Quelle gestion de crise pour l'UE ?

De l'avis de nombreux observateurs, l'idée européenne pâtit elle aussi de l'épidémie : les Etats membres ferment leurs frontières, restreignent les libertés et privilégient des politiques nationales. Les chroniqueurs demandent plus de flexibilité dans les approches et appellent à ne pas limiter le débat aux coronabonds.

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Corriere della Sera (IT) /

Envisager plusieurs options

L'Italie aurait tort de faire une fixation sur les coronabonds, prévient l'économiste Lucrezia Reichlin dans Corriere della Sera :

«L'Italie commettrait une erreur en rejetant d'emblée l'instrument du [Mécanisme européen de stabilité] MES et en misant tout sur les coronabonds. La raison est évidente : il faut envisager davantage d'instruments, sans se limiter à la 'super-arme'. Car les objectifs que doit suivre l'Europe pour lutter contre cette crise étant divers, les instruments et les moyens doivent être multiples.»

Deutschlandfunk (DE) /

Pourquoi pas un 'plan Marshall-corona' ?

Pour Deutschlandfunk, le générosité est à l'ordre du jour et il faut trouver au programme un nom adéquat :

«Il faut que les fonds du MES soient alloués sans les conditions en vigueur habituellement ; faciliter et raccourcir l'accès à l'argent, car les difficultés de l'Italie et de l'Espagne ne sont pas liées à une mauvaise gestion économique, mais à un virus. L'Allemagne ne peut ressortir de cette crise comme le 'comptable' de l'Europe : l'enjeu essentiel aujourd'hui, c'est un fonds d'aide bien structuré, doté de centaines de milliards d'euros, qui ne fixe pas la politique financière pour les années à venir mais accorde une aide d'urgence à tous ceux qui en ont besoin. Ce que les Allemands, enclins à la technocratie, oublient souvent, c'est que pour cette grande opération, il faut un nom qui tienne compte des émotions du moment et puisse en suggérer d'autres. Pourquoi pas 'plan Marshall-corona' ?»

Kathimerini (GR) /

Les principes fondateurs remis en cause

Il faut que l'UE renonce aux considérations austéritaires de la crise précédente si elle veut éviter un regain d'europhobie, prévient Kathimerini :

«L'idée d'un instrument de crédit commun qui aiderait l'Europe à se remettre des effets désastreux de la pandémie de coronavirus et à relancer l'économie de ses Etats membres est particulièrement importante. Si la discussion relative aux lignes de crédit du MES devait toutefois mener à une forme d'indignation morale et être marquée par le climat propre à la crise financière précédente, alors cela ne fera qu'attiser les forces destructrices de l'europhobie. ... L'Europe nécessite davantage que de simples liquidités ; elle doit prouver que ses principes fondateurs survivront à cette difficile épreuve.»

Der Nordschleswiger (DK) /

La solidarité est là

Der Nordschleswiger appelle à faire preuve de plus de discernement au lieu de généraliser :

«Car la vérité, c'est aussi que malgré tout, la solidarité européenne est au rendez-vous. Certains pays accueillent des patients d'autres pays, il y a des dons de matériel, des commandes sont passées en commun, l'UE veille au maintien des importations et des exportations de denrées alimentaires et d'équipements médicaux. ... Les pays se sont cotisés pour financer la recherche sur des vaccins contre le coronavirus, une réglementation spéciale a été promulguée pour le soutien voire le subventionnement de l'économie, les Etats membres peuvent s'endetter davantage que d'habitude, un vaste plan de sauvetage a été mis en place et le Mécanisme européen de stabilité (MES), acquis de la crise financière, sera utilisé lui aussi. Peut-être la voix de l'UE n'est-elle pas celle qu'on entend le plus dans cette crise. Mais son fonctionnement est relativement efficace, dans le cadre des compétences que lui délèguent les gouvernements nationaux.»

El Periódico de Catalunya (ES) /

Ne pas faire de fixation sur les 'coronabonds'

El Periódico de Catalunya appelle lui aussi à se garder tout jugement trop hâtif :

«Solidarité européenne, oui ou non ? C'est un faux débat. Le soutien est là, même si les Allemands, les Espagnols ou les Italiens ne le voient pas. Il incombe aux responsables politiques, en Espagne et en Italie notamment, d'expliquer aux citoyens comment les aides sont organisées. Réduire le débat aux 'coronabonds' est injuste pour l'Europe du Nord, qui partage les risques via la BCE, mais cela attise aussi les sentiments antieuropéens. ... L'Europe n'est peut-être pas telle que nous la désirerions, mais nous ne sommes pas non plus seuls face à l'épidémie. L'aide de la BCE - celle qui a permis de surmonter la crise de 2010-2012, mais aussi celle qui nous permettra de surmonter la crise actuelle et celles à venir - est inestimable.»

Portal Plus (SI) /

Plus rien ne sera comme avant pour l'UE

L'UE sera complètement différente après cette crise, assure Dejan Steinbuch sur Portal Plus :

«La pandémie de coronavirus a ébranlé les fondements de l'UE à tel point que je crois pas qu'elle sera jamais aussi belle qu'auparavant, une fois que le virus sera sous contrôle. Peut-être que l'Union conservera quelques libertés, et je ne doute pas non plus de la poursuite de la libéralisation de l'économie et des douanes, mais d'un point de vue politique, une telle union de pays n'a aucune chance si elle ne procède pas à une refonte radicale. Peut-être que les Britanniques l'avaient déjà compris depuis des années, à leur façon, lorsqu'ils ont dit 'adieu !' à Bruxelles. L'actuelle Commission européenne n'éveille pas l'espoir le plus infime qu'à la fin de cette 'guerre', tout puisse redevenir comme avant.»

De Standaard (BE) /

Tout le monde devra souffrir

On verra bientôt combien l'insistance de plusieurs Etats de l'UE à prioriser leurs propres intérêts est une erreur, estime De Standaard :

«L'Europe, c'était sympa quand on pouvait encore faire du ski. Mais maintenant que notre vie est menacée, on ferme illico les frontières. L'intérêt national de chacun est la seule motivation encore légitime. Que ce soit pour les masques de protection, les dividendes des banques et les milliards européens. ... On constatera très vite que la petite scène nationale est désespérément limitée. L'UE aura une nouvelle chance. Chacun devra souffrir ; y compris les Pays-Bas. Le coronavirus se transformera en crise économique et financière pour les différents Etats, et ceci rendra l'UE indispensable.»

The Spectator (GB) /

La boîte de Pandore est ouverte

Ouverture des frontières, pacte de stabilité et liberté de circulation - la suspension de ces principes révèle la crise existentielle de l'UE, estime The Spectator :

«L'effondrement de la solidarité européenne est un autre exemple des dégâts causés par l'épidémie. Concept imparfait dès le départ, cette solidarité, sous le coup de la crise, cède clairement le pas à des réflexes nationaux. ... Ce qui est certain, c'est que l'indigence de la réponse européenne fera le lit de certains partis politiques européens. Aussi bien Matteo Salvini, en Italie, que Marine Le Pen, en France, ont tiré à boulets rouges sur Bruxelles, il y a quelques semaines, car celle-ci refusait de suspendre les accords de Schengen pour empêcher la propagation du virus. ... La levée de la plupart des principes fondamentaux de l'UE est une véritable aubaine pour ces formations. Bruxelles aura du mal à refermer la boîte de Pandore.»

Lietuvos rytas (LT) /

Les Etats-Unis d'Europe : la fin d'un rêve

La pandémie a montré que l'Europe ne voulait pas être unie, écrit Mečys Laurinkus dans Lietuvos rytas :

«Dès lors qu'une véritable menace se profile, les intérêts concrets, le pragmatisme, voire l'égoïsme viennent balayer les beaux discours et la mise en exergue des valeurs et d'une solidarité communes - cela est évident aujourd'hui. Je pense que même si la foi dans des valeurs communes subsistait, de nombreux acquis ne résisteront pas à l'épreuve des faits. ... Les Etats-Unis d'Europe ne resteront vraisemblablement qu'une chimère littéraire, telle que celle imaginée par Churchill. Son pays a été le premier à répudier cette idée. Et si la soi-disant intégration européenne devait encore se réaliser, à quoi ressemblerait-elle dans la période actuelle ? Au confinement sévère imposé par Macron ?»

Tygodnik Powszechny (PL) /

Un nouveau contrat politique

Tygodnik Powszechny, pour sa part, ne croit pas que la pandémie sera la fossoyeuse du projet européen :

«Si l'on peut tirer une conclusion de la crise actuelle pour l'avenir de l'UE, eh bien ce serait la suivante : nous avons besoin d'un nouveau contrat politique, qui définisse clairement ce que l'on peut escompter des institutions nationales et européennes. Si le krach économique redouté se produit bel et bien, nous serons à nouveau déçus que notre 'récit' de l'UE ne coïncide pas avec l'UE telle qu'elle existe. Notre sentiment de dissonance sera cependant toujours moins marqué que celui qu'éprouvent les Chinois ou les Russes à l'écoute de leur propre 'récit national'.»