France : que penser du mouvement lycéen ?

En réaction à la vague de manifestations lycéennes, le ministre français de l'éducation, Edouard Geffray, a annoncé jeudi le déploiement de 3 000 professeurs remplaçants. Le mouvement de contestation contre les mauvaises conditions d'apprentissage, né dans un lycée de Créteil, a rapidement gagné l'ensemble du pays. Dans plusieurs villes, des altercations ont eu lieu avec la police. La presse tente de comprendre l'ampleur du mouvement.

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Libération (FR) /

Une jeunesse qui répare le dialogue

La jeune génération montre aux adultes la marche à suivre, fait valoir l'écrivaine Lola Lafon dans Libération :

«Et pourtant, c'est bien dans ce qui se déroule en ce moment dans les rues qu'un vrai miracle a lieu. Se manifester, c'est dire qu'on est là, c'est avoir le désir d'entreprendre une conversation, un dialogue. Que cette génération ait encore la foi de s'adresser aux adultes est tout à fait miraculeux. … Eux, elles, qui parviennent à faire ce que nous avons tant de mal à accomplir : sortir de notre bulle sociale, se tendre la main ; aujourd'hui, des lycées parisiens 'de prestige' soutiennent les revendications d'établissements de banlieues. C'est une chance qu'ils nous offrent, celle de nous tenir à leurs côtés. Il faudra se montrer à la hauteur de l'histoire qu'ils sont en train d'écrire, à leur hauteur.»

Aftonbladet (SE) /

L'argument 'anti-immigration' ne tient pas debout

Le président américain, Donald Trump, a affirmé que le mouvement des lycéens était le résultat d'une "immigration incontrôlée" et de l'incidence de l'islam, ce que réfute Aftonbladet:

«C'est un non-sens, évidemment. Les dirigeants feraient bien de tendre l'oreille. Les manifestants ne font qu'amplifier une insatisfaction vis-à-vis d'un système éducatif injuste et en piteux état. … Il faut augmenter le nombre d'enseignants et désengorger les classes. Améliorer le soutien aux enfants et aux adolescents qui ont besoin d'une aide spécifique. Allouer plus de fonds aux quartiers défavorisés. Favoriser un système de notes qui encourage les élèves au lieu de les exclure. ... La jeunesse française a raison de réagir ainsi : une école qui laisse tomber ses élèves rend la colère légitime.»

Frankfurter Allgemeine Zeitung (DE) /

Plutôt le signe d'une intégration réussie

Michaela Wiegel, correspondante de Frankfurter Allgemeine Zeitung à Paris, commente :

«La pénurie d'enseignants et les vacances trop longues font partie des écueils du système. Les dysfonctionnements sont encore plus marqués dans les quartiers sensibles, car ces écoles sont les dernières servies par le système centralisé de répartition des postes. Mais en déduire, comme le fait Donald Trump, que la contestation est le résultat d'une immigration incontrôlée relève d'un raisonnement frauduleux. La jeunesse demande au gouvernement de respecter sa promesse d'égalité. Le fait que les élèves issus de l'immigration réclament eux aussi de meilleures conditions d'apprentissage et ne cherchent pas à vivre en marge de la société montre que leur intégration a fonctionné.»

Trouw (NL) /

Derrière la façade illustre, le délabrement

Les évènements sont la manifestation des vicissitudes que connaît la France, analyse la chroniqueuse Ronit van Tijn Palache dans Trouw :

«La contestation actuelle est en réalité le symptôme d'un problème bien plus vaste chez les Français, dont la société est marquée par le mécontentement, la défiance institutionnelle et un avenir plutôt sombre. Ce sont avant tout les jeunes qui doivent s'attendre à une vie sur le marché du travail loin d'être rose. … Le pays se targue volontiers de sa grandeur, de sa culture et de ses valeurs universelles, mais derrière cette façade, on se rend compte à quel point il peut être difficile de mettre en pratique ces valeurs pour la population.»

Le Temps (CH) /

Une bombe à retardement pour toute l'Europe

Ce ne pourrait être que le début, estime Paul Ackermann, correspondant du journal Le Temps à Paris :

«[L]es lycéens français ont tous les jours sous les yeux les effets très visibles de ce décrochage français. La décrépitude des finances publiques françaises, ils la vivent au quotidien. Et, justement, dans un contexte de débat budgétaire très tendu voire insoluble, Emmanuel Macron et le gouvernement de Sébastien Lecornu ne peuvent pas leur proposer grand-chose. Même pas vraiment de démissionner, étant donné que des élections doivent de toute façon rebattre les cartes au printemps prochain. C'est donc le prochain exécutif qui héritera de la bombe à retardement des services publics français. ... Plus largement encore, on pourrait se demander si la prise de conscience de cette génération d'adolescents et de jeunes adultes français, légitimement très inquiets pour leur avenir et déprimés par l'état de leur pays, n'est pas un avant-goût. Celui d'une réaction que beaucoup de peuples européens pourraient avoir face au déclassement du continent et aux menaces qui pèsent sur lui.»

Gazeta Wyborcza (PL) /

On prive la jeunesse d'avenir

Le mouvement pourrait toucher d'autres pays, prévient Gazeta Wyborcza :

«Si les jeunes descendent dans la rue, c'est parce qu'ils vivent dans un pays qui offre de meilleures conditions de vie à ses retraités. Pour ceux qui arrivent aujourd'hui sur le marché du travail, la sécurité matérielle telle qu'elle allait de soi encore ces dernières décennies, est hors de portée.. … La contestation a déjà pris en Belgique. … Bientôt, de nouvelles manifestations verront le jour à d'autres endroits en Europe. Celles-ci dureront jusqu'à ce que les gouvernements se rappelleront qu'un système démocratique doit, par définition, être tourné vers l'avenir – il ne saurait négliger l'avenir de la société.»

NRC (NL) /

L'époque n'est pas dorée pour la jeunesse

NRC appelle à prendre les inquiétudes des élèves au sérieux :

«Il faut absolument viser la désescalade, en commençant par reconnaître les craintes des élèves – à l'origine du mouvement – et en cherchant le dialogue. Avec les turbulences géopolitiques, la catastrophe climatique désormais plus que tangible et les potentiels dangers existentiels que représente l'IA, il ne fait pas bon grandir à notre époque. Tout ce que demandent les jeunes Français est un meilleur avenir, de la même façon que leurs camarades espagnols manifestent pour réclamer de meilleures conditions de logement. Contrairement à de nombreux politiques, ils ont une perspective à long terme. Nous devrions en prendre de la graine.»

Corriere della Sera (IT) /

Les convictions modérées en perte de vitesse

La contestation est le point d'orgue d'une polarisation de la société, constate Corriere della Sera :

«Les forces politiques qui ont le vent en poupe – l'extrême droite de Marine Le Pen et l'extrême gauche de Jean-Luc Mélenchon – ont tout intérêt à jeter de l'huile sur le feu, la première pour réclamer ordre et sécurité, la seconde pour revendiquer plus de droits et de justice sociale ; et toutes deux pour mettre des bâtons dans les roues du gouvernement actuel et du président Emmanuel Macron, dont la popularité n'avait jamais atteint des niveaux aussi bas. La France enregistre une tendance qui s'impose progressivement dans les société européennes, de l'Espagne à l'Allemagne : la perte de vitesse des partis traditionnels, au profit des extrêmes.»

The Daily Telegraph (GB) /

La gauche s'entraîne à la révolte

Le parti de Mélenchon instrumentalise le mouvement lycéen en vue de la présidentielle, met en garde The Daily Telegraph :

«Dans sept mois, les Français éliront leur prochain président. Mélenchon poursuit deux objectifs. Premièrement, il a déjà commencé sa campagne, stimulé par les premiers sondages qui le donnent aux portes du deuxième tour, face à la candidate d'extrême droite Marine Le Pen. Deuxièmement, Mélenchon prépare une révolte qu'il appelle de ses vœux en cas de victoire de Le Pen. Il connaît la fragilité du pays et utilise tout moyen à sa disposition pour creuser un peu plus les clivages et semer le chaos. Sur le plan politique, il se moque de paraître violent, bien au contraire.»

Die Welt (DE) /

Un mauvais calcul

Si Mélenchon et LFI semblent profiter de la mobilisation, cela ne devrait pas durer, analyse Martina Meister, correspondante du quotidien Welt à Paris :

«Dans six mois et demi aura lieu la présidentielle. D'ici là, même le populiste de gauche Mélenchon devrait avoir réalisé que son calcul n'était pas le bon. Lorsque des émeutes éclatent, lorsque des parents ont peur que leurs enfants rentrent blessés le soir, l'appel au rétablissement de l'ordre est d'autant plus fort. Cette situation profitera surtout à la populiste de droite Marine Le Pen.»

Népszava (HU) /

Contreproductif

La nature du mouvement détourne l'attention de l'essentiel, estime Népszava :

«Lorsque l'entrée d'une école est en feu, lorsqu'on s'en prend à un proviseur, lorsqu'on incendie du mobilier, des bus ou des bâtiments publics, on peut difficilement faire valoir que ces actes servent à améliorer le système éducatif. … La violence contribue à détourner l'attention de l'essentiel, et c'est une évolution favorable pour le gouvernement. … Car il est beaucoup plus simple de communiquer sur des arrestations et des perturbateurs que sur le fait que la France, l'un des pays les plus riches d'Europe, est incapable de créer des conditions équitables et acceptables pour ses élèves.»

Le Soir (BE) /

Une génération en crise

En Belgique aussi, les élèves se mobilisent pour l'éducation. La jeunesse traverse une crise majeure, souligne Le Soir :

«'Personne n'essaie de nous écouter', dénoncent-ils encore, ces jours-ci, de Liège à Paris. Alors, ils haussent le ton, pour faire entendre leur voix. Leur mobilisation … déborde de l'école et de l'université. … Comment ne pas être en colère face à ces nuages noirs qui plombent l'horizon d'une jeunesse déjà blessée par le Covid ? Cette génération a marché pour le climat, en vain. Elle a défilé pour la paix, qui ressemble aujourd'hui à une utopie. Elle a grandi avec la technologie, qui rime désormais avec dystopie. Autant de peurs légitimes, parfois brouillées dans la rumeur de la colère, qu'il faut entendre et écouter.»

L'Humanité (FR) /

Les jeunes sortent de leur silence

Les jeunes Français ne sont pas déconnectés des réalités, fait valoir Jean-Emmanuel Ducoin, rédacteur en chef de L'Humanité :

«Les mêmes lycéens que nous imaginions silencieux et amorphes se mettent à parler. A se rassembler. A manifester. … Nous comprenons alors que le silence assourdissant n'était peut-être pas celui que nous croyions. Une jeunesse peut se taire devant un écran et parler fort lorsqu'il s'agit de son école, de ses conditions de vie, de son à-venir. Alors, une question : savons-nous encore écouter ? Et faire 'parler' ? Ces lycéens que nous avions pris pour des 'muets' s'affirment en citoyens multiples. Ils parlent. Haut et fort lorsque l'urgence surgit.»

Contrepoints (FR) /

Le maire LFI légitime la violence

Sur le site Contrepoints, l'auteur Nicolas Lecaussin s'en prend au maire de gauche radicale de Saint-Denis, Bally Bagayoko, qui soutient les lycéens :

«Lorsqu'il cautionne des agressions commises sur sa commune contre des policiers et des enseignants, en désignant comme véritables coupables ceux qui n'auraient pas 'respecté la promesse républicaine', il ne fait pas de la politique : il dit aux jeunes de sa ville que la loi se discute selon le mérite de la cause. C'est exactement la définition de ce que l'Etat de droit n'est pas. … Des adolescents ont donc appris lundi, de la bouche de leur maire, un élu de la République, que brûler, casser et affronter la police pouvait se justifier si c'est pour une bonne cause.»

Le Figaro (FR) /

L'échec de Macron dans la lutte contre les extrêmes

Le président a contribué à l'essor des positions et attitudes les plus radicales, s'emporte Le Figaro :

«A sept mois de la présidentielle, Jean-Luc Mélenchon, candidat pyromane, fait feu de tout bois. Fidèle à la 'stratégie du coucou', il entend participer à toutes les colères pour les conflictualiser et les coaguler. S'il utilise les lycéens comme une chair à canon électorale, il était aussi mardi aux côtés des fonctionnaires en grève, pendant que ses sbires se joignaient au cortège parisien des pompiers parisiens. …Emmanuel Macron s'est fait élire deux fois en promettant d'être un rempart contre le Rassemblement national. On voit ce qu'il en est. De surcroît, jamais comme aujourd'hui l'extrême gauche n'a autant prospéré en France dans les métropoles.»