans le climat international expliquent pourquoi l'intérêt envers l'Holocauste en particulier et les génocides et les violations des droits de l'Homme en général semble plutôt augmenter, au lieu de disparaître avec la mort des derniers survivants ou des derniers coupables. « Qui parle aujourd'hui encore de l'extermination des Arméniens ? », cette question ironique a été posée par Hitler à ses généraux la veille au soir de l'offensive sur la Pologne [3]. Mais dans les recherches sur l'époque nazie, il existe aussi d'innombrables informations sur les atrocités commises au nom du communisme [4], d'autres sur les génocides et les crimes de masse perpétrés partout dans le Monde [5]. En outre, des commissions historiques ont été chargées de faire la lumière sur le rôle et la responsabilité des pays neutres et même des pays occupés dans le meurtre massif de Juifs et autres groupes de victimes pendant la Deuxième Guerre mondiale ; les dernières commissions de ce genre existent en Suisse et en Autriche. Dans les anciens pays communistes, de telles commissions ont également été créées pour enquêter sur les crimes d'État. En Suisse, en Allemagne et en Autriche, on a dédommagé les rares survivants de l'Holocauste et les biens patrimoniaux gelés ou confisqués ont été restitués à leur descendance [6]. Même les pays nordiques ont été pris par cette vague de prise de conscience qui a englouti toute l'Europe et peut être le monde entier – avec une exception qui, aujourd'hui encore, ne passe pas inaperçue: les États-Unis.
Pour l'Europe et les États-Unis, l'effort pour un travail de mémoire approprié sur l'Holocauste est commun ; il ne serait presque pas exagéré de dire que sur cette question, les États-Unis se trouveraient au premier plan. A ce sujet également, les États-Unis et la majorité des États européens ne tombent d'accord que rarement sur les règles qui devraient être appliquées par le système international. A la différence des années d'après-guerre, les États-Unis s'affirment en tant que superpuissance mondiale qui ne voit aucune raison de se laisser mettre sous le joug d'accords internationaux contraignants. Cela est en fort contraste avec une Europe qui non seulement reconnaît une responsabilité collective pour l'Holocauste, mais qui a également tiré une leçon de son passé sanglant : à quel point il est nécessaire de réguler les actions de l'État par le biais d'institutions à caractère contraignant. Ainsi, la Cour pénale internationale chargée de juger notamment les génocides et les crimes de guerres repose sur des statuts juridiques propres et souverains.
Si l'on en croit les mots de Robert Kagan [7], la différence entre les visions du monde américaine et européenne est ainsi logique et reflète la faible position de l'Europe et la force en croissance constante des États-Unis. Kagan les voit comme des pôles – d'un côté Vénus, souple, pacifique et obnubilée par l'idée d'un État de bien-être social, et de l'autre Mars, grossier et belliqueux. Mettant de côté la symbolique populiste, Kagan touche un point important à travers cette caractérisation : Les Américains s'affirment au niveau international de façon déterminée et agressive, alors que les Européens veulent faire graviter autour d'eux leur bien être et leur politique extérieure pacifique – pas nécessairement parce qu'ils le souhaitent, mais, après la longue guerre civile européenne du vingtième siècle, après deux guerres mondiales et la division de l'Europe pendant la Guerre Froide, ils ne voulaient ou ne pouvaient vouloir autre chose que la paix et la coopération.
C'est presque un miracle que sur les ruines d'une compétition meurtrière qui s'est étalée sur un siècle entre la France et l'Allemagne, aient pu être construits les fondements d'un système de coopération, que nous connaissons aujourd'hui comme étant Union européenne. L'UE est un empire régi par le Droit qui ne compte pas sur le pouvoir militaire pour préserver ses forces, ce qui fait qu'elle est souvent critiquée précisément pour cela, comme par exemple quand les États membres n'ont pas réussi à empêcher le régime serbe responsable de génocide au Kosovo et n'ont pu agir de façon efficace que lorsque les États-Unis ont dirigé les opérations.
Aujourd'hui, l'UE est un empire attrayant d'un point de vue économique et culturel, qui intervient dans l'économie et qui, dans le sillon laissé par les moyens militaires utilisés par les États-Unis pour l'établissement de la paix, essaye d'effectuer des opérations de nettoyage. Au niveau de la politique internationale, l'UE représente avant tout une puissance normative. Ses États membres sont parvenus à distribuer les fruits de la croissance économique de façon plus équitable à ses citoyens, ce qui n'est pas le cas dans le dynamisme affiché des États-Unis, et ce sans pour autant mettre en jeu leur force d'innovation. Peut être que l'on devrait attribuer l'étiquette « neuf » au système européen et que l'on pourrait qualifier la politique américaine de belliqueuse, atavique et si sûre d'elle même de « dépassée ».
Les journées consacrées à la mémoire de l'Holocauste sont une bonne occasion pour les Européens de réfléchir à la façon dont une reprise des crimes perpétrés par les nazis, les communistes et autres régimes totalitaires et idéologies peuvent être empêchés/réprimés. Malgré les progrès économiques et technologiques qui ont caractérisé cette époque, il s'agissait d'un « sombre siècle »[8]. Les Américains ont, surtout en raison de leur position géographique, été épargné, au moins jusqu'à récemment, par cette sombre page de la modernité. C'est pourquoi aux États-Unis – ainsi qu'en Israël – l'Holocauste a une autre signification. Mais les États-Unis et l'Europe ne doivent pas faire obstacle au développement d'un travail commun dans différents domaines de la « politique de la mémoire ».
Plusieurs éléments peuvent être constitutifs d'une nouvelle morale dans la politique internationale. Les valeurs et la reconnaissance de la responsabilité dans les crimes du passé ont trouvé une expression en Droit comme en politique. Le danger est que cette politique ne dégénère en un « moralisme » creux, ou encore pire, hypocrite. Empêcher cela est une nouvelle tâche réservée à l'UE, en tant que puissance normative sur la scène internationale.
[1] Cf. Martin Mennecke/Eric Markusen, The International Criminal Tribunal for the Former Yugoslavia and the Crime of Genocide, dans : S.Jensen (Anm.1), PP 293 – 359.
[2] Cf. Donald Bloxham, Genocide on Trial. War Crime Trials and the Formation of Holocaust History and Memory, Oxford 2001.
[3] Cf. Winfried Baumgart, Zur Ansprache Hitlers vor den Führern der Wehrmacht am 22. August 1939. Eine quellenkritische Untersuchung, dans: Vierteljahrhefte für Zeitgeschichte, 16 (1968), PP 120 – 149.
[4] Cf. Stéphane Courtois u.a., Le livre noir du communisme, Paris 1997.
[5] Pour une vue d'ensemble des débats et études contemporaines sur le sujet voir S.Jensen (note 1).
[6] Cf. Richard Z. Chesnoff, pack of Thieves, New York 1999.
[7] Cf. Robert Kagan, Paradise and Power, New York 2002.
[8] Mark Mazower, Dark Continent. Europe's Twentieth Century, New York 1998.
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