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Magazine / Société / Roumanie et Bulgarie / Essai | 12.02.2007

Les joies secrètes du provincialisme, de Ivaylo Ditchev

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Small is beautiful

L'une des premières impressions de l'observateur étranger concerne la tranquillité et le provincialisme avérés des Bulgares. Ce n'est pas là une affaire de tempérament, mais d'une culture politique qui donne rarement la préférence à des solutions radicales. Prenons par exemple le régime favorable aux nazis des années 1930 : on promulgua effectivement des lois raciales en 1940, mais celles-ci furent appliquées à contre-cœur. Et Adolf Beckerle, l'ambassadeur allemand, de s'en plaindre en 1943 dans une lettre notoire au ministre des Affaires étrangères : les Bulgares avaient grandi parmi « les Arméniens, les Grecs et les Tsiganes » ; leur faisait donc défaut la clarté idéologique des nationaux-socialistes en matière de race. De courageux députés, intellectuels et prêtres s'opposèrent à l'assassinat des juifs ; et pourtant l'armée bulgare allait compromettre cette résistance en livrant quelque 12 000 juifs aux Allemands dans les territoires occupés par la Wehrmacht. La Bulgarie n'est donc ni une nation hantée par des fantômes du nazisme, ni une nation de héros.

Le communisme aussi resta (heureusement) d'une certaine manière provincial. Contrairement à l'image largement répandue d'une Bulgarie politiquement très liée à l'Urss, le communisme bulgare était le contraire même de celui des Soviétiques. 10 000 assassinats en 45 ans, ce qui correspond assez précisément à la moyenne des dictatures du « Tiers-Monde ». Il n'y eut certes à aucun moment de révolte contre le système et on peut aujourd'hui constater un certaine nostalgie du bon vieux temps. Ce qui ne signifie pas que les gens aient jamais été enthousiasmés par les idéaux communistes. Selon l'anthropologue Gerald Creed, les Bulgares ont « domestiqué la révolution » et transposé les idéaux du marxisme-léninisme dans un monde contemplatif, petit-bourgeois, de l'échange entre parents et voisins. Les gens de ma génération se souviennent du héros de l'Union soviétique Alexandre Matrossov qui avait bouché avec son corps la meurtrière d'un bunker allemand et de la sorte rendu possible l'attaque de l'Armée rouge. Nos manuels scolaires le présentaient donc en tant que modèle éthique. Mais il y a apparemment une autre version dont nous n'avons il est vrai jamais entendu parler à l'école, sans doute parce qu'elle n'était pas assez symbolique : le soldat bulgare aurait enveloppé la meurtrière de sa capote.

Les lecteurs de la presse illustrée aiment ces interprétations du caractère national bulgare qui balancent avec légèreté entre les deux pôles de la fierté et de la honte. Je voudrais approcher ce caractère national non pas sur le mode essentialiste, mais d'un point de vue constructiviste et me référer aux économies-mondes de Fernand Braudel et d'Immanuel Wallerstein : la Bulgarie n'est pas seule à se caractériser comme un dispositif étroitement imbriqué où l'autonomie de l'État n'est qu'une pièce au sein d'un mécanisme supérieur. Mais en Bulgarie la culture politique se conçoit à partir d'une image à valeur universelle, celle de la province. Par province (pro + vincere), les anciens entendaient la périphérie conquise et stabilisée par la Pax Romana. Chaque centre a sa province, mais il y a différents niveaux de provincialisme. Il est des territoires qui aspirent à une certaine autonomie. D'autres doivent être qualifiés de « province profonde » parce qu'ils n'ont pas de perspectives réalistes d'autonomie. Ma définition de la province est celle d'un tissu de rapports entre centre et périphérie issu de contextes historiques, économiques ou politiques.

Un des caractères déterminants de la province, c'est le jeu entre deux légitimités : les élites doivent leur position locale au fait qu'elles ont accès au centre de l'empire ; leur position dans l'empire à celui d'y représenter une communauté locale. C'était le cas des élites bulgares dans l'Empire ottoman du XVIIIe siècle. Comme la plupart des empires, l'Empire ottoman était ouvert à l'autonomie confessionnelle. Il n'y avait pas de normes impériales : les droits et privilèges des villes et villages dépendaient au contraire de la capacité des autorités locales à négocier vis-à-vis des représentants de la Sublime Porte. Intervenait encore dans les rapports avec le pouvoir central un facteur personnel particulier : les médiateurs garantissaient la paix locale de leur vie et de leurs biens. Il faut se souvenir que les Bulgares de l'époque habitaient de petites villes ou des villages où tout le monde connaissait tout le monde ; on imagine facilement l'étrange combinaison de gratitude et d'ingratitude à l'égard du pouvoir qui devait résulter de cet arrangement.

On trouve le même dispositif à Rome ou au Moyen Âge ; il n'a donc rien d'unique. Ce qu'il y a de particulier dans le cas bulgare, c'est que le processus ait pu si facilement se combiner avec la modernité. Le pays est dépourvu, en matière d'autonomie, de longue tradition historique. L'État bulgare apparu à la fin de la guerre russo-turque de 1878 n'accéda à l'indépendance complète de l'Empire ottoman qu'en 1908. Les catastrophes immédiatement consécutives de la seconde guerre balkanique et de la Première Guerre mondiale plongèrent la nation dans la dépression et dans un système de profonde dépendance économique et politique (par exemple les conditions accompagnant les crédits accordés par les banques françaises). Pour finir : la Bulgarie des années 1930 allait passer après une courte période de prospérité et d'autonomie dans la sphère d'influence allemande, puis sans transition à partir de 1944 dans celle de l'Union soviétique.

Cette dernière forme de « souveraineté limitée » mérite un examen plus minutieux. Contrairement au paradigme « totalitaire » - la présentation du communisme comme d'un système de sociétés atomisées avec des individus aliénés les uns aux autres – cette phase a été (surtout dans les Balkans) une reproduction, du dispositif ottoman de médiateurs concernés par les populations et engagés entre le pouvoir central et le peuple. Une seule modernisation eut lieu, celle des ensembles autonomes patriarcaux ; ces derniers n'étaient plus de petits villages ou des millet (communautés fondées sur la religion), mais des entreprises, des unions artistiques ou des organisations politiques.

Le chef de l'unité se situait à un certain niveau de la nomenklatura et il avait accès aux membres des cercles supérieurs de celle-ci. Les membres de l'ensemble lui étaient fidèles parce qu'il défendait les intérêts du groupe et lui procurait des avantages, de même que c'était souvent le groupe lui-même qui l'avait appelé à ces fonctions. Le collectif était lié au chef par un système de rapports personnels de fidélité, pas au sens féodal, mais plutôt au sens d'une parenté éloignée et reposant sur l'appartenance commune à une région, l'échange de services, les beuveries et la fornication. Toute critique sociale ou politique était pour le chef source de problèmes immédiats et passait pour immorale. C'est pourquoi les dissidents qui plaçaient des principes abstraits au-dessus de la fidélité communautaire se voyaient d'ordinaire marginalisés (et en Union soviétique internés dans des hôpitaux psychiatriques). Ce n'est pas un hasard si les premiers groupes d'opposition des années 1980 étaient qualifiés d' « informels ». Au sommet de la hiérarchie il y avait Todor Jivkov, le secrétaire général du Parti communiste bulgare, qui sut pendant ses 35 ans de carrière incarner avec un succès étonnant le code provincial. Il s'entendait aux faux-fuyants dans ses rapports avec l'Union soviétique, parlait de façon simple et rudimentaire, évitant avec une habileté toute bureaucratique de prendre des positions claires dans les affaires qui comptaient de façon à ne pas troubler la quiétude des masses (ne disait-il pas dans les années de la perestroïka qu'il fallait adopter la politique de l'autruche et attendre que la tempête passe ?). Les gens se disaient que mieux valait lui qu'un dément comme Nicolae Ceausescu : il mène les Russes par le bout du nez et nous procure du pétrole à bas prix et de bonnes années.

Un exemple personnel. Presque tous les ans la faculté de philosophie de l'université de Sofia organisait dans les années 1980 un séminaire portant sur des questions de sciences humaines ou sociales. Ce qui nous permettait de mener des discussions courageuses au plan intellectuel. Comment se fait-il donc que nous n'ayons jamais signé la moindre pétition commune contre le régime ? La réponse est simple : le séminaire était rendu possible par une série de collègues estimés qui mettaient en jeu leur carrière et auquel nous ne voulions pas nuire en allant « trop loin ».

Ce qui transforme un département d'université, un parti ou une entreprise en structure quasi familiale, c'est l'absence de normes contraignantes à l'intérieur : les sanctions s'effectuent sous la forme traditionnelle de l'assassinat d'otages ; elles ressemblent à ce que l'Albanie communiste désignait comme « faute objective ». Le clan entier devait payer pour la faute d'un seul. Du moment où les diplômes, les références ou les documents officiels n'ont de loin pas l'importance d'un coup de téléphone personnel, l'instance de contrôle peut compter sur le facteur humain ; c'est la culture de la transmission orale qui produit la politisation.

D'autant que la modernité a liquidé les formes traditionnelles et ritualisées de la vie commune et produit une sorte de promiscuité sociale. « Nous sommes tous cousins », déclarait l'ex-chef du gouvernement Ivan Kostov. Depuis que la frontière entre communistes et non communistes (sacralisée dans les années 1990) s'est quelque peu estompée, on rencontre les politiques, les entrepreneurs, les stars médiatiques, les journalistes, les représentants d'organisations non gouvernementales et même les criminels dans les combinaisons les plus étranges. Un milieu où l'adhésion à des principes, à des idées semble ne plus convenir. Et quand ces combinaisons tournent le plus souvent à l'attaque personnelle, la presse illustrée s'en délecte. Parmi les exemples tout récents de cette année : la déchéance d'un ex-député victime d'outing en plein Parlement, celle d'un procureur général traité de fou par le magistrat suprême dans un document falsifié, celui d'un ex-maire de la capitale confronté simultanément à cinq plaintes pour corruption. On ne saura jamais si ces accusations reposent sur des réalités ou relèvent de la pure invention. Dans les querelles familiales il n'y a pas non plus de gagnants et de perdants.

 

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