Espagne : comment remédier à la crise du logement ?
L'expulsion d'une locataire de 87 ans de son logement madrilène a entraîné un grand mouvement de protestation en Espagne. Le gouvernement vient d'adopter deux décrets pour mieux protéger les locataires. Ils prévoient notamment de suspendre d'ici 2030 les expulsions de personnes vulnérables. La presse espagnole se demande si ces mesures peuvent suffire à désamorcer la crise du logement.
La preuve d'une démocratie insensible
El País n'est pas tendre avec le gouvernement :
«Si aucune mesure n'a été adoptée jusque-là, par pure négligence, cela est alarmant : une démocratie incapable de satisfaire les besoins élémentaires des citoyens est une démocratie isolée, déconnectée et insensible ; une élite politique qui évolue parallèlement aux intérêts de sa société. … Si l'on n'agit que sous l'effet symbolique de l'expulsion d'une femme de 87 ans, alors cela signifie qu'on ne légifère que sous la pression. … Non par conviction, par responsabilité ou par souci du service public, mais parce que quelqu'un d'autre me le dicte et qu'il me serait impossible de continuer à ignorer cette revendication. Il s'agit là d'une démocratie mue par les intérêts, et non par les principes. Les idéologies se retrouvent perverties, et cela fait prospérer le populisme.»
Des décrets qui ne riment pas avec efficacité
La Vanguardia doute de l'efficacité des ordonnances prises dans l'urgence :
«Le gouvernement a réussi à sauver les meubles en concluant un accord in extremis avec ses partenaires de majorité pour empêcher que ne se reproduisent des expulsions comme celle subie par l'octogénaire madrilène Maricarmen. … Mais ces mesures vont-elles réellement contribuer à améliorer le problème endémique du logement en Espagne ou ne sont-elles qu'un moyen d'endiguer l'explosion sociale latente liée au mécontentement de la population sur cette thématique ? … La question du logement constituera l'une des questions clé capables d'influer sur le résultat des prochaines législatives en Espagne. Le temps est compté pour le gouvernement s'il souhaite montrer à son électorat que les décisions qu'il a prises vont dans la bonne direction.»
Les promoteurs ont toujours un temps d'avance
Sur le portail eldiario.es, l'auteur Isaac Rosa fait part de son indignation :
«Le lobby de l'immobilier n'a cessé de faire preuve de créativité ces dernières décennies. … Une créativité qui a justement manqué aux différents gouvernements quand il a fallu légiférer sur le logement. Les fonds, les sociétés immobilières et les grands investisseurs ont toujours un temps d'avance sur le gouvernement. … La loi sur le logement était déjà censée prévenir tout ce que ces nouveaux décrets entendent combattre aujourd'hui, mais elle s'est transformée en passoire, de sorte que les suspects habituels ont pu continuer leurs agissements. … La loi sur le logement avait elle-même été adoptée car une norme plus ancienne et plus importante n'avait jamais été respectée : la Constitution, qui sanctuarisait théoriquement le droit au logement. … J'espère que le gouvernement abordera ce point : certains acteurs parviennent toujours à contourner les lois.»