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Magazine / Société / Roumanie et Bulgarie / Essai | 12.02.2007
Les joies secrètes du provincialisme, de Ivaylo Ditchev
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Démarcations masquées
Le modèle de la double irresponsabilité a une longue histoire et il est au fondement de toutes les démarcations politiques du pays. Il y a ceux qui acceptent sans réserve les directives du centre, fort lointain, du pouvoir et ceux qui s'y opposent pour raisons patriotiques. C'est au XIXe siècle le choc des russophiles et des russophobes ; dans les années 1930 et 1940 entre les courants proallemands et antiallemands. Même si le communisme apparaît comme monolithique et apolitique, il y eut les agents fidèles à Moscou dont certains furent expédiés en Bulgarie après 1944 et ceux qui étaient enracinés dans le pays. Avec la nomination de Todor Jivkov en 1954 par Nikita S. Khrouchtchev, premier secrétaire du PCUS, ce sont ces derniers qui s'emparèrent progressivement du pouvoir et poursuivirent sous couvert de soviétophilie des objectifs de plus en plus nationalistes (jusqu'au conflit ouvert sur la bulgarisation des Turcs sous Gorbatchev), les vrais soviétophiles prenant leur revanche en 1989 à travers la déposition de Jivkov.
L'après-1990 se caractérise par une bruyante opposition des forces politiques qui se déclarent elles-mêmes de gauche et de droite. Sans que les contours des partis aient été nets ; en un premier temps deux groupes se faisaient face que je nomme les « occidentalistes » et les « autochtones ». Les « occidentalistes » voulaient importer les modèles économiques, politiques et culturels des pays qui étaient désormais « la norme » dans un état aussi intact que possible – de même qu'au XIXe siècle les agents de culture trouvaient leur modèle chez les peuples civilisés. Les « autochtones » plaidaient à l'inverse pour les singularités ancrées dans le pays, qu'elles fussent ou pas issues du socialisme, de l'histoire nationale ou d'une mentalité prétendue des hommes.
Avec parfois des nuances subtiles d'un groupe à l'autre. Peu de gens s'en souviennent, il y avait au début des années 1990, une fois le communisme marginalisé, deux groupes au sein du Parti socialiste bulgare : celui de Lilov pour qui le « socialisme » avait une connotation locale particulière ; celui de Loukanov qui parlait de « social-démocratie » dès lors que les choses se présentaient « comme en Europe occidentale ». À l'intérieur de la soi-disant droite (des plus ou moins fascistes au sociaux-démocrates) il y avait les vieux partis refondés avec leur histoire et leur tradition propres, d'une part, et d'autre part les partis nouveaux qui s'appuyaient sur des modèles européens et américains.
Au sein d'un pareil dispositif il est superflu de parler de programmes. La source majeure de pouvoir, aux deux pôles, ce sont les relations personnelles. Les mythes qui les entourent ont toujours accompagné la politique provinciale. On disait de Jivkov qu'il avait accès direct à la direction soviétique ; la droite postcommuniste, elle, mythifie ses relations avec le Président ( le big boss) des États-Unis et les leaders européens. Au niveau local, les médiateurs ne se présentent pas comme un corps d'élus, mais en tant que chefs de clan dont la position est une donnée naturelle. Des enquêtes l'ont montré, jusqu'à la fin des années 1990 les individus changeaient très rarement d'orientation électorale ; le changement d'orientation électorale passait pour immoral et la fidélité à son parti avait un caractère à peu près ethnique (naturellement plus accusé chez les communistes que partout ailleurs). Dans l'atmosphère anticommuniste de l'époque, les nouveaux partis poussèrent comme des champignons ; c'est là qu'était récupérée une large insatisfaction alimentée par les changements permanents. La première série de négociateurs à la Table ronde ( multipartite de 1990) allait être remplacée par des seconds couteaux, eux-mêmes évacués au bénéfice de personnage de troisième plan, et ainsi de suite. Le discours de droite se radicalisant dans les luttes de pouvoir ; mais on ne perdra pas de vue les aspects gauche de ce combat anticommuniste contre les « privilèges » et contre l' « administration par le haut », de même que l'utopie presque naïve de privatisations « restreintes mais fines » qui le fondait.
Les socialistes que l'on rangeait à gauche plaidaient pour un fort État de droit, pour la continuité institutionnelle et le patriotisme. En réalité, les notions de « gauche » et de « droite » étaient tellement embrouillées que tout discours politique rationnel s'en trouvait dès le début miné. Il fallut attendre la seconde moitié des années 1990 pour que la droite commençât à agir conformément à ses intentions et engageât un programme global de privatisations, imposant sans compromis aucun les règles du capitalisme. Ce qui eut de nouveau pour conséquence un bouleversement du système ; la périphérie se sentit trompée et projeta ses espoirs sur des gens qui allaient devenir de véritables légendes politiques. Un mouvement d'ordre en règle générale protestataire. La province tentait d'élire de nouveaux médiateurs dans un monde devenu subitement étranger. Faisaient partie de ces légendes politiques :
- Georges Gantchev, le père de la politique lifestyle, avec sa guitare, ses discours frappés au coin du bon sens et ses promesses de « partage du gâteau » entre les citoyens d'une nation d'hommes d'affaires ;
- Siméon II, le tsar bourgeois élu chef du gouvernement, avec sa grande famille médiatique, ses bonnes manières et sa façon de substituer des sentiments aux positions ;
- Boyko Borissov, la star de la police, avec ses cheveux courts et son allure sportive presque un peu audacieuse, son combat solitaire de Robin Hood bulgare contre la classe politique;
- Volen Siderov, le néofasciste sorti d'une chaîne câblée, avec un discours anti-OTAN et anti-UE combiné aux slogans antiturcs de la renaissance nationale du XIXe siècle que tout Bulgare apprend à l'école.
Tous émergèrent soudainement - le futur vainqueur des élections parlementaires de 2001, le « tsar » Siméon, avait fondé son parti deux mois avant le suffrage, les experts s'évertuant à comprendre ce qui se passait. Les gens qui deviennent des légendes politiques sont ceux qui se battent pour l'unité ; le contraire de la fragmentation angoissante et déstabilisatrice. Ils ont été identifiés à la province et aux caractéristiques qui protègent celle-ci d'un monde hostile. Ces leaders sont ou bien rentrés d'exil comme Siméon II et ont abandonné une carrière rentable, ou bien ils n'ont pas eu peur de risquer leur vie. Des symboles nationaux et des incarnations de l'unité qui ne sont rien de nouveau pour les Bulgares ; qu'on pense à Vasil Levski qui vécut au XIXe siècle et qui jouit d'un statut quasi religieux en tant que fondateur de la nation, ou encore à la voyante Baba Vanga et au culte à la fois païen, chrétien et national qu'on lui voua avec le soutien tacite des communistes. Les années 1990, cette période d'angoisse existentielle, furent celles d'une quête frénétique de semblables incarnations de la communauté provinciale.
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