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Magazine / Histoire / Narrating the Nation / Article | 06.05.2008

Le colonialisme dans la mémoire européenne, de Andreas Eckert

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Fin de l'amnésie

Les débats publics sur la guerre d'Algérie, qui ont pendant un temps fortement enflammé les esprits, dont l'enthousiasme semble toutefois perdre de la vigueur, renvoient à l'héritage tragique qui a marqué le système colonial français et sa fin violente, laissant derrière eux une Algérie de plus en plus en désarroi après la guerre civile. Mais ces discussions, qui par ailleurs ne se limitent en aucun cas à l'Algérie, mettent en relief la question des conséquences sur la France elle-même[1]. Car cela fait un certain temps que l'Empire contre-attaque. Il n'y a pas que les excès de violence dans les banlieues parisiennes qui le démontrent. Une loi votée par l'Assemblée nationale il y a à peine trois ans, a suscité des réactions virulentes. Elle prévoit que le soi-disant « rôle positif » de la colonisation française soit élevé au rang de vérité inscrite dans la loi, et, ainsi, à celui de vérité historique indiscutable. Face à de violents vents contraires, le Président Jacques Chirac a décidé, un an plus tard, de retirer de la loi les passages en question. La prédominance en France d'une image glorifiée et non critique du passé colonial se confirme encore aujourd'hui, selon de nombreux critiques, par l'inauguration du Musée du Quai Branly en 2006, dont les expositions sont toujours marquées par des perspectives coloniales[2].

Le Palais de l'Elysée a agi de façon politiquement correcte sur un autre sujet sensible. Dès 2001, la France était le premier État à reconnaître, par le biais d'une loi rapportée par la députée Christine Taubira, l'esclavage en tant que crime contre l'humanité, et le 10 mai, le pays commémore de façon solennelle l'abolition de l'esclavage. Toutefois, ce champ de la politique de la mémoire est en même temps en partie l'objet de disputes publiques acharnées[3]. Les controverses étaient à leur comble il y a deux ans, quand un Collectif d'Antillais, de Guyanais et de Réunionais ont poursuivi en justice l'historien Olivier Grenouilleau auprès d'un tribunal civil à Paris. L'historien avait, dans ses travaux « Les Traites négrières. Essai d'histoire globale », publiés et récompensés, renvoyé à un fait en réalité bien connu, à savoir que la traite négrière n'avait été possible qu'avec le consentement et la participation de collaborateurs africains. En outre, dans un entretien donné à un journal, il se disait contre l'idée de décrire la traite négrière comme ayant été un génocide. On ne serait pas parvenu, selon lui, à anéantir tout un peuple : « L'esclave était une marchandise, possédait une valeur commerciale et devait travailler le plus possible »[4].

Ces déclarations ont suscité la colère des intellectuels des Caraïbes, qui y voyaient une injure à l'égard des victimes de la traite et leurs descendants. Pétré-Grenouilleau a été rangé au même niveau que les négationnistes de l'Holocauste du Front National et a été accusé d'avoir eu le culot de travestir l'Histoire. Une invitation à une conférence en Guyane a été annulée. Comme réponse à cette campagne, 19 historiens reconnus, parmi lesquels Pierre Nora, ont rédigé une pétition, dans laquelle ils déploraient les interventions politiques et juridiques répétées dans l'interprétation du passé. Par un geste radical et dramatique, ils exigeaient l'abrogation de plusieurs lois cherchant à réguler la mémoire à travers l'État. Il est vrai que les lois dénoncées par Nora et ses alliés ont des intentions divergentes, puisque l'une donne une image positive du colonialisme, alors que l'autre condamne l'esclavage, et qu'une troisième reconnaît les assassinats de masse perpétrés par les Turques contre les arméniens comme étant un génocide. Mais, selon les historiens, toutes ces lois limiteraient la liberté des historiens et entraveraient l'exercice de la recherche et de la réflexion scientifique. Il n'était pas surprenant que cette pétition ait provoqué des réactions adverses. L'historien et chercheur sur les migrations Gérard Noiriel se moquait, d'une certaine façon, en disant qu'il était absurde d'espérer que la suppression de certaines lois puisse mettre fin aux controverses actuelles sur la mémoire. Au final, la plainte déposée contre Pétré-Grenouilleau a été retirée[5].

Malgré la politique extrêmement répressive à l'encontre des immigrés extracommunautaires, la France a toujours connu la présence d'artistes et intellectuels noirs importants. Les travaux de ces groupes de travail font désormais partie d'une culture mondiale[6]. En même temps, c'est précisément en France que l'on voit la façon dont la mondialisation peut être accompagnée à la fois d'exclusion et de rejet. Les flux de capitaux ont beau circuler librement, les immigrés à la peau noire sont confrontés à de plus en plus de frontières[7].

La génération actuelle d'immigrés n'est certainement pas la seule à ressentir que la devise sacrée « Liberté, égalité, fraternité » n'est que rarement mise en pratique dans la réalité sociale. Les Tirailleurs, autrement dit les nombreux soldats africains qui ont combattu et sont morts pour la France, ont fait partie de ceux qui l'ont subi. Parmi les vétérans de guerre africains encore en vie, beaucoup sont convaincus que la France n'a jamais rendu hommage comme il se doit à leurs services et à leurs sacrifices, pas plus qu'elle ne leur a versé des compensations financières justes. La figure de l'ancien Tirailleur africain est encore aujourd'hui importante dans la sphère politique de la France post-impériale. Les souvenirs des soldats ont par la suite suscité des questions essentielles sur l'Histoire, les engagements et la classe politique dans le sillon de l'empire colonial français. Ces questions permettent aux Africains de construire une image de ce qu'a été l'époque coloniale dans laquelle ils ou leurs descendants n'étaient pas que des victimes. Elles permettent aux vétérans, aux immigrés et autres de faire des revendications à l'État français ainsi que d'écrire une Histoire commune de la guerre menée pour libérer la France du fascisme[8].

[1] Cf. Benjamin Stora/Mohammed Harbi, la Guerre d'Algérie : 1954 – 2004, la fin de l'amnésie, Paris 2004 ; Todd Shepard, The Invention of decolonization. The Algerian War and the Remaking of France, Ithaca/N.Y. 2006.

[2] Cf. Dominic Thomas, Le musée du Quai Branly : actualité et devenir. Entretien croisé avec Jean-Pierre Mohu, dans : Cultures du Sud, 165 (avril-juin 2007), PP 36 - 41

[3] Cf. Françoise Verge, Les troubles de la mémoire : traite négrière, esclavage, et écriture de l'histoire, dans : Cahiers d'Etudes Africaines, PP 179 – 180 (2005).

[4] Le Journal du Dimanche du 12.06.2005.

[5] Cf. Luc Daireaux, L'Affaire Olivier Pétré-Grenouilleau. Eléments de chronologie, 4. 1. 2006 : www.clionauts.org/spip.article925 (8. 11. 2007).

[6] Cf. Dominic Thomas, Black France. Colonialism, Immigration, and Transnationalism, Bloomington 2006.

[7] Cf. Jean-François Bayart, Le gouvernement du monde. Une critique politique de la globalisation, Paris 2004.

[8] Cf. Gregory Mann, Native Sons. West African Veterans and France in the Twentieth Century, Durham/N.C. 2006.

 

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