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Magazine / Histoire / Monuments de guerre soviétiques / Article | 30.05.2007
Les nouveaux Ex-Lieux de Mémoire de la Russie, de Jutta Scherrer
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Le « Jour de l'unité nationale »
On s'en souvient, la perestroïka avait déjà ramené la révolution d'octobre au rang de coup d'État. En revanche : la journée nationale de commémoration du 7 novembre fut maintenue après l'effondremement de l'Union soviétique fin 1991. Boris Eltsine eût beau transformer le souvenir de la « Grande Révolution d'Octobre » en « Journée de la concorde et de la conciliation » en 1997, les Russes moyens en qui s'incarnait la « mémoire collective » ne savaient pas trop qu'en faire. Et le monument aux victimes de la révolution promis par Eltsine pour la nouvelle ex-fête nationale n'a toujours pas été érigé. Au contraire, ce lieu de mémoire qu'est le mausolée de la place Rouge où repose embaumé le leader de la révolution et fondateur de l'État des soviets est resté conservé jusqu'à aujourd'hui malgré les objections émanant çà et là de l'opinion publique et de l'Église.
En 1991, Vladimir Poutine réintroduisit le vieil hymne national soviétique que Eltsine avait remplacé en 1990 par La Vie pour le tsar de Glinka. Il allait également restituer à l'armée le drapeau rouge de l'Union soviétique avec étoile des soviets retiré par Eltsine[1]. Certains esprits n'hésitant pas à assimiler la Russie de Poutine à celle des Soviétiques. Après une assez longue quête à travers l'histoire russe et sa pléthore d'événements, on finit par trouver un épisode qui allait permettre de remplacer définitivement la journée de commémoration de la révolution d'octobre, le calendrier religieux venant en aide à Poutine, chrétien orthodoxe. Comme il ne fallait pas par trop troubler un peuple installé dans des habitudes vieilles de plus de sept décennies, on choisit délibérément une date qui ne précédait la « journée rouge » que de quelques jours.
Le 4 novembre 2005, le peuple russe fut invité pour la première fois à se souvenir de ce qui s'était passé le même jour, selon la Douma, en 1612 : une milice populaire partie de Nijni-Novgorod et commandée par le bourgeois Kozma Minin et le prince Dmitri Pozharskij avait jadis libéré le Kremlin de Moscou de l'occupation polonaise. Du point de vue de la Douma cela signifiait la fin des « troubles » (smuta) politiques, pour reprendre l'expression déjà utilisée par les contemporains pour qualifier la crise dynastique, sociale et nationale qui avait duré des décennies. Le premier Romanov monta sur le trône russe en 1613, intronisant de nouvelles valeurs en matière de pouvoir russe, comme le rappelle l'historien en cour de Poutine, Andrej Sakharov, dans la Literaturnaja gazeta[2]. Et Poutine lui-même de déclarer dans une allocution sur la place Rouge, à proximité immédiate du monument érigé dès 1818 à Minin et Pozharskij par la « Russie reconnaissante » : « Le Kremlin, c'était le centre politique et spirituel de la Russie. L'occupant polonais mettait en péril l'existence de tout l'État russe. La libération fut rendue possible par un rassemblement du peuple dont les représentants appartenaient à des confessions, des nationalités et des couches sociales différentes. Ce qui est particulièrement symbolique et important pour notre État multinational. Tant que nous aurons le sentiment d'une pareille unité intérieure, la Russie restera invincible »[3].
Apparaît ici une analogie évidente avec la revendication inlassablement affirmée par Poutine depuis son accession au pouvoir : État centralisé puissant et unité nationale de toutes les Russies. La représentation, en termes de valeurs, d'une « renaissance de la Russie » sur fondement d'unité nationale et de « démocratie dirigée » est censée mettre un terme définitif aux « troubles » des années 1990. Certes, la date du 4 novembre n'est absolument pas établie avec certitude et les « troubles » du XVIIe siècle n'ont pas été liquidés en un seul jour, pas même en une année ; mais il n'y a rien là qui doive embarrasser Poutine. Ce qui a plus de poids, c'est le fait que le peuple soit peu convaincu par le nouvel ex-lieu de mémoire. D'après les sondages, les Russes n'ont pas été plus de 8% à se souvenir de la date historique exhumée par Poutine ; une date qu'on ne trouve d'ailleurs dans aucun livre d'histoire. Et ils n'étaient pas plus de 1% à participer aux cérémonies organisées aux quatre coins du pays[4]. Les communistes ne sont pas du tout seuls à conserver une certaine nostalgie de ce qui était au cœur de la politique soviétique de l'identité et du passé. Les sondages nous apprennent que le 7 novembre reste toujours pour un tiers de la population « le jour le plus important de l'histoire russe »[5]. Surtout : l'habitude des deux « journées de la révolution » fériées pèse plus que la raison d'État poutinienne.
C'est là une raison non négligeable pour laquelle la fête de la révolution n'a pas complètement disparu dans les oubliettes de l'histoire. Elle figure maintenant au même titre que les autres commémorations officielles comme le 1er mai, la journée des femmes, celle des défenseurs de la patrie empruntées à l'époque soviétique et les nouvelles commémorations introduites par la Russie postcommuniste, parmi lesquelles les fêtes religieuses. Sans compter le soviétique « jour du tchékiste » de nouveau fêté le 20 décembre à partir de cette année.
[1] Cf. Jutta Scherrer, « Zurück zu Gott und Vaterland », Die Zeit, n°31, 26-7-2001, p.31.
[2] Cf. Andrej Nikolaevic Sakharov, « Kogda ukhodit Smutnoe vremja », Literaturnaja gazeta, n°45-46, 2-8 novembre 2005, p.3.
[3] www.regnum.ru/news, 4-11-2005 ; www.Russland.ru, 4-11-2005.
[4] Parmi eux quelques milliers d'ultranationalistes avec leur slogan « La Russie aux Russes » qui manifestaient contre les « Azéris mafieux », les « trafiquants tadjiks de drogue » et la « vermine américaine ».
[5] Izvestija, 3-1-2005.
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