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Religion et culture : l'islam en Europe est-il une exception ?, de Olivier Roy

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L'islam mondialisé.

Le phénomène de déculturation est très évident pour l'islam.[1] Bien sûr il est masqué dans la première génération des immigrants, pour qui la religion est liée à la culture d'origine. Mais la déculturation des générations suivantes se marque par un certain nombre de phénomènes. Le plus visible est la régression du langage d'origine au profit des langues des pays d'accueil : le phénomène est maximum en France et en Grande-Bretagne, plus faible en Italie et Espagne (car il s'agit de la première génération) et en Allemagne (car la langue turque se maintient du fait de l'alphabétisation des Turcs dans leur langue d'origine et aussi parce que la Turquie est perçue par les Turcs comme … un pays européen).

En deuxième lieu, on assiste à une crise de génération. Le modèle familial traditionnel et patriarcal est en crise. L'augmentation des crimes d'honneur est précisément un indice de l'émancipation féminine dans la deuxième génération (Emel Abidin Algan, la fille du fondateur de l'organisation islamique Melli Görüsh, a publiquement rejeté le voile en novembre 20005). Chez les jeunes, la mode vestimentaire, la musique, les habitudes alimentaires relèvent plus de la « street culture » occidentale que de la tradition des parents. Les jeunes qui font un retour à l'islam ne suivent pas l'islam de leurs parents, mais se reconstruisent un islam propre. Ils cherchent à établir une « communauté de foi » fondée sur la seule religion, alors que leurs parents (et souvent leurs cousins moins religieux) restent très attachés aux solidarités ethniques, claniques et nationales. Les jeunes born again cherchent des formes de liens sociaux qui ne soient plus inscrits dans les solidarités traditionnelles (par exemple épouser une musulmane voilée mais qui ne soit pas forcément du même groupe ethnique). Culture ethnique et islam fondamentaliste s'opposent au lieu de se renforcer.

L'islam dont se réclame beaucoup de « born again », le salafisme, s'oppose explicitement à toutes les cultures nationales, y compris musulmanes, et défend une religion épurée de toutes les influences culturelles et de tous les particularismes locaux, ce qui explique justement l'attrait que le salafisme peut trouver chez des jeunes déculturés, comme les musulmans européens de deuxième génération. Le salafisme en effet présente cette déculturation non pas comme une perte, mais au contraire comme l'occasion de retrouver un Islam pur, universel et vraiment internationaliste. A contrario, on peut remarquer que la population turque en Europe, qui reste très proche du pays d'origine (par la pratique de la langue, la télévision mais aussi les associations), n'est pratiquement pas impliquée dans le terrorisme, ce qui montre que plus le lien avec le pays d'origine est fort, moins l'islam pratiqué est radical.

En fait c'est la relation « diasporique » qui en crise. Les associations islamiques qui ont été créées par la première génération comme des sortes de succursales des grands mouvements politico-religieux des pays d'origine (Melli Görüsh pour les Turcs, les Frères musulmans pour les Arabes) se sont peu à peu détaché des partis d'origine, qui eux sont dans une logique de plus en plus nationaliste : la rupture entre le Refah et le AK en Turquie a eu pour conséquence d'autonomiser le Melli Görüsh en Europe, qui, comme l'UOIF en France (au début quasi émanation des Frères musulmans), milite désormais pour un islam européen.

Une autre raison de ce découplage est que les besoins des musulmans d'Europe divergent de plus en plus d'avec les pays d'origine. En termes de relations avec l'Etat, les acteurs politiques, l'environnement laïc, les autres religions etc., les musulmans d'Europe cherchent une reconnaissance et une intégration pour ce qu'ils sont, et non comme cinquième colonne d'un pays étranger. Les questions importantes sont celles de la viande hallal, des cimetières, du voile, des mosquées, du statut juridique etc.…. C'est ainsi que les Frères Musulmans ont créé un « Conseil Européen de la fatwa », basé à Dublin, qui propose de développer un droit islamique (fiqh) pour le musulmans vivant en minorité, ce à quoi s'opposent tant l'université de Al Azhar au Caire que les cheykhs wahhabis saoudiens. D'ailleurs l'UOIF en France a pris aussi ses distances, mais pour une raison totalement opposée : ils considèrent que le Conseil est encore trop « moyen-oriental ». En Hollande la section locale de Melli Gorush a mis en place dès 1999 une commission conjointe avec les associations gays.

La crise des identités d'origine n'entraîne pas automatiquement une assimilation, mais la reformulation d'une différence, soit raciale plutôt qu'ethnique (être l'objet d'un certain racisme), soit religieuse : on reformule sa religion en dehors d'une culture où l'on ne se reconnaît plus, soit pour l'occidentaliser, soit pour en faire un nouvel Autre absolu, au-delà de toutes le identités culturelles, y compris européennes (ce qui peut alors se combiner avec un activisme politique anti-colonialiste ou anti-impérialiste, qui reprend la discours de rupture d'avec la société dominante qui était celui de l'ultra-gauche des années 1970).

C'est donc toute l'approche de l'islam en Europe en termes de « diasporas » qui fait problème. La violence vient également de la rupture des liens avec les pays d'origine. Le radicalisme est une conséquence pathologique (et minoritaire) de l'occidentalisation et non pas l'expression de l'importation des cultures et des conflits du Moyen-Orient en Europe. Ce n'est pas par un dialogue avec les autorités des pays d'origine de l'immigration que l'on peut, sauf cas individuels, essayer de trouver des solutions. De même le concept de « dialogue des civilisations » manque le fait que l'on n'a pas affaire à deux civilisations différentes mais à une crise de la civilisation, à une crise du rapport à la culture. Lorsqu'une religion, quelle qu'elle soit, se reconstruit en dehors de la culture, elle débouche nécessairement sur des formes de radicalisme.

La deuxième conséquence de notre analyse est que la question fondamentale n'est plus celle de l'immigration (qui a eu lieu et a donné la présence définitive d'une population musulmane européenne), mais celle de la reconstruction d'un islam (ou plutôt des islams) dans un contexte d'occidentalisation et de déculturation.

Plus la culture est en crise, plus la religion s'affirme. Il faut sortir du concept huntingtonien du clash des cultures, parce que ce dernier est fondé justement sur l'adéquation entre religion et culture, or c'est justement cela qui ne fonctionne plus. Il faut accompagner cette dissociation de la culture et du religieux en favorisant l'émergence d'un islam européen. Mais ici il y a un grand malentendu : pour l'opinion publique européenne, un islam européen veut dire un islam libéral, féministe et ouvert. Bien sûr un tel islam existe chez des penseurs réformistes, mais ce n'est pas vraiment ce qui se déploie chez les « born-again » et les convertis. En fait l'islam en Europe se déploie selon les mêmes lignes que le christianisme : l'heure n'est pas à l'aggiornamento théologique libéral (dans le style de Vatican II), mais plutôt au repli sur la « communauté de foi » et à la reformulation des préceptes religieux en termes de valeurs conservatrices (« la vie », la famille, la morale etc.). Et ici les musulmans se retrouvent souvent plus proches d'une Eglise catholique qui rejette pourtant l'Islam au nom de l'identité chrétienne de l'Europe. On trouve chez les musulmans toutes les formes possibles d'islam parmi eux : libéral, conservateur, réformé, mais la tendance dominante serait plutôt le conservatisme modéré L'idée qu'un Islam européen serait justement un islam « libéral» ne fait pas plus de sens que de dire qu'un christianisme européen est par définition libéral. Le raidissement de l'Eglise catholique sur les questions de dogme et de valeurs morales, de même que la dimension socialement et politiquement réactionnaire des mouvements charismatiques protestants, montrent bien que le « libéralisme » n'est pas en soi la marque de l'européanisation.

[1] Cf. Oliver Roy : Der islamische Weg nach Westen. Globalisierung, Entwurzelung und Radikalisierung, Pantheon, 2006

 

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