La guerre en Iran divise-t-elle l'Europe ?
Les pays européens ont des positions diverses vis-à-vis de la guerre d'agression menée par les Etats-Unis et Israël en Iran. Le chancelier allemand, Friedrich Merz, a souligné mardi dans sa discussion avec le président américain, Donald Trump, à Washington, qu'il jugeait lui aussi que le régime iranien devait être éliminé. Londres avait au départ interdit aux Etats-Unis d'utiliser ses bases militaires pour intervenir en Iran, avant de leur accorder un accès restreint. Pour sa part, le Premier ministre espagnol, Pedro Sánchez, a pris clairement position contre la guerre, la qualifiant de violation du droit international.
Des coups de poignard plutôt que l'unité
La Repubblica fustige la rencontre entre Merz et Trump à Washington :
«Non seulement parce que le président Trump a mené une attaque frontale, hier, contre les pays européens qui ne lui obéissent pas – il a menacé de décréter un embargo contre l'Espagne et de mettre fin à la relation privilégiée avec le Royaume-Uni –, mais aussi en raison du séisme que son agressivité provoque parmi les alliés. Le chancelier allemand, gêné par les invectives de son hôte devant la cheminée du bureau Ovale et désireux de l'amadouer, a repris à son compte les reproches de Trump, affirmant lui aussi que Madrid n'investirait pas assez dans la défense. Un coup de poignard dans le dos que Madrid n'a pas dû apprécier. Si la dynamique se répète, et si chaque membre de l'UE cherche à se protéger aux dépens de ses voisins, les jours de Bruxelles sont comptés.»
Chercher une réponse commune
El País appelle l'Espagne à rester dans le rang européen :
«Madrid doit s'efforcer de trouver une position commune en Europe. Au vu des divergences profondes entre de nombreux pays, il serait naïf de sous-estimer la difficulté d'une telle entreprise. … Mais il serait malvenu de ne pas continuer à chercher des éléments de consensus. Même si elle condamne une attaque illégale, l'Espagne doit contribuer à défendre les intérêts des alliés européens qui pourraient être visés par l'exécrable régime iranien. … L'Allemagne, le Royaume-Uni et la France ont fait preuve d'unité. … La meilleure réponse européenne est une réponse unitaire, et non 27 réponses différentes.»
La position britannique est justifiée
C'est une bonne chose que Starmer n'implique pas le Royaume-Uni dans la guerre, juge The Independent :
«On peut penser qu'il s'est appuyé sur un avis juridique : une grave attaque militaire menée par un pays contre un autre, sans qu'il n'y ait de danger imminent d'agression, est illégale, bafoue la charte des Nations unies et marque le retour au principe dangereux selon lequel la force peut régler les différends internationaux. … La protection des intérêts britanniques dans la région et l'honneur du pays en tant que membre responsable de la communauté internationale étaient des raisons plus que suffisantes pour que le gouvernement interdise aux Etats-Unis d'utiliser ses bases en territoire britannique pour mener des bombardements.»
Le trident monte au créneau
Pour TVnet, c'est le groupe E3 – Allemagne, France, Royaume-Uni – qui assure le leadership en Europe :
«Cette dynamique rappelle les crises de jadis, lorsque la politique de défense européenne n'était pas pilotée par le centre institutionnel à Bruxelles, mais par un noyau de puissances. Si l'E3 devait jouer un rôle plus actif, cela signifierait l'établissement de facto d'un nouveau centre de défense en Europe, avec la France et l'Allemagne en axe politique, et le Royaume-Uni comme partenaire militaire fort hors des structures de l'UE. … La question est de savoir s'il s'agit d'une solution provisoire dans un contexte extraordinaire, ou d'un changement fondamental de l'architecture sécuritaire européenne.»
Pas de prise sur le cours des choses
De Volkskrant déplore l'impuissance de l'Europe :
«L'Europe n'a ni les capacités militaires ni la volonté d'attaquer elle-même l'Iran. Mais elle n'est pas non plus en mesure de défendre résolument le droit international. … Si la guerre en Iran virait au chaos, ce qui est loin d'être exclu, l'Europe en ressentirait les conséquences, potentiellement sous la forme de flux de réfugiés, de prix énergétiques accrus et de terrorisme. L'Europe se trouve toutefois sur la touche et n'a aucune prise sur le cours des choses. … La puissance militaire renforcerait aussi l'Europe au plan diplomatique, mais seulement si celle-ci est unie. Or ce n'est pas le cas aujourd'hui.»
La chute du régime est dans l'intérêt de l'Europe
Tages-Anzeiger commente :
«Si l'Europe envisage le monde tel qu'il est, et non selon ses propres désirs, l'Iran est indéniablement un ennemi : depuis quatre décennies, il terrorise sa population et ses voisins, sème la violence, aspire à se doter de l'arme atomique, veut anéantir Israël. Une chute du régime des ayatollahs n'est pas seulement dans l'intérêt des habitants de l'Iran, mais aussi dans celui de l'Europe – que la 'guerre préventive' américano-israélienne ait violé ou non les règles du droit international.»
De simples appels depuis le banc de touche
Une fois de plus, l'Europe n'a qu'un rôle de figurant, critique le quotidien Salzburger Nachrichten :
«Que font les Européens ? Ils luttent désespérément pour savoir comment réagir au conflit de manière appropriée. Mais ils n'ont pas été inclus dans la planification ni même dans la mise en œuvre. Il faut donc se contenter de quelques appels depuis le banc de touche. Mais il n'en a pas toujours été ainsi. Au début des années 2000, les Etats-Unis s'appuyaient encore sur la solidarité européenne pour leurs guerres en Irak et en Afghanistan. Le respect qu'ils éprouvaient à l'endroit de leurs plus proches alliés a laissé place à mépris. Un sénateur proche du président américain, Donald Trump, a qualifié les Européens de 'misérables' et 'ramollis', parce que les principaux dirigeants européens n'ont pas applaudi les bombardements en Iran.»
Une impassibilité à toute épreuve
La Stampa regrette à son tour que l'Union n'arrive pas à réagir à l'unisson :
«L'onde sismique venue du Golfe n'aura pas tardé à frapper l'Europe. Chypre, avant-poste méditerranéen et territoire de l'UE, a été directement touchée [une base militaire britannique a été attaquée par un drone]. Mais il y a aussi un impact indirect sur les marchés, les prix du pétrole et du gaz, les dizaines de milliers de citoyens en situation d'urgence, bloqués dans des complexes touristiques devenus zones de guerre, le trafic aérien et maritime – ainsi que sur la nécessité d'observer une position qui évite les lieux communs et soit l'expression d'une politique étrangère digne de ce nom. … Dans ce domaine, la toute première prise de position est venue du seul format de pays qui en est capable : les 'E3' – France, Allemagne et Royaume-Uni. Dommage que, par son propre choix et non par exclusion, l'Italie n'en fasse pas partie.»
La souveraineté portugaise bafouée
Dans les préparatifs de leur guerre contre l'Iran, les Etats-Unis ont eu recours à la base militaire située sur l'île de Terceira, dans les Açores, sans en informer préalablement le gouvernement portugais. Público fulmine :
«La violation de la souveraineté nationale pour mener une guerre illégale, qui jette au rebut les ultimes reliques du droit international, fait du Portugal un pays soumis à Trump. Ce dernier peut faire ce qu'il veut de l'accord [sur la base militaire]. … Une vassalisation durable vis-à-vis du suzerain à la casquette de base-ball, quelles que soient ses intentions, est une atteinte à la souveraineté nationale. Si Donald Trump, en plus du Groenland, veut aussi occuper l'île de Terceira, il se trouvera sûrement un membre du gouvernement pour lui remettre obséquieusement les clés du domaine.»
Une participation indirecte de la Roumanie
Le pays est déjà impliqué dans la guerre, analyse le service roumain de Deutsche Welle :
«Ce qui se passe au Proche-Orient touche la Roumanie de manière indirecte en raison de son hub logistique situé sur la base militaire Mihail Kogălniceanu. C'est là que décollent et atterrissent certains des avions militaires utilisés pour le conflit ; [à Deveselu] se trouve également un bouclier antimissile spécialement mis en place pour dissuader l'Iran. Cette situation est liée au fait que nous sommes situés géographiquement à la frontière orientale de l'Europe et à proximité du Proche-Orient, mais surtout à notre loyauté militaire de longue date vis-à-vis des Américains. … Les Etats-Unis ont également eu recours à d'autres bases militaires européennes pour l'attaque contre l'Iran.»
Saisissons cette chance historique !
Der Tagesspiegel espère que l'Europe ira de l'avant concernant l'avenir de l'Iran :
«On peut, à juste titre, ressentir du dégoût devant le narcissisme de Trump, douter de la probité de ses motivations et de son amour inconditionnel pour la démocratie américaine. Mais on pourra difficilement contester que ces développements offrent une perspective au peuple iranien telle qu'il n'en a pas connue depuis des décennies. L'Europe devrait se ranger du côté des Etats-Unis, d'Israël et des alliés arabes voisins et tout mettre en œuvre pour que de cette opportunité naisse une nouvelle réalité. Il est probable que l'Iran ne devienne pas une démocratie répondant aux normes européennes. Mais le pays pourrait offrir une plus grande liberté et ouverture qu'il ne le fait aujourd'hui. Ce serait déjà une véritable réussite historique.»
Abandonner la logique fossile
Expressen appelle à réduire la dépendance au gaz et au pétrole face aux risques géopolitiques croissants :
«L'Europe doit prendre conscience qu'une dépendance massive aux combustibles fossiles pour le chauffage et la production d'électricité est intenable. La transition doit s'accélérer. Le nucléaire et les énergies renouvelables sont la voie de l'avenir, tout comme les sources de chaleur alternatives telles que les pompes à chaleur et les réseaux de chauffage urbain, sans oublier l'amélioration de l'efficacité énergétique. Le recours aux combustibles fossiles ne nuit pas seulement au climat et à l'environnement. Cette dépendance place l'avenir de l'Union entre les mains des présidents américains et des dirigeants despotiques du Proche-Orient. Plus tôt l'Europe s'en rendra compte, mieux ce sera.»
L'Ukraine doit rester une priorité
L'Europe ne doit pas laisser la guerre en Iran détourner son attention de l'Ukraine, avertit Denník Postoj :
«En raison de sa situation militaire et économique, l'Europe serait inévitablement obligée de revoir fortement à la baisse son soutien à l'Ukraine si elle devait s'engager pleinement dans un conflit de longue haleine au Proche-Orient. Même si personne ne peut légitimement éprouver de sympathie pour le régime théocratique iranien, les Etats européens doivent éviter de se laisser trop contaminés par ce conflit, voire d'y être entraînés malgré eux. Car le combat mené par l'Ukraine pour lutter contre l'invasion russe est bien davantage 'notre' guerre.»