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Magazine / Histoire / Narrating the Nation / Article | 06.05.2008
Narrating the nation: le pouvoir du passé, de Stefan Berger
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Ingrédients de l'Histoire nationale
Si l'on regarde de plus près les Histoires nationales des dix-neuf et vingtième siècles, tel que l'a fait par exemple la European Science Foundation entre 2003 et 2008, par le biais du projet « Representations of the Past : The Writing of National Histories in 19th and 20th Century Europe » (NHIST)[1], on est étonné de constater les nombreux parallèles qui existent parmi les ingrédients des différentes Histoires nationales. Pour commencer, il en existe dans les mythes fondateurs, qui, dans toutes les Histoires nationales, constituent à la fois une nécessité et un défi difficile. Comme le démontre l'historien d'Amsterdam Joep Leersen, les historiens scientifiques ont un problème avec les débuts de leurs Histoires nationales, précisément parce que ces débuts se perdent dans les mythes[2]. Les débuts mythiques sont pourtant très importants. L'Histoire nationale a en effet pour but le maintien de la continuité[3].
Mais les débuts n'étaient pas le seul problème. La fin des Histoires nationales était elle aussi difficilement tangible et l'histoire devait rester ouverte. Selon l'opinion et la perspective du moment, les Histoires nationales faisaient des pronostics différents quant au déroulement de l'épisode historique : mise en garde face à la menace d'une crise, affirmation triomphaliste, manque de confiance et appel au rassemblement des forces nationales – les stratégies divergeaient, mais la perspective d'avenir était la partie la plus importante de toutes les Histoires nationales et reposait sur ces stratégies et sur le fil conducteur employé dans le récit. La représentation temporelle de l'Histoire nationale s'est elle aussi avérée importante. Le temps du récit n'était absolument pas synonyme de « temps réel ». Alors que certaines années, décennies ou même semaines occupaient tout un chapitre, l'Histoire de plusieurs siècles était survolée par quelques phrases. Le fait de redimensionner le temps donnait à l'Histoire nationale une teinte différente au gré des saisons.
Entre des débuts problématiques et des perspectives d'avenir divergentes, au cours de la longue période qui constitue le corps des histoires nationales, les historiens développent une vision panoramique des héros nationaux[4], lesquels protègent la Nation d'ennemis aussi bien internes qu'externes. Puisqu'une personne ne peut se définir que par rapport à ce qui lui est étranger, les représentations des ennemis étaient et sont d'une importance cruciale pour l'Histoire nationale. Si les héros nationaux étaient trop faibles, la Nation succomberait et ce serait l'ouverture d'un sombre chapitre de l'Histoire nationale. Beaucoup de ces histoires se caractérisent par une suite d'ascensions et de déclins de la Nation. L'ascension culmine en un âge d'or, suivi d'une histoire de déclin. De telles Histoires nationales cycliques, qui souvent semblent suivre le modèle de la célèbre Histoire de la Décadence et de la Chute de Rome d'Edward Gibbons, correspondent à des périodes de la vie d'une Nation. Ainsi, la maturité succède à la jeunesse de la Nation, qui avance dans l'âge, puis vient son déclin, et parfois même sa disparition (après quoi néanmoins succède, dans la plupart des cas, une reprise, même si celle-ci n'est que pronostic).
On pensait en termes de cycles de vie, et souvent, en même temps on mettait en avant la perspective des genres, en particulier l'idée de Nation en tant que famille, dans laquelle les hommes et les femmes, les garçons et les filles assumaient des fonctions différentes mais totalement complémentaires.[5]
Même si les ennemis de la Nation étaient souvent féminisés, les femmes n'étaient absolument pas absentes des Histoires nationales européennes. Néanmoins, afin de ne pas être érigées en exemple type de la vertu patriotique féminine, comme c'était le cas pour la Reine Louise, ces héroïnes nationales avaient des traits clairement masculins : c'est par exemple le cas de Jeanne d'Arc. On trouvait à des rares occasions dans l'historiographie des formes de féminisation. Ainsi, les Historiens autrichiens du dix-neuvième siècle créditaient leur propre pays de vertus plutôt féminines, ce qui le distinguait de la Prusse agressive et masculine. Dans les pays de la Bohême, les Historiens aimaient mettre l'accent sur la liberté des femmes tchèques, par opposition à l'oppression qu'exerçaient les femmes allemandes. Le stéréotype de la « nation déshonorée » fait lui aussi référence à l'efficacité des perspectives de genre dans presque toutes les Histoires nationales européennes.
Les historiens nationaux n'intégraient pas seulement leur conception des rapports entre les genres dans leurs récits historiques, mais décrivaient aussi leur propre travail en faisant référence aux sexes. Ainsi les sources étaient les « princesses », les archives les « bien-aimées », et certains historiens offraient à leur fiancée leur dernier tirage spécial plutôt qu'un bouquet de fleurs. Thomas Babington Macauley le disait clairement : ses histoires n'étaient pas destinées aux Écoles supérieures de filles mais devaient être à l'origine de la création de nouvelles « Écoles pour les hommes ». Alors que les histoires nationales des grandes nations européennes se basent le plus souvent sur elles-mêmes et leur propre développement, on constate un style propre des petites nations européennes en tant que relais entre les grandes nations ou en tant que lieu de rencontre cosmopolite de différentes traditions nationales. L'histoire nationale belge en est un excellent exemple.
L'histoire nationale pendant la période des Lumières était essentiellement une histoire universelle et on cherchait à introduire des principes généraux pour le développement de l'Humanité dans le développement national, alors que l'histoire nationale romantique s'efforçait de façon pour ainsi dire obsessionnelle à distinguer le caractère spécifique du développement national des autres et des étrangers. Ce n'est qu'à ce moment là que la question de l'authenticité de la langue, la littérature et la culture est devenue centrale dans les recherches. C'était le début de l'époque de la construction d'autres chemins (« Sonderweg ») nationaux en Europe. Les processus d'élévation de l'histoire au rang de science au cours du dix-neuvième siècle ont conduit à la déconstruction de l'histoire nationale romantique à travers les générations d'historiens qui se sont succédés, et qui travaillaient de façon scientifique, mais qui en majorité n'étaient pas moins nationalistes dans leur vision de l'Histoire nationale.
[1] Une description détaillée et les résultats du projet du NHIST sont disponible sur www.uni-leipzig.de/zhesf ainsi que dans le cahier spécial Storia della Storiografia 50 (2006) sous le titre « Europe an dits National Histories », hsrg. De Stefan Berger et Andrew Mycock. En tant que Président de ce programme, je remercie tout particulièrement le coordinateur des quatre équipes, le Steering Committee et mes « co-présidents », ainsi que les bien plus de 100 collaboratrices et collaborateurs du programme, de plus de 20 pays européens. Je remercie à tous beaucoup de moments d'émotion, qui se sont également glissés dans ce bref aperçu.
[2] Cf. Joep Leersen, Setting the Scene for National History. Ms., presented at the NHIST workshop in Prague, Oktober 2007.
[3] Sur le thème Mythe et Histoire Cf Chris Lorenz, Drawing the Line : « Scientific History » between Myths-Making and Myths-Breaking, in : Stefan Berger/Linas Eriksonas/Andrew Mycock (édit.), Narrating the Nation: Representations in History, Media and the Arts, Oxford 2008 (en impression).
[4] Cf. Linas Eriksonas, National Heroes and National Identities. Scotland, Norway and Lithania, Brussels 2004.
[5] Cf. Mary O'Dowd/Ilaria Porciani, « History Women », cahier spécial de Storia della Storiografia, 46 (2004), PP 3 – 203 ; Bonnie Smith, The Gender of History : Men, Women, and Historical Practice, Cambridge, MA 1998 ; Angela Epple, Empfindsame Geschichtsschreibung. Eine Geschlechtergeschichte der Historiographie zwischen Aufklärung und Historismus, Köln 2003.
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