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Magazine / Société / Roumanie et Bulgarie / Essai | 12.02.2007
Les joies secrètes du provincialisme, de Ivaylo Ditchev
Politique du mutisme
L'une des caractéristiques les plus frappantes de la politique bulgare, c'est l'incapacité à formuler des positions. On se contente souvent de points de vue généraux adressés aux spécialistes, de solutions de rechange : petites avancées et arrangements locaux (une évolution qui va naturellement bien au-delà de la Bulgarie, le planète entière s'étant transformée en province ébranlée par les tempêtes de la mondialisation). Il y a bien des discussions à propos de la taxe sur la valeur ajoutée et le choix de l'autorité judiciaire habilitée à enquêter, mais elles n'ont pas de véritable écho dans le public. Les politiciens continuent d'aligner leurs troupes de part et d'autre de lignes de démarcation qui ont depuis longtemps perdu tout intérêt aux yeux des citoyens. L'Union des forces démocratiques, ce fer de lance idéologique qui avait été pendant les années 1990 à la tête du combat pour la sortie du communisme, ne se situait plus début 2006 qu'à environ 2% dans les sondages.
Les observateurs étrangers constatent avec surprise le peu d'empressement des citoyens à se mobiliser pour leurs droits. Les espoirs ont été déçus : une fois dissipée la passion révolutionnaire des années 1990, beaucoup de gens ont le sentiment que tout a seulement empiré (pendant que nous scandions des slogans sur la place publique, d'autres s'employaient à privatiser l'économie). Il n'est pas aisé aujourd'hui d'organiser des manifestations. La plupart des citoyens traduisent leur protestation en s'éloignant : il y a bien un million et demi de Bulgares su r sept qui travaillent sur le court ou le plus long terme à l'étranger. Le président de la confédération des industriels, Bojidar Danev, met en garde : il y aurait pénurie de main-d'œuvre dans certaines branches de l'économie et il faudra bientôt importer des travailleurs de l'Extrême Orient. Au lieu de formuler des revendications, les gens votent avec leurs pieds. Il est plus difficile, dans le monde étroit de la province, d'exprimer une opinion divergente et de porter un conflit à son terme, que de l'abandonner.
Les politiciens de métier ne sont d'ailleurs pas plus pressés d'adopter des positions divergentes que les citoyens. Les chocs « idéologiques » des années 1990 à propos des privatisations, de l'adhésion à l'OTAN ou des normes européennes ne traduisaient rien d'autre qu'une épreuve de force dans les relations entre les nouveaux centres du pouvoir impérial et une périphérie incertaine. Du moment où ces objectifs ont été atteints, c'est un étrange silence qui s'est abattu sur la scène politique. Les premières années du millénaire ont été en réalité marquées par une rhétorique hostile à la politique, laquelle mobilise dans son propre intérêt des sujets qui font consensus : patriotisme, courant à bas prix, corruption ou criminalité. La province est par nature apolitique. Les vrais perdants de cette évolution restaient les experts, les orateurs, les gens dont le discours était assimilé à la douloureuse période de fragmentation et de bouleversement des années 1990 que chacun aimerait oublier.
Prospère évidemment sous couvert de l'indifférence croissante à l'égard de la politique un parlementarisme « de contrebande» ( l'expression de Gramsci qui l'utilise comme « marché noir »). La coalition des socialistes avec Siméon II et le parti de la minorité turque, en 2005, est souvent qualifiée comme preuve ultime du déclin et de la corruption des politiciens, avec pour résultat la montée en puissance de l'Union nationale (ATAKA), un creuset de forces néofascistes et nationalistes. Selon moi, c'est une autre forme de recomposition politique qui s'effectue en Bulgarie, le pays suivant l'exemple de la Pologne. Un pôle libéral, pragmatique mais corrompu, est actuellement en train d'émerger et une nouvelle droite trouve à s'afficher autour de lui sur des sujets tels la morale, la lutte anticorruption, le refus des privatisations et bien sûr le nationalisme (soit la version balkanique du fondamentalisme). Les communistes ont déjà commencé à se séparer dans la douleur des nationalistes convaincus. En matière économique, ils se sentent plus proches du parti de Siméon II que de ceux qui convoquent les positions de droites les plus pures. Sans que rien de tout cela soit jamais formulé. Mais du point de vue des observateurs, toutes les organisations se battent pour leurs propres affaires dans l'indifférence totale des citoyens. Les choses finiront bien par s'arranger même sans les appeler par leur nom ; les directives de l'UE finiront bien par être appliquées sans qu'on les ait vraiment comprises ; la vie finira bien par s'améliorer, lentement, et sans raison perceptible.
Y a-t-il quelque chose d'étonnant à ce que la Bulgarie reste une terra incognita ? On n'a pas de connaissances exactes sur le pays et ses élites nationales semblent préférer l'ombre et ne pas retenir trop l'attention. Dès lors qu'on a une image arrêtée, on devient facilement la cible d'attaques et on risque également d'être mis en demeure d'adopter une position et de prendre des des décisions. Ce qui va précisément à l'encontre de la nature provinciale : un coin intime où l'on se sent protégé et à partir duquel on contemple le vaste monde sur le petit écran – de même qu'on était autrefois assis sur un banc dans son jardinet à regarder passer les gens.
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