Le criminel de guerre Ratko Mladić est mort en prison
L'ex-général serbe de Bosnie Ratko Mladić, surnommé le "boucher des Balkans", est décédé jeudi dans la cellule de sa prison à La Haye. Il avait été condamné à la prison à perpétuité en 2017 par le Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie, notamment pour génocide et crimes de guerre. Le ministre serbe de la Justice, Nenad Vujić, a annoncé des obsèques d'Etat – décision qui suscite la controverse.
L'anormal est devenu la norme
Pourquoi Aleksandar Vučić fait-il de Ratko Mladić un héros ? Pour réhabiliter sa personne, son passé guerrier et son parcours politique, assure Vreme :
«Mladić a toujours pu compter sur les radicaux et leur nébuleuse, qui le soutiennent ouvertement. En le réhabilitant, ils ont également réhabilité leur propre trajectoire politique. Les deux camps avaient besoin du mythe du général héroïque. Ils pouvaient se le permettre : ils contrôlaient 90 pour cent des médias et ont normalisé l'anormal, détruisant au passage la vie publique et la vie politique. Il faudra du temps pour s'en relever. L'une des tâches sera de redonner à Mladić la place qui lui échoit dans l'histoire.»
Le mythe victimaire est prégnant
Večernji list fustige la perception serbe de Mladić et des évènements liés à la guerre :
«'Il y a eu des victimes des deux côtés' – telle est la concession maximale qu'on peut arracher à Aleksandar Vučić ; et celui-ci ne pourra s'empêcher, dans le même souffle, de céder au révisionnisme, de qualifier le verdict d'injustice faite aux Serbes et de dénoncer une indifférence quant aux souffrances et aux victimes serbes. Vučić procède aussi à des amalgames injustifiables, entre [le général croate] Ante Gotovina, acquitté par le Tribunal, et Ratko Mladić, qui a été condamné en justice, pour souligner que derrière La Haye, on trouve une conspiration internationale contre la Serbie. Il est visiblement plus important de préserver les mythes victimaires nationaux et d'endoctriner les nouvelles générations, plutôt que d'emprunter la voie européenne.»
Des considérations géostratégiques
Le site Yetkin Report déplore le silence assourdissant de l'Europe quant à la glorification de Mladić en Serbie :
«L'Europe promeut la démocratie, l'Etat de droit et un examen critique du passé. Mais dans le même temps, elle recherche la stabilité dans les Balkans et tente de circonscrire l'influence de la Russie dans la région. Voilà pourquoi elle souhaiterait ne pas perdre Belgrade totalement. Le renforcement du poids stratégique de la Serbie devrait en théorie contraindre Belgrade à agir de manière plus responsable. Mais en pratique, c'est surtout le contraire qui se produit. L'importance stratégique génère une tolérance politique. … Srebrenica remonte à plus de 30 ans. A l'époque, l'Europe avait dit 'plus jamais ça'. C'est cette formule, précisément, qui est remise en cause aujourd'hui.»
Les blessures de la guerre subsistent
Mladić est resté jusqu'au bout l'incarnation de profondes divisions, fait valoir Efimerida ton Syntakton :
«Pour de nombreux Bosniens, il est l'homme qui a été le responsable du meurtre de milliers de personnes, tandis qu'une partie de la population serbe continue de le considérer comme un soldat et comme un défenseur du peuple. Le 'boucher des Balkans' s'en va, mais les blessures de la guerre subsistent. En Bosnie, musulmans et Serbes continuent de vivre côte à côte dans un climat de coexistence fragile, tandis que les tensions nationalistes à l'origine des guerres des années 1990 n'ont pas disparu.»
La nostalgie de la force ressurgit
Pour Kommersant FM, le chapitre Mladić n'est toujours pas refermé :
«On peut dire, globalement, que ces évènements ont des conséquences aujourd'hui. Il n'y a plus d'instance décisive, reconnue internationalement, susceptible de résoudre les conflits internationaux ; l'ONU se trouve dans un état de délabrement total. … Au fond, nous sommes revenus en arrière, au XXe siècle – voire à une époque antérieure. La société est divisée : il n'y a ni droite, ni gauche, ni centre. Voilà pourquoi on observe la nostalgie de la force, du général Mladić et consorts, de ceux ne s'embarrassent de rien et agissent sans tenir compte des conceptions libérales, de l'humanisme, du droit humanitaire. Il a pu sembler par le passé que ce chapitre était définitivement refermé. Mais force est de constater que le passé resurgit parfois.»
Bourreau pour les uns, héros pour les autres
Les avis sur Mladić sont actuellement très partagés, fait valoir Salzburger Nachrichten :
«Sa mort ne devrait pas davantage réconcilier son pays d'origine, profondément divisé, que ne l'avaient fait son arrestation et sa condamnation. En Bosnie, Etat pluriethnique déchiré, les désaccords concernant Mladić perdureront au-delà de sa mort. Et tandis que les journaux nationalistes en Serbie entonnent à nouveau leurs chants à la gloire du prétendu héros national, Ratko Mladić entrera dans les livres d'histoire sous le nom du 'Boucher de Srebrenica' et comme l'un des plus grands criminels responsables de massacres que l'Europe ait connus depuis la Seconde Guerre mondiale.»
Une idole mortifère
Corriere della Sera déplore que Mladić, à l'instar d'autres grands criminels de guerre, soit porté aux nues par certains :
«Il se trouve encore des gens pour le défendre, voire pire. Mladić n'a jamais cessé d'exercer un attrait pour d'autres apprentis bourreaux, tels que le fou furieux australien qui avait assassiné des dizaines de musulmans à Christchurch en 2019. Anders Breivik, le suprémaciste [norvégien] à l'origine du massacre d'Utøya, avait déclaré s'être inspiré de lui. A Kalinovik, son village d'origine, on peut apercevoir un immense portrait de Ratko, érigé en héros. A Belgrade, des centaines de graffiti encensent son nom et même le tennisman Novak Djoković se targue de côtoyer ses amis.»