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Magazine / Culture / Monuments de guerre soviétiques / Article | 30.05.2007
Les nouveaux Ex-Lieux de Mémoire de la Russie, de Jutta Scherrer
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L'identité mixte russo-soviétique
Après les lumières de la perestroïka, la Russie de Eltsine et de Poutine a mobilisé politiquement un patchwork de mythes dans la galerie nationale, puisant largement au sein du passé russe et à un degré moindre soviétique. Isabelle de Keghel parle à juste titre d' « identité mixte russo-soviétique » que se fabrique la Russie postcommuniste[1]. Ce n'est pas ici le lieu d'énumérer les multiples exemples du traitement du passé : de la restitution des batailles du Moyen Âge à l'évocation des côtés positifs de Staline et de Dzerjinski (le fondateur de la Tchéka). Notons simplement que la dimension religieusement connotée de la mémoire s'inscrit dans cette quête de lieux de mémoire utilisables. C'est par exemple l'exigence réitérée d'un enterrement orthodoxe du corpus delicti de Lénine. Bien que l'Église n'ait pu s'imposer à cet égard, elle a rendu possible l'inhumation d'Anton Denikine au cimetière du monastère Donskoj qui est propriété du patriarcat. La dépouille mortelle du général de l'Armée blanche mort dans l'émigration aux États-Unis en 1947 et qui passait pour traître en Union soviétique a été transférée dans les mots du patriarche Alexis II de façon à symboliser la « réunion d'un peuple divisé par l'histoire tragique du siècle ». C'est au son de l'hymne soviétique que le cercueil de Denikine, enveloppé dans le nouvel ex-drapeau russe portant l'emblème tsariste de l'aigle à deux têtes, a été rendu pour toujours à la terre natale avec la bénédiction de l'Église.
Une fois disloquée l'Union soviétique, l'Église orthodoxe est devenue un facteur essentiel de la « politique identitaire » nationale et culturelle. Elle est la seule institution enracinée dans la Russie prérévolutionnaire que les Russes associent dans leur « souvenir » à la représentation d'un « passé intact ». Noël et Pâque sont redevenus des jours fériés. Le président et la nouvelle nomenklatura assistent aux cérémonies que la télévision d'État retransmet aux quatre coins du pays. Mais on recommence à observer Pentecôte et l'Assomption, ainsi que les journées commémoratives de saints nationaux comme Saint Serge de Radonezh ou Saint Séraphim de Sarov que les médias font connaître à un public plus large.
Certes, la séparation de l'Église et de l'État est ancrée dans la Constitution (article 14), mais le rôle historique de l'orthodoxie en tant qu'Église d'État de l'époque prérévolutionnaire reste omniprésent et en particulier les dignitaires de l'Église y renvoient. Pour nombre de membres du haut clergé, orthodoxe et russe sont de nouveau synonymes, de même que russe et orthodoxe, comme du temps des tsars. Tous les camps politiques – communistes, nationalistes et libéraux à l'occidentale – font valoir la « renaissance spirituelle et morale de la Russie » sur fondement orthodoxe, telle que l'ont revendiquée Eltsine et Poutine. L'Église apparaît comme support de la tradition d'un État fort et elle est censée constituer le lien manquant entre État et société. La reconstruction de la cathédrale du Christ Rédempteur de Moscou, jadis dynamitée par Staline, a été entreprise communément par le patriarche Alexis II et Eltsine en tant que « symbole de la grandeur et de la puissance de la Russie ». L'Église orthodoxe, voire l'orthodoxie sont toujours présentes pour défendre l' « authenticité » (samobytnost') de la Russie, quand il s'agit de dénoncer comme néfastes les influences de l'Ouest et de bien distinguer entre les « valeurs propres » de la Russie et l'« Autre », c'est-à-dire l'Ouest. Rien d'étonnant à ce que l'Église ait eu en partie la responsabilité du 4 novembre en tant que « Jour de l'unité nationale » ; la date de la libération de la Russie des « Polonais catholiques » ne figurait-elle pas sur les calendriers ecclésiastiques depuis le 4 novembre 1649 comme journée commémorative de l'icône miraculeuse de la Madone de Kazan, soit en souvenir de la troupe de Kazan qui avait apporté ses propres icônes pour libérer Moscou[2].
[1] Cf. Isabelle de Keghel, Die Staatssymbolik des neuen Russland im Wandel. Vom antisowjetischen Impetus zur russländisch-sowjetischen Mischidentität, Brême, 2004.
[2] Cf. Vladislas Nazarov, « Cto Budut prazdnovat' v Rossii 4 nojabrja 2005 goda ? », Otecestvennye zapiski, 2004, 5, p.85-96.
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