Opération américaine au Venezuela : la fin du droit international ?
Nicolás Maduro, qui a été capturé par les Etats-Unis, a affirmé devant un tribunal de New York qu'il était toujours le chef d'Etat légitime de son pays et qu'il avait été "kidnappé". Le dirigeant vénézuélien a rejeté les accusations d'abus de pouvoir et de trafic de drogue formulées à son encontre. Les éditorialistes européens se penchent principalement sur la légitimité de l'opération américaine.
Une coûteuse illusion
Le droit international n'a jamais été un garant de paix, assure Observador :
«Ce qui a véritablement garanti 80 ans de paix entre les grandes puissances, ce n'est pas le 'droit international' ou l'Assemblée générale des Nations unies, mais l'équilibre nucléaire. Alors qu'on pensait que celui-ci serait devenu obsolète avec la fin de la guerre froide, qu'il y aurait un 'nouvel ordre international' globalement libéral, démocratique et pacifique, cela s'est avéré être une illusion - pour laquelle nombreux sont ceux à payer le prix fort.»
Aucune valeur sans défense solide
Denník N appelle l'Europe à agir de manière plus courageuse :
«L'enseignement principal que l'Europe peut tirer du Venezuela, c'est le constat simple, mais troublant, que le droit international n'a de poids que s'il est imposé par la violence. Sans défense robuste et sans volonté de prendre des décisions courageuses, comme le recours aux actifs russes gelés pour soutenir l'Ukraine ou des actions contre les navires qui transportent du pétrole russe, invoquer les règles juridiques, dans une ère de tensions internationales croissantes et de confrontation entre les grandes puissances, sera davantage une source de faiblesse qu'un gage de sécurité.»
La mémoire collective de l'Amérique latine
Dans eldiario.es, le sociologue Manuel de la Fuente s'inquiète pour la Colombie, le Mexique et le Brésil :
«Plusieurs générations de Latino-Américain·e·s se souviennent des interventions militaires des Etats-Unis dans la seconde moitié du XXe siècle. … Celles-ci avaient éclaboussé de sang plusieurs pays et débouché sur des dictatures soumises aux intérêts de Washington. … Ce n'est pas la première fois que les Etats-Unis se fient de manière excessive à leur supériorité militaire, qui s'avère de piètre utilité ensuite pour appliquer un plan viable. … Si l'attaque contre le Venezuela reste impunie, pourquoi Trump ne s'en prendrait-il pas aussi à la Colombie, au Mexique ou au Brésil ? … Les évènements des prochaines semaines et des prochains mois dépendront de la réaction du reste du continent.»
Seuls les intérêts des puissants comptent encore
Sur le site +Portal, l'ex-diplomate Božo Cerar discerne l'émergence d'un nouvel ordre international :
«L'action des Etats-Unis vient confirmer les craintes, à savoir la formation d'un nouvel ordre mondial dans lequel le droit international prévaudra seulement s'il coïncide avec les intérêts des plus puissants. L'ONU et sa charte perdent en importance, tandis que s'accroît celle de la logique du pouvoir et des sphères d'intérêt. Cela est aussi confirmé par la nouvelle stratégie de sécurité américaine, dans laquelle les Etats-Unis définissent expressément l''hémisphère occidental', c'est-à-dire le continent américain, comme leur pré carré. Il s'agit d'une version actualisée de la doctrine Monroe du XIXe siècle et d'un renoncement clair à l'internationalisme libéral.»
Gagner "les cœurs et les esprits" prend du temps
Postimees écrit :
«La plus forte armée de la planète peut vaincre tous les tyrans. Mais le combat pour 'gagner les cœurs et les esprits' des populations prend toutefois des années. Les Américains doivent se demander s'ils sont en mesure de tenir compte des spécificités culturelles. Sont-ils en mesure d'améliorer rapidement les conditions de vie des gens, comme ils l'avaient fait en Europe avec le plan Marshall ? L'accent sera-t-il mis sur l'organisation rapide d'élections libres, ou bien sur l'extraction de pétrole ? Le renversement d'un tyran ne fait pas de la planète un endroit plus mauvais, dans la mesure où les alliances des Etats démocratiques subsistent et que l'on parvient à maintenir l'ordre chez nous – y compris en Estonie –, grâce à la démocratie.»
Il n'est même pas question de légitimité
La transformation du monde selon les vues de Trump a commencé avec cette opération, avertit Habertürk :
«On peut dire que cette occupation est plus qu'un simple prélude à un 'nouvel ordre mondial' qui fait de plus en plus débat : elle représente une étape extrêmement importante. La légitimité internationale ne joue plus aucun rôle. Aucune légitimité de ce type n'est même recherchée, ni pour l'opération elle-même, ni pour la poursuite judiciaire de Maduro. … Dans la stratégie de sécurité nationale signée par Trump à la fin de l'année dernière, la priorité donnée aux intérêts des Etats-Unis dans l'hémisphère occidental était mise en avant. … Le premier pas concret en direction de l'hémisphère occidental a ainsi été fait via le Venezuela.»
Washington mise sur une marionnette docile
Trump ne s'intéresse qu'au pétrole, au pouvoir et à l'argent, commente le chroniqueur Alan Friedman dans La Stampa :
«Jusqu'ici, la réaction de l'UE à 'l'enlèvement' de Maduro par Trump a été faible. Peut-être les Européens pensaient-ils que Trump voulait remplacer le régime de Caracas par un président démocratiquement élu. Cela pourrait se produire à l'avenir, mais pour l'instant, Maria Machado, comme Zelensky en son temps, s'est vu signifier qu'elle n'a pas les bonnes cartes en main. Trump et Rubio, eux, croient avoir acheté une marionnette en la personne de Delcy Rodríguez. A Washington, il va de soi que les Etats-Unis renégocieront les concessions pétrolières et réclameront une partie des avoirs vénézuéliens.»
Une action dictée par des schémas coloniaux
Dans eldiario.es, la journaliste et femme politique socialiste Irene Lozano critique les projets de Trump :
«Le pétrole et les minéraux vénézuéliens sont à l'origine de l'opération. Trump répète des schémas coloniaux : sans pudeur, il cherche à contrôler un pays souverain pour assurer ses propres intérêts. ... Tout comme Poutine qui place ailleurs des gouvernements favorables à la Russie pour exploiter des ressources. ... Les Vénézuéliens sont débarrassés de Maduro, sans démocratie en vue. Et le monde paie un lourd tribut : le droit international, l'ONU, l'OEA [l'Organisation des États américains] et le multilatéralisme se fragilisent, tandis que la culture de la guerre se renforce.»
C'est aux Vénézuéliens de décider
Clara Gérard-Rodriguez, avocate en droit international, lance un appel dans Le Monde :
«Rien dans l'ordre juridique international ne permet aux Etats-Unis d'intervenir sur le territoire d'un autre Etat pour arrêter son dirigeant. Quelle que soit la légitimité de Nicolas Maduro au pouvoir, ou les infractions qu'il pourrait avoir commises, seul le peuple vénézuélien est compétent pour décider de son avenir, à l'issue d'un processus démocratique et par la voie de ses institutions judiciaires. … Seule une application stricte du droit international et la sanction de ses violations – quels qu'en soit leurs auteurs ou leurs motifs – peuvent encore sauver l'ordre international conçu sur les cendres de la seconde guerre mondiale.»
Un nouvel espoir pour la population
Le correspondant pour l'Amérique latine Tobias Käufer se félicite dans Die Welt :
«Maduro a été l'une des principales causes de la plus grande vague migratoire au monde de la dernière décennie. L'écarter du jeu et le traduire en justice aurait, en principe, dû relever de l'ONU et de la Cour pénale internationale de La Haye. Mais celles-ci ont échoué. Donald Trump a désormais imposé un fait accompli. Et, dans des millions de familles vénézuéliennes, il aura ainsi ravivé l'espoir. Reste à voir si celui-si pourra se concrétiser par un nouveau départ au Venezuela. Il y a désormais une lueur d'espoir. Et c'est plus que n'ont réussi toutes les autres tentatives au cours des treize dernières années.»
L'Europe doit reprendre son destin en main
Quels enseignements l'Europe doit-elle en tirer, demande Seznam Zprávy ?
«Elle doit comprendre que le nouveau partage géopolitique en zones d'influence est une réalité et que l'alliance avec les Etats-Unis appartient désormais au passé. La réponse devrait être un approfondissement de la coopération européenne supranationale. Premièrement, une meilleure coordination des politiques de sécurité et d'armement. Deuxièmement, une concentration sur les zones d'influence décisives pour l'Europe, en particulier ses frontières orientales. L'ordre mondial dans lequel, du moins formellement, des normes et des règles s'appliquaient, est en train de se transformer en un ordre régi par la loi du plus fort. La seule possibilité est donc de devenir plus fort. Et pour les Etats européens, cela n'est possible que par la coopération et la défense mutuelles.»