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Magazine / Société / Islam européen / Discours | 02.05.2007
La liberté d'expression dans une société plurielle., de Kenan Malik
Certains désaccords récents sur la question de la liberté d'expression ont certes été alimentés par la colère des musulmans. Mais l'idée qu'ils constituent la principale menace à la liberté d'expression est absurde, tout particulièrement dans un pays comme la Grande-Bretagne, où les lois contre la diffamation revêtent un caractère quasi moyenâgeux et où les libertés sont continuellement attaquées au nom de la prétendue lutte contre le terrorisme.
Si les musulmans ont en effet profité de la culture de la censure (et du refus de porter atteinte à l'autre) qui caractérise aujourd'hui les sociétés occidentales, il est toutefois absurde de croire qu'ils en sont à l'origine. Absurde également de prétendre qu'elle leur profite. Et quand bien même ce serait le cas, cela ne concerne pas l'ensemble des musulmans mais bien ceux qui, au sein de leurs communautés, détiennent le pouvoir et entendent le conserver. Le réel impact de la censure est d'affaiblir les mouvements progressistes au sein des minorités.
Revenons à la controverse déclenchée par les caricatures danoises. L'opinion générale était que tous les musulmans étaient froissés par ces caricatures et souhaitaient les voir censurées. Faux. Bünyamin Simsek, musulman et membre du conseil d'Aarhus (Danemark), a participé à l'organisation d'une contre-manifestation lors des protestations anti-caricatures. " Un grand nombre de musulmans dans cette ville, dit-il, souhaite vivre dans une société laïque et adhère à l'idée que la religion est une affaire entre eux-mêmes et Dieu et non l'affaire de la société. " Il n'est donc pas seul. Mais la course à la censure fait taire ces voix, jugées offensantes.
Les censeurs du multiculturalisme contribuent au renforcement de l'influence des éléments les plus conservateurs et à l'affaiblissement de ceux qui entendent contester la tradition et l'autorité. C'est la raison pour laquelle des groupes comme les Southall Black Sisters, une organisation de femmes asiatiques militantes qui depuis plus de vingt ans combat le racisme et la discrimination contre les femmes, s'opposent farouchement à l'idée que porter atteinte à une culture constitue une infraction à la loi. En réponse au projet du gouvernement britannique de faire de l'incitation à la " haine religieuse " un délit, Rahila Gupta, membre des Southall Black Sisters, a déclaré qu'une telle censure " allait amplifier l'intolérance religieuse et restreindre le droit des femmes à la dissidence. " Et ceci, a-t-elle faitremarquer, " est un trop lourd tribut à payer pour apaiser une communauté aliénée. "
Cette notion d' " atteinte " donne à penser que certaines croyances revêtent une telle importante, une telle valeur, qu'il faudrait les protéger de toute insulte, caricature ou remise en question. Or, l'importance du principe de la liberté d'expression, c'est justement qu'il récuse l'idée que certaines questions ne puissent pas être soumises à controverse, garantissant ainsi un contre-pouvoir. C'est pourquoi la liberté d'expression est essentielle, non seulement à l'exercice de la démocratie, mais aussi aux aspirations de ces groupes que les processus démocratiques classiques ont peut-être ignorés. En d'autres termes, la liberté d'expression prend tout son sens pour ceux qui contestent le pouvoir, et non pour ceux qui le détiennent ; la censure, quant à elle, n'a de sens que pour ceux qui ne veulent pas voir leur autorité remise en cause.
Bien sûr, loin d'être progressistes, ceux qui tiennent des propos offensants sont en général sectaires – racistes ou homophobes. Mais on doit pouvoir remettre en cause aussi bien les idées progressistes que les idées réactionnaires. La liberté d'expression pour tous à l'exception des gens sectaires n'a pas de sens. Le droit à la liberté d'expression n'a de force politique que lorsque nous devons défendre les droits de ceux dont nous méprisons les opinions.
En tout cas, on ne peut pas contester les idées sectaires en les interdisant. Cela ne fait qu'envenimer les ressentiments. Comme l'a un jour déclaré Milton, " Se protéger des doctrines néfastes par la loi me fait penser à la prouesse de cet homme qui voulait empêcher les corbeaux d'entrer en fermant son portail. " Censurer les idées détestables ne les fera pas disparaître. Ce n'est qu'un moyen d'éviter d'avoir à les prendre en compte. La liberté d'expression est le seul moyen pour nous d'exprimer clairement nos désaccords avec ces gens pour mieux combattre leurs idées.
La liberté d'expression ne veut pas dire qu'il faut accepter toutes les opinions. Mais les laisser s'exprimer au grand jour permet de combattre celles que nous trouvons inadmissibles. Aujourd'hui, pourtant, nous faisons tout le contraire. Certaines opinions, jugées de mauvais goût, sont interdites quand d'autres ne sont jamais remises en question car nous redoutons de porter atteinte à des cultures différentes.
Mais vous nous avez mal compris, disent les censeurs. Nous ne sommes pas là pour censurer. Nous voulons juste garantir le respect de toutes les croyances et de toutes les cultures. Cet argument prend le contre-pied total de la notion même de respect.
Au sens traditionnel kantien du terme, le respect exige que nous traitions chaque homme comme un être moral et autonome. Tout individu a la capacité d'exprimer des convictions politiques et morales et d'agir selon elles. Tout individu est responsable de ses opinions et de ses actes et doit accepter d'être jugé par rapport à ces mêmes opinions et actes. Ce qui fait toute l'importance de la liberté d'expression, c'est qu'elle est l'expression de l'autonomie morale de chacun, de la capacité des hommes à débattre avec énergie de leurs croyances et leurs actes et d'en assumer les conséquences.
La censure exige le respect, non pas de l'individu, mais de ses idées. Ce faisant, elle sape l'autonomie de l'individu, en limitant le droit à critiquer les croyances des autres tout en affirmant que ceux qui sont la cible des critiques sont trop fragiles et vulnérables pour résister aux critiques, satires et insultes.
Loin de leur accorder le respect dû, la censure traite les gens non pas comme des êtres autonomes mais comme des victimes impuissantes qu'il faut protéger. En résulte une surenchère de la victimisation, chaque groupe essayant de se faire passer pour le plus offensé. On en arrive à une attitude hétéroclite face à ce qui est acceptable. Il y a à peine quelques mois, le leader musulman britannique Iqbal Sacranie a tenu des propos insultants envers les homosexuels. En réponse à l'enquête ouverte par la police, vingt-deux leaders musulmans ont adressé une requête au Times, réclamant le droit " d'exprimer librement leurs opinions dans un climat dégagé de toute forme d'intimidation et de brimades. " Ces mêmes leaders refusent le droit aux journaux de publier des caricatures de Mahomet.
Ceux qui au contraire sont satisfaits de la parution des dessins brocardant le prophète ne tolèrent pas la moindre raillerie à propos de l'Holocauste. Les groupes qui défendent les droits des homosexuels veulent quant à eux que musulmans et artistes raga soient poursuivis pour homophobie tout en se réclamant du droit de critiquer l'Islam. En somme, on défend son droit à la liberté d'expression tout en niant celui des autres.
On voit bien ici que le réquisitoire contre la liberté d'expression est en réalité un réquisitoire en faveur des intérêts d'un groupe. Je ne vois pas de meilleure raison pour refuser toute limitation de la liberté d'expression. Nous pouvons construire une société plurielle dans laquelle la liberté d'expression garantit à chaque groupe de la société les moyens d'entamer un dialogue. Ou bien une société fragmentée où une limitation de la liberté d'expression permet de garantir la paix. Le choix nous appartient.
Article basé sur le discours d'ouverture du 19° congrès européen des revues
culturelles qui s'est tenu à Londres, du 27 au 30 octobre 2006.
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