Suisse : vers une baisse drastique de la redevance ?
En 2018, la Suisse avait rejeté nettement par référendum la suppression de la redevance audiovisuelle. Aujourd'hui, une nouvelle initiative entend réduire de moitié le budget de la Société suisse de radio-télévision (SSR), dans le but d'alléger la contribution des citoyens et des entreprises, selon les instigateurs de la votation : les partis UDC (extrême droite), Jeunes libéraux-radicaux (droite) et le syndicat conservateur USAM. Pour la presse du pays, ce n'est pas le véritable enjeu. Le vote aura lieu le 8 mars.
Une SSR indispensable au pays
Les médias privés ont eux aussi tout intérêt à une SSR bien financée, juge la conseillère nationale écologiste Delphine Klopfenstein Broggini dans Le Temps :
«[E]n réalité, affaiblir la SSR, c’est aussi faire chuter tous les autres médias. Le service public structure notre paysage médiatique, forme des journalistes, fournit une information de référence. Son affaiblissement se traduira par moins de pluralité, moins de compétences, moins de moyens. Et une Suisse à la merci des puissances étrangères et des multinationales médiatiques. … [I]l faut une SSR, ancrée au niveau fédéral et intercantonal, qui tienne ensemble les régions, donne du sens au commun, et garantisse des contenus de qualité accessibles à toutes et tous, sur tous les canaux.»
Suivre l'air du temps
Dans le paysage médiatique actuel, on peut se contenter d'une SSR dégraissée, assure Andreas Kunz, de la rédaction du quotidien Tages-Anzeiger :
«Les médias privés, en Suisse ou à l'étranger, sont moins coûteux et plus accessibles que jamais ; leur information est plus rapide, fouillée et originale que celle de la SSR. Spotify diffuse musique et podcasts personnalisés, Youtube davantage de culture et de sports secondaires que la SSR dans toute son histoire. … X et d'autres plateformes offrent des informations et des débats où tout le monde peut discuter de la façon la plus démocratique qui soit. … Les fake news ? En général, on identifie rapidement ce qui relève du faux ou de la volonté d'orienter l'opinion. … C'est une bonne chose pour la démocratie que de purger la radio-télévision publique de ses missions devenues superflues.»
Le "biais de gauche" ? Un reproche infondé
Marcello Odermatt, rédacteur en chef du journal Der Bund, écrit :
«Vu la crise qui ébranle l'ensemble des médias, la question du rôle de la SSR et de son financement – de l'ordre de 1,2 milliards de francs – est justifiée. Mais il y a de bonnes raisons de ne pas amputer drastiquement son budget de moitié. La SSR garantit à la Suisse, éprise de pluralisme et de démocratie directe, une offre dont le volume et la qualité ne seraient pas finançables par le privé. Le 'biais de gauche' dont la taxe l'extrême droite n'est pas attesté par les études. De même, lorsque les médias attestent par les faits que les étrangers ne sont pas à l'origine de nos problèmes, ils font un travail de recherche, et non du militantisme de gauche.»
Plus besoin d'émissions annexes
Dans Aargauer Zeitung, le président des Jeunes libéraux-radicaux taxe les opposants d'alarmisme :
«On ne peut pas sérieusement raisonner en expliquant à la population qu'avec cette proposition, la SSR, dont le budget s'élève à 850 millions de francs suisses, va faire un trait sur le journal télévisé 'Tagesschau' ou sur la couverture des courses de ski alpin du Lauberhorn. Devant ce genre d'arguments tirés par les cheveux, on a du mal à comprendre comment il est possible de justifier la diffusion d'autres programmes tels que 'Shaolin Challenge', une émission de téléréalité de la SRF diffusée prochainement, et dans laquelle des célébrités partent en quête d'elles-mêmes en méditant dans un monastère sud-coréen. ... A l'époque, on partait du principe que les contenus informatifs ne se suffisaient pas à eux mêmes et qu'il fallait leur ajouter d'autres émissions pour attirer les téléspectateurs. Mais ce raisonnement a fait son temps, car aujourd'hui, la consommation est ciblée.»
Clarifier les choses
Le quotidien Neue Zürcher Zeitung réclame une plus grande transparence sur les programmes amenés à être supprimés :
«Susanne Wille [directrice de la SSR] cherche à se soustraire à ce débat, ce qui est stratégique : en laissant planer le doute sur les programmes menacés, elle maintient les votants dans le flou – chacune et chacun doit craindre pour son émission favorite. … Au demeurant, les initiants [de la votation populaire] ne laissent pas d'autre choix aux votants. Ils ont eux aussi renoncé à définir clairement ce à quoi doit ressembler un 'service indispensable pour la collectivité'. Par conséquent, ils ne sont pas parvenus à prouver que la SSR pourra bel et bien assurer sa mission principale avec un budget quasiment rogné de moitié, comme ils le prétendent. … Même si les critiques fustigeant une SSR 'hypertrophiée' sont justifiées, un oui à l'initiative serait dès lors risqué. La Suisse confédérale est tenue d'apporter une couverture médiatique de base à ses citoyens.»