Roumanie : Le pouvoir des barons des médias

Sous le coup d’accusations pour corruption, une partie des patrons d’entreprises médiatiques roumaines se retrouvent derrière les barreaux. Leurs médias enlisés dans une profonde crise économique, leur crédibilité a du plomb dans l’aile.

Manifestation de soutien à la chaîne privée Antena 3, le 19 février à Bucarest, dénonçant la confiscation par l'Etat des studios de télévision du groupe Intact suite à l'accusation pour blanchiment de son propriétaire Dan Voiculescu.
Manifestation de soutien à la chaîne privée Antena 3, le 19 février à Bucarest, dénonçant la confiscation par l'Etat des studios de télévision du groupe Intact suite à l'accusation pour blanchiment de son propriétaire Dan Voiculescu.
Il ne se passe pas une semaine sans que la chaîne TV privée Antena 3 n’incendie la Direction nationale anticorruption DNA, accusant ses activités d’être politiquement biaisées. A force d'entendre ressasser ces allégations, il y a longtemps que beaucoup de Roumains ne croient plus à l'indépendance de la lutte anticorruption dans leur pays.

Ce genre de couverture infamante fait le jeu de Liviu Dragnea, président du parti social-démocrate PSD au pouvoir et lui-même dans le viseur des enquêteurs anticorruption. Il est aussi le premier au Parlement à monter au créneau quand il s’agit d’assouplir les lois et de mettre des bâtons dans les roues de la lutte anticorruption, surtout quand elle vise des politiques.

La chaîne TV privée Antena 3 n’est pas la seule à apporter son soutien médiatique à Dragnea. La résistance de la radio-télévision publique est quasi nulle. Depuis que le Parlement a voté la suppression de la redevance pour l’audiovisuel, le financement de la télévision et de la radio est prélevé sur le budget de l’Etat. Les spécialistes des médias craignent que dorénavant, le travail du gouvernement ait systématiquement bonne presse dans l’audiovisuel public.

Il est difficile de trouver en Roumanie un journal ou une chaîne qui offre une couverture impartiale. Dans les années 1990, entrepreneurs et politiques avaient créé des chaînes de radio et des journaux à seul dessein de faire de la politique et des affaires et de devenir riches, puissants et influents. La plupart des propriétaires d’entreprises médiatiques de renom s’étaient vus traduits en justice, grâce au travail du Parquet anticorruption. C’est par exemple le cas de Dan Voiculescu, détenteur du trust médiatique Intact Media Group, qui compte notamment dans son portefeuille la chaîne TV privée Antena 3. Voiculescu a purgé une peine de prison de près de trois ans pour blanchiment d’argent et escroquerie.

Les magnats des médias comme Dan Voiculescu continuent de mener à la baguette les groupes de médias. Avec le temps, ils se heurtent toutefois à la concurrence qui règne sur un marché des médias soumis à une extrême pression économique. Ces dernières années, en raison de la chute libre des recettes publicitaires, une partie des entreprises médiatiques ont déposé le bilan. Dans presque toutes les rédactions, les retards de paiement sont monnaie courante. Dans ce contexte, les journalistes roumains se laissent souvent corrompre, selon l’agence de monitoring de la presse Active Watch : Les autorités et les entreprises les achètent en contrepartie d’une bonne presse. Les autorités locales et les entreprises privées peuvent ainsi contrôler l’ensemble de la presse d’une ville et se comporter en barons locaux.

C’est pourquoi une partie importante des rédactions est embourbée non seulement dans une crise économique, mais aussi dans une profonde crise de crédibilité. Des journaux qui, peu après la révolution de 1989, avait atteint un lectorat de plusieurs millions et s’étaient imposés comme journaux de référence dans le contexte de la liberté de la presse fraîchement acquise, ont enregistré une contraction dramatique de leurs ventes ces dernières années. "Beaucoup de lecteurs estiment que sachant que les journaux sont manipulés, il ne vaut pas la peine de dépenser son argent à les acheter" déclare Petrişor Obae, journaliste spécialiste de la question des médias. Le tirage de célèbres quotidiens compte souvent moins de 10.000 exemplaires ; seul leur site Internet gratuit leur permet encore de jouer un certain rôle dans le paysage médiatique.

Depuis longtemps, une communauté de blogs s’est établie sur Internet : Elle constitue la seule alternative sérieuse à la couverture offerte par les médias partiaux. Elle se finance par des plateformes de financement participatif, des dons ou d’autres fonds de projet et publie des commentaires critiques sur des portails de blog comme G4 Media, Contributors, CriticAtac ou Baricada. Rise Project, portail dédié aux enquêtes d’investigation, a vu le jour dans cet esprit.

Classement pour la liberté de la presse (Reporters sans frontières) :
rang 44 (2018)

Mise à jour : mai 2018
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