Afghanistan : un retrait militaire illusoire

En Afghanistan, les talibans conquièrent des territoires à mesure que les troupes des Etats-Unis et de l'OTAN quittent le pays. Ils ont pris le contrôle de nombreux districts et combattent l'armée régulière afghane dans plusieurs villes. La communauté internationale n'aura pas d'autre choix que d'intervenir à nouveau, assurent les chroniqueurs.

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Yeni Şafak (TR) /

Les talibans ne sont pas le seul problème

L'Afghanistan est trop important au plan géoéconomique pour que les grandes puissances le laissent en paix, commente Yeni Şafak :

«L'Afghanistan est un pays riche en ressources naturelles. La Russie lorgne sur les réserves de gaz du nord du pays ; la Chine s'intéresse au lithium, nécessaire aux technologies nouvelle génération et à l'industrie automobile, mais aussi à l'uranium, à l'or et à l'acier afghans ; les Etats européens, Allemagne en tête, ont eux aussi des vues sur les réserves de lithium du pays. ... Le capitalisme est toujours à l'affût pour planter ses griffes acérées jusque dans les contrées les plus préservées de la planète.»

Politiken (DK) /

S'en prendre aux parrains des islamistes

Le Pakistan soutient les talibans en Afghanistan, de la même façon que l'Iran appuie des milices au Proche-Orient, souligne Politiken :

«Il faut donc que la communauté internationale fasse pression sur les gouvernements qui s'emploient à morceler des Etats ou à créer des sociétés parallèles dans d'autres pays. Il est nécessaire de faire pression sur le Pakistan pour qu'il fasse cesser les trafics d'armes et de drogues avec les talibans. Il faut par ailleurs exercer la même pression sur l'Iran, pour qu'il arrête de livrer des armes et des fonds au Hezbollah et aux milices antigouvernementales du même type au Liban et en Irak.»

Nowaja Gaseta (RU) /

Le problème d'une 'armée neutre'

Dans Novaïa Gazeta, le spécialiste de l'Afghanistan Vassili Kravtsov se penche sur les raisons qui poussent les soldats de l'armée régulière à passer dans le camp des talibans :

«C'est le résultat logique du système mis en place par le Pentagone lorsqu'il a créé l'armée nationale. Il a procédé de la même façon que pour son propre pays, persuadé que son système était le plus efficace. Il a misé sur des contrats sans tenir compte des intérêts de l'Etat ou de la population. ... Les Afghans sont en quelque sorte devenus des mercenaires dans leur propre pays - une situation fort délicate. Par ailleurs, aucun organe politique n'a été créé dans l'armée afghane. On a voulu instituer le principe d'une 'armée œuvrant au-delà du politique et de l'idéologie'. Il n'a été effectué aucun travail politique ou idéologique au sein des troupes.»

Gordonua.com (UA) /

Ne compter que sur soi-même

L'une des leçons du retrait américain est qu'aucun pays ne doit trop compter sur ses alliés, écrit Ilya Koussa, de l'Ukrainian Institute for the Future, sur le site gordonua.com :

«Même un partenaire fiable, solide et prêt à vous fournir de l'aide ne peut remplacer votre investissement personnel. ... Dès qu'un Etat se relâche et attend les bras ballants des miracles de l'étranger, en vivant de plus en plus d'aides gratuites ou d'emprunts sans rien créer de bien sérieux, il finit par devenir comme une valise sans poignée, dont on voudra se débarrasser à la première occasion. Voilà le sort qui a été réservé à l'Afghanistan.»

El País (ES) /

L'UE n'a aucun pouvoir

Le retrait des troupes d'Afghanistan montre également à quel point l'UE est encore loin de disposer de sa propre stratégie militaire, observe El País :

«Alors que pour les Etats-Unis, ce retrait représente la dernière défaite de cette toute dernière guerre impériale, pour les Européens, c'est une catastrophe qui se prépare de façon insidieuse. Tout ce qu'ils ont investi là-bas, surtout en vies humaines, a tout juste servi la solidarité transatlantique, mais n'a guère servi la lutte contre le terrorisme ou le combat pour la liberté des Afghans. Sans troupes sur le terrain, l'Europe n'est plus en mesure d'assurer le maintien des ambassades à Kaboul. La vocation géopolitique et le langage du pouvoir sont encore totalement hors de portée pour Bruxelles.»

The Spectator (GB) /

Tirer les enseignements du passé

L’Afghanistan risque de connaître la même déstabilisation que le Liban suite au retrait des troupes israéliennes en mai 2000, prévient The Spectator :

«Un retrait des troupes célébré par les forces ennemies comme une victoire n'est jamais un bon signe. ... Un départ à la hâte du territoire afghan pourrait se solder par l'intervention de la Russie, de la même façon que l'Iran avait déployé ses unités au Liban. Il est par ailleurs essentiel de prendre des mesures pour éviter l'effondrement de l'armée afghane et préserver l'autonomie du gouvernement. Ce dernier a été déstabilisé par le renforcement du Hezbollah et de l'Iran. D'autre part, il faut concevoir un plan si les talibans ne respectent pas les accords en vigueur. Israël a opté pour une politique de non-intervention qui s'est avérée délétère.»

The Irish Times (IE) /

Dans l'attente du pire

The Irish Times fait lui aussi un parallèle historique :

«La ville [de Kaboul] ressemble à Saïgon après le retrait des troupes américaines du Vietnam, marquée par l'attente inexorable d'une invasion armée. Les autorités gouvernementales délivrant les visas sont prises d'assaut, les organisations humanitaires retirent leurs agents expatriés, les entreprises s'éclipsent et toutes celles et ceux qui travaillaient avec les Etats-Unis attendent avec impatience d'avoir l'autorisation de quitter le pays. ... Par leur présence, les Etats-Unis ont fait planer l'illusion d'une sécurité. Pourtant, ils laissent derrière eux un gouvernement faible et une armée conventionnelle qui n'est pas en mesure d'arrêter les troupes talibanes, plus mobiles et rompues à la guérilla.»

Radio Kommersant FM (RU) /

Sombres perspectives pour l'Asie centrale et la Russie

Radio Kommersant FM brosse également un sombre tableau pour l'espace post-soviétique :

«Les pays d'Asie centrale pourraient voir s'implanter sur leurs territoires soit les talibans, soit les milices de Daech qui auront été chassés d'Afghanistan par les premiers. Des dizaines de milliers de Tadjiks et d'Ouzbeks afghans pourraient se réfugier au Tadjikistan et en Ouzbékistan pour échapper aux nouveaux dirigeants, ce qui ne manquerait pas d'accroître les tensions sociales et politiques dans ces pays, qui ont déjà assez de problèmes. ... Moscou ne peut abandonner à leur sort les régimes séculiers en Ouzbékistan, au Tadjikistan, au Kirghizistan et au Turkménistan. Une radicalisation de la population d'Asie centrale serait un scénario catastrophe pour la Russie, car des millions de personnes originaires de cette région travaillent dans notre pays.»

De Standaard (BE) /

Xi Jinping se frotte les mains

Selon les médias, la Chine a proposé à l'Afghanistan d'investir massivement dans les infrastructures du pays. Pékin va tirer profit de la vacance qui résulte du retrait des troupes, craint De Standaard :

«Pékin est familier des intrigues machiavéliques. Alors que le Parti communiste fait des affaires avec les rebelles islamistes d'Afghanistan, il réprime les opposants ouïghours dans le Xinjiang. Joe Biden a décidé de retirer les troupes américaines d'Afghanistan pour diriger tous ses efforts vers son rival stratégique chinois. Paradoxalement, il offre ainsi à l'empire du Milieu tout loisir de s'implanter dans le pays, afin d'accroître son influence.»