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Magazine / Histoire / Négationnisme / Article | 18.04.2007
Une histoire intégrée de l'Holocauste, de Saul Friedländer
Questions avec ou sans Réponses possibles
Une histoire intégrée implique des questionnements comparatistes et des mises en contexte qui apparaissent sinon de façon imprécise. Un exemple important pourrait être ici la question de la solidarité juive devant la catastrophe. Les leaders juifs allemands tentèrent fin 1939 et début 1940 de faire barrage à l'émigration de juifs polonais, en péril, du Reich en Palestine, de façon à réserver toutes les possibilités d'émigration aux juifs allemands eux-mêmes ; le vieux Consistoire français exigea sans relâche du gouvernement de Vichy une distinction claire entre juifs autochtones et juifs étrangers quant au statut de leur propre statut et au traitement qui leur revenait. Les Judenräte de Pologne – en particulier à Varsovie – concédèrent aux membres des classes moyennes autochtones qui pouvaient se payer le luxe de la corruption toute une série de privilèges, alors que les pauvres, les réfugiés de province et la masse de ceux qui n'avaient pas la moindre influence allaient être ou bien réduits progressivement à l'esclavage, ou bien livrés à la famine et à la mort. Dès lors que les déportations avaient commencé, des juifs autochtones de Lodz firent front contre les déportés de l'Ouest. À Westerbork, les juifs allemands, soit l'élite du camp, qui collaboraient étroitement avec les commandants allemands se protégèrent en plaçant des juifs néerlandais sur les listes de départ, tandis que l'élite juive néerlandaise s'était jusque-là sentie en sécurité, convaincue de ce que seuls les réfugiés ( avant tout les juifs allemands ) étaient envoyés dans les camps du pays pour être par la suite déportés. La haine ressentie par les juifs convertis du ghetto de Varsovie à l'encontre de leurs frères est un fait resté notoire.
Il faut toutefois mentionner par-delà toutes les tensions la mobilisation caritative et les activités pédagogiques ou culturelles dont de nombreuses communautés juives faisaient bénéficier tout le monde. Sans compter le resserrement des liens au sein de petits groupes sur fond politique ou religieux commun. Cas typiques, les organisations politiques de jeunesse des ghettos, les scouts israélites de France et naturellement l'un ou l'autre groupe de juifs orthodoxes. Le panorama général permet de dégager la conclusion suivante : la plupart du temps, les liens ethnico-culturels, politiques ou religieux qui fondaient les sous-groupes avaient priorité sur tous les engagements relevant d'une judéité commune.
Si les comparaisons constitutives d'une histoire intégrée développent notre capacité à appréhender, dans toute une série de cas, les problèmes de fond, elles n'en posent pas moins par endroit des questions qui restent sans réponse évidente. C'est par exemple la chimiste juive autrichienne Lise Meitner, émigrée en 1939 d'Allemagne en Suède, qui écrit le 27 juin 1945 à son ex-collègue et ami Otto Hahn, lequel avait continué de travailler à l'intérieur du Reich. Et de poursuivre après avoir constaté que lui et la communauté scientifique en savaient long quant aux persécutions de plus en plus graves dont les juifs étaient victimes : Vous avez tous travaillé pour l'Allemagne nazie et vous n'avez jamais risqué la moindre résistance fût-elle passive. Bien sûr, vous avez çà et là aidé une personne opprimée de façon à libérer votre conscience, mais vous avez laissé assassiner des millions d'innocents sans qu'une quelconque protestation s'élève ». Le cri du cœur que Meitner lançait à Hahn et par là à l'élite des sciences physiques et naturelles d'Allemagne, dont aucun membre n'était militant du parti ou n'avait été impliqué dans des activités criminelles, aurait pu valoir aussi bien pour l'ensemble (évidemment à quelques exceptions près ) des élites intellectuelles et spirituelles du Reich, voire s'adresser largement à celles des pays occupés et des satellites européens.
Encore plus inquiétant, le comportement des églises chrétiennes. En Allemagne, à part de rares exceptions – personne qui occupât des fonctions de premier plan dans les églises évangélique et catholique, il n'y eut pas un évêque protestant, pas un prélat catholique pour une protester publiquement contre l'extermination des juifs. Dès lors que des hommes de bonne volonté comme l'évêque Konrad Preysing de Berlin, ou bien l'évêque wurtembergeois Theophil Wurm, porte-parole de l'Église confessante, furent mis en demeure de cesser leurs tentatives de protestation discrète, ils rentrèrent dans le rang.
La question prenant tout son poids dans un panorama général : exception faite de quelques protestations limitées aux Pays-Bas et de celles de plusieurs évêques français dans certains cas suivies de rétractation, la situation allemande allait se reproduire dans la plupart des pays de l'Europe occupée. On peut facilement comprendre que des personnalités de l'Europe intellectuelle et spirituelle ne se soient pas élevées en nombre significatif contre l'extermination des juifs. Mais l'absence d'au moins quelques manifestations en ce sens reste troublante. Source persistante de perplexité, à côté de nombreux aspects de cette histoire, le fait que pas une seule personnalité de premier plan n'ait pris la parole en Allemagne.
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