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Magazine / Histoire / Narrating the Nation / Article | 06.05.2008

L'holocauste et les valeurs européennes, de Uffe Østergård

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Politique de la mémoire

L'Europe a accompli un énorme travail sur elle-même, dont fait partie ce que les historiens appellent la « politique de la mémoire » [1]. La façon dont les États traitent la mémoire historique n'est pas un phénomène nouveau – l'historiographie s'est en grande partie dédiée à faire précisément cela. Ce qui est nouveau, c'est que la majorité des États européens s'efforce de faire face à leur passé, de se rappeler des aspects négatifs de leur Histoire nationale (autant que des aspects positifs) et de les reconnaître. Nous serons peut être les témoins d'un développement, qui se rapproche de ce à quoi l'Allemagne occidentale a été contrainte après sa défaite écrasante dans la Deuxième Guerre mondiale. Cette entreprise menée de façon très approfondie et efficace par l'Allemagne occidentale est désignée comme étant une « réflexion critique sur le passé » (« Vergangenheitsbewältigung »). Il y a encore peu de temps, il était pratiquement impossible de traduire cette expression ; un des résultats de la quête de l'âme européenne des dernières années pourrait être que l'expression trouve un équivalent dans d'autres langues.

Jusqu'à présent les États-nations ont préféré se rappeler des temps où ils ont eux-mêmes été victimes des autres, plutôt qu'affronter leur propre culpabilité. Mais les crimes commis en Europe pendant la Deuxième Guerre mondiale étaient d'une nature particulière. Ce n'est qu'à contrecoeur que les Européens sont parvenus à comprendre que l'anéantissement des Juifs et des autres communautés n'a pas été orchestré que par les Allemands. Avant 1933, l'antisémitisme n'était pas une particularité allemande. Cependant, à la différence d'autres pays, un groupe ouvertement antisémite s'était emparé du pouvoir dans une Allemagne ébranlée par la crise. Personne ne contestera que l'Allemagne a été le berceau du National-socialisme et initiateur du génocide, mais la Deuxième Guerre mondiale a aussi été une guerre civile européenne menée dans tous les pays entre des groupes d'intérêt ayant des motivations idéologiques et dans laquelle beaucoup de non Allemands ont participé avec zèle à l'hécatombe.

Depuis le milieu des années 90, les pays d'Europe centrale et d'Europe de l'Est candidats à l'adhésion à l'UE doivent, sorte de condition préalable, se poser la question de leur implication dans l'Holocauste. C'était la raison d'être de la Task Force for International Cooperation on Holocaust Education, Remembrance and Research [2], créée en mai 1998 par les gouvernements de Grande Bretagne, des États-Unis et de Suède.

Le premier résultat spectaculaire de l'initiative task force a été la rencontre entre 47 chefs d'États et gouvernements et autres représentants des États lors du « Stockholm International Forum on the Holocaust » qui s'est tenu du 26 au 28 janvier 2000. Ce forum marquait le début de ce qu'on a appelé le « processus de Stockholm », dans le cadre duquel quatre conférences internationales ont été convoquées jusqu'en 2004. Au-delà du nombre considérable de chefs de gouvernements présents, un millier de diplomates, de représentants d'organisations non-gouvernamentales, de responsables religieux, de survivants de l'Holocauste, d'historiens, de professeurs et de journalistes ont également participé à cette rencontre, dont l'objectif était de promouvoir le « dialogue international sur la formation et l'éducation de la jeunesse ainsi que la recherche sur l'Holocauste. » La conférence peut apparaître comme la preuve d'une formule du chercheur et délégué de la Société des Nations norvégien Fridtjof Nansen : « La realpolitik, c'est la moralpolitik » [3]. Le résultat le plus palpable du forum a été l'accord sur l'institution d'une journée internationale de mémoire sur l'Holocauste tous les ans, le 27 janvier, date de la libération des camps de concentration d'Auschwitz et Birkenau par les troupes soviétiques.

Après la libération des camps, les images de cadavres empilés et de survivants amaigris jusqu'aux os étaient montrées en boucle dans des extraits de films abominables, surtout dans les anciennes parties occupées d'Europe occidentale. Dans ces zones, les Américains organisaient de façon systématique l'éducation à la démocratie de la population allemande. Cette initiative rencontrait du succès, même si par exemple, elle donnait des raisons de critiquer les « bons de lavage » (dénazification) et le fait que la reconstruction et la rivalité avec l'Est empêchait d'exclure de la vie publique d'anciens nazis incontestables. A la même époque, les communistes de la RDA ont défini leur État comme étant « antifascistes » et essayaient de créer une rupture avec toute culpabilité du passé « militariste » de l'Allemagne et de faire peser sur l'Allemagne occidentale toute la responsabilité pour Hitler et le national-socialisme.

La République fédérale allemande est un des rares pays au monde dans lequel un peuple a « tiré les leçon de son Histoire » et assumé la responsabilité pour les actes nationaux. Au Printemps 2007, les politiques allemands suggèrent que la haine raciale et la négation de l'holocauste soient punies par la loi [4]. Certes, en raison des différentes traditions au sein des États membres, la proposition n'a pas connu de succès, mais cette posture est de façon non officielle devenue la politique de l'UE concernant ce sujet, grâce à l'action malgré tout peu suivie de la task force. Le programme de partenariat de la task force a contribué à créer une vision commune des valeurs européennes, et à la véhiculer aux nouveaux membres de l'UE, d'Europe médiane jusqu'en Ukraine.

[1] Cf. John Gillis (édit.), Commemorations : The Politics of National Identity, Princeton 1994 ; Lewis A. Coser (édit.), Maurice Halbwachs: On Collective Memory (1950), Chicago 1992; Uffe Østergård, European Identity and the politics of identity, dans: J. P. Burgess/Ola Tunander (édit.), European Security Identities: Contested Understandings of EU and NATO, Oslo 2000; Bo Stråth (édit.), Myth and Memory in the Construction of Community: Historical Patterns in Europe and Beyond, Brüssel 2000. Sur le rapport entre Histoire et Mémoire cf. Norbert Frei, Farewell to the Era of Contemporaries: National Socialism and Its Historical Examination en route into History, dans: G. N. Arad (édit.), History and Memory. Passing into History: Nazism and the Holocaust beyond Memory (Studies in the Representation of the Past, 9/1997), PP 59 – 79, ainsi que Uffe Østergård, Europa. Identitet og identitetspolitik, Kopenhagen 1998.

[2] www.holocausttaskforce.org.

[3] Fridtjof Nansen (1861 – 1930) organisa le rapatriement d'un demi-million de prisonniers de guerre russes et aida à atténuer la crise alimentaire dans la Russie révolutionnaire. Nansen a été nommé premier Haut commissaire de la Société des Nations pour les réfugiés et en 1923, le Prix Nobel de la Paix lui a été décerné. Cf. son travail « Videnskab og Moral » (« Science ou morale »), dans : Samtiden, (1908). Cf. aussi : Roland Hartford, Nansen, London 1997, PP 473 – 667.

[4] Cf. Financial Times du 18.4.2007, P 1.

 

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