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Magazine / Société / Négationnisme / Article | 18.04.2007

Une histoire intégrée de l'Holocauste, de Saul Friedländer

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Histoire intégrée

David Moffie soutient sa thèse de docteur en médecine à l'université d'Amsterdam le 18 septembre 1942. À droite du docteur en médecine frais émoulu, sur une photographie de l'événement, le professeur Ariens Kappers, patron de la thèse, ainsi que le professeur H. T. Deelman ; à sa gauche, l'assistant D. Granaat. Autre membre du corps enseignant,visible de derrière, probablement le doyen de la faculté de médecine qui leur fait face de l'autre côté d'un grand bureau. À l'arrière-plan, flou, on reconnaît avec peine les visages d'une partie des gens qui se sont réunis dans cette salle assez mesquine, sans aucun doute des parents et des amis. Les membres du corps enseignant portent leur habit universitaire d'apparat, Moffie et l'assistant Granaat un smoking et un nœud papillon blanc. Sur le haut de son smoking, Moffie porte une étoile jaune grande comme une assiette où figure le mot jood. Moffie aura été le dernier étudiant juif de l'université d'Amsterdam à l'époque de l'occupation allemande. Il sera peu après déporté à Auschwitz-Birkenau. Il fera partie des 20% de juifs néerlandais ayant survécu ; des statistiques en fonction desquelles la plupart des juifs participant à la cérémonie ne s'en étaient pas tirés vivants.

Un tableau qui pose un certain nombre de questions. Comment semblable cérémonie pouvait-elle avoir lieu le 18 septembre 1942 alors qu'à dater de ce jour les étudiants juifs étaient exclus des universités néerlandaises. Les directeurs du volume Photography and the Holocaust ont trouvé la réponse : le dernier jour de l'année universitaire 1941-42 était le vendredi 18 septembre 1942 ; le semestre 1942-43 commençait le lundi 21 septembre 1942 ; une interruption de trois jours qui allait permettre à Moffie de soutenir avant que l'exclusion des étudiants juifs n'entre en vigueur. En d'autres termes : les autorités universitaires se déclarèrent d'accord pour appliquer le calendrier d'une façon contraire aux intentions de l'arrêté allemand. La décision illustre un comportement largement répandu dans les universités néerlandaises depuis l'automne 1940 : la photographie témoignant d'un acte d'insubordination, d'une volonté de tourner les lois et les dispositions de l'occupant.

Il y a plus. Les déportations à partir des Pays-Bas commencèrent le 14 juillet 1942. Les Allemands et la police autochtone arrêtaient presque tous les jours des juifs dans les rues des villes néerlandaises de façon à remplir leur contingent hebdomadaire. Moffie n'aurait pas pu participer à la cérémonie universitaire publique sans l'un des 17 000 permis spéciaux (et limités dans le temps) alloués par les Allemands au Judenrat. Le tableau renvoie donc indirectement aux méthodes mises en œuvre par les chefs du Judenrat pour protéger au moins provisoirement quelques-uns des juifs d'Amsterdam, mais en abandonnant à leur sort la grande majorité des autres juifs néerlandais et étrangers.

Le mot Jood, cousu sur le veston de Moffie, et qui garantissait la mort au frais émoulu docteur en médecine, n'apparaissait pas, nous le savons tous, en simples gros caractères ou autre alphabet usuel. Les lettres avaient été spécialement dessinées à cet effet ( et de façon analogue dans toutes les langues des pays où il était procédé à la déportation : Jude, Juif, Jood, etc.) ; avec une forme oblique, repoussante et confusément menaçante qui rappelait l'alphabet hébraïque tout en restant facilement déchiffrable. Cette inscription et sa graphie particulière illustrent bien, dans sa quintessence, la situation reproduite par la photographie : les Allemands, enragés, voulaient exterminer les juifs en tant qu'individus et faire disparaître ce que l'étoile et l'inscription représentaient, « le juif ».

Voilà comment un seul instantané communique à l'observateur l'intuition d'une multiplicité d'interactions entre hallucinations idéologiques et mesures administratives allemandes, institutions et choix individuels néerlandais, institutions juives, et au beau milieu le destin singulier d'un juif. Retraduit en mots, narré dans son contexte et interprété à plusieurs niveaux de sens, le tableau peut s'appréhender comme la représentation métonymique d'une histoire à multiples facettes, d'une entreprise que l'on pourrait définir comme une histoire intégrée de la Shoah.

Une histoire intégrée de la Shoah est nécessaire pour différentes raisons. D'abord : l'histoire ne saurait être réduite à des options et à des mesures allemandes ; elle doit au contraire inclure celles qu'ont adoptées les autorités, les institutions et les groupes sociaux les plus divers à l'intérieur des pays occupés et des États satellites en Europe sous contrôle allemand. Ensuite : les perceptions et réactions juives (qu'elles soient d'ordre collectif ou individuel) restent à chaque stade une partie indissociable de cette histoire ; le panorama historique ne peut les présenter comme un domaine séparé. Enfin : la présentation synchronique des événements qui se sont produits à tous les niveaux et dans des lieux différents nous permet de mieux enregistrer la taille, la complexité et l'imbrication réciproque des composantes extraordinairement nombreuses qui constituent l'histoire. Abordons trois points de plus près.

Point n'est besoin de revenir plus précisément sur le fait que l'histoire de l'extermination des juifs d'Europe ne s'arrête pas aux frontières du Reich allemand et ne se réduit pas aux choix des Allemands. Ce qui ressort par contre dans ce vaste réseau où viennent se combiner initiatives, soutien et acceptation passive, c'est sans doute le volume d'informations concernant l'extermination des juifs dont on disposait précocement dans toute l'Europe (Allemagne évidemment incluse). Par exemple quand l'officier payeur de réserve H.K. écrit le 18 juin 1942 chez lui de Brest-Litovsk : « À Bereza-Kartuska où j'ai fait halte à midi, on avait justement fusillé, la veille, environ 1 300 juifs.(...) Hommes, femmes et enfants avaient dû se déshabiller complètement et furent liquidés d'une balle dans la nuque. On désinfecta les vêtements qui allaient reservir. J'en suis convaincu, on ira jusqu'à transformer les juifs en chair à saucisse servie aux prisonniers de guerre russes ou aux travailleurs juifs spécialisés ». De même le soldat S.M., quelques mois plus tard, en route pour le front, de la ville d'Auschwitz : « 7 000 ou 8 000 juifs arrivent ici toutes les semaines pour y mourir au "champ d'honneur" ». Et d'ajouter : « C'est une bonne chose, à moment donné, de découvrir le vaste monde (...) ».

À Minden, les habitants parlaient déjà en décembre 1941 du sort des déportés de leur ville ; c'était du domaine public : les juifs inaptes au travail seraient fusillés. En février 1942, donc quelques semaines plus tard, l'évêque Wilhelm Berning d'Osnabrück notait l'existence d'un projet d'extermination de tous les juifs. Un information qui allait très vite atteindre non seulement les populations d'Europe de l'Est, mais les autorités des pays neutres – surtout la Suisse et la Suède, ainsi que les centres religieux et humanitaires. Le caractère très précoce de l'information conférant une dimension supplémentaire à la réaction des services gouvernementaux des États neutres d'Europe, de même qu'à celle du Vatican ou du Comité International de la Croix-Rouge, à un moment, au début de l'été 1942, où l'extermination battait son plein.

Jusqu'ici les analyses globales de l'époque ont fort peu intégré la dimension juive. Et quand l'histoire d'orientation généralement non juive l'évoque, la tendance est surtout à l'approche des attitudes collectives et institutionnelles : les décisions adoptées par les groupes dirigeants et quelques-unes des tentatives les plus connues de résistance. Or, du point de vue historiquement significatif, l'interaction entre les juifs des pays occupés et des États satellites d'Europe, les Allemands et la population ambiante s'établissait largement à un niveau bien plus élémentaire. Dès le début, toutes les actions menées par des individus ou des groupes juifs pour entraver l'effort nazi constituaient un obstacle, fût-il minuscule, à l'extermination totale : qu'il se fût agi de corrompre des fonctionnaires, des policiers ou des mouchards ; de payer des familles pour cacher enfants et adultes ; de fuir dans la forêt ou en montagne ; de se replier dans les petits villages ou dans les grandes villes ; de se convertir ; de rejoindre les groupes de résistants ; de voler de la nourriture ; de faire quoi que ce soit pour survivre. C'est à ce micro-niveau qu'il faut examiner les réactions et initiatives juives et les intégrer par la suite dans les secteurs plus larges de cette histoire. À ce micro-niveau, l'histoire est en grande partie une histoire des individus.

Servent à reconstruire l'histoire de la destruction des juifs d'Europe du point de vue individuel des victimes non seulement les témoignages devant les tribunaux, les entretiens et les mémoires ; il y a aussi à l'appui des journaux intimes (et des lettres) en nombre inaccoutumé qui furent rédigés pendant les événements et retrouvés au cours des décennies suivantes. Ces journaux et lettres ont été écrits par des juifs de tous les pays, de tous les milieux, de tous âges : ou bien ils vivaient directement sous domination allemande ; ou bien ils faisaient l'expérience indirecte des persécutions. Il demeure évident que les journaux doivent être utilisés avec le même regard critique que tout autre document. Mais ils restent irremplaçables en tant que sources de l'histoire des juifs durant les persécutions et l'extermination. Des centaines, sans doute des milliers de témoins allaient confier leurs observations à l'intimité du journal. Des témoignages qui décrivent de manière parfaitement détaillée les menées et la brutalité des acteurs, les réactions de la population, la vie des communautés et leur extermination ; mais ils retiennent aussi un quotidien fait de désespoir, de rumeurs, d'illusions et d'espérance qui se succèdent à tour de rôle, la plupart du temps jusqu'à la fin.

« Cher Papa, tristes nouvelles. C'est maintenant à mon tour, après ma tante, de partir ». Tel est le début de la carte crayonnée à la hâte par Louise Jacobson, 17 ans, et envoyée de Drancy le 12 février 1943 à son père se trouvant encore à Paris. « Mais je suis très confiante, comme tout le monde ici. Ne te fais pas de souci. D'abord nous partons dans de très bonnes conditions. Cette semaine, j'ai très très bien mangé. J'ai eu en effet droit à deux paquets supplémentaires. Le premier venait d'une amie déjà déportée et le second de la tante Rachel. Et il m'en est encore arrivé un de toi, juste au bon moment. (...) Nous partons demain tôt. Je suis avec des amis, car demain on viendra en chercher beaucoup. J'ai laissé ma montre et le reste de mes affaires chez des gens de ma chambrée sur lesquels on peut compter. Cher Papa, je t'embrasse cent mille fois de tout cœur. Courage et à bientôt, ta fille Louise ». Le 13 février 1943, Louise partait par le convoi n°48, avec 1 000 autres juifs, pour Auschwitz. Une amie survivante, ingénieur chimiste, avec elle lors de la sélection, lui glissa de se déclarer chimiste. Mais quand ce fut son tour, Louise allait se déclarer étudiante. On l'envoya à gauche, dans la chambre à gaz.

Ces chroniques personnelles, ces voix individuelles de juifs constituent les témoignages les plus immédiats qui soient d'événements courants et qui n'apparaissent pas, normalement, dans les autres sources. De même que les éclairs de l'orage illuminent une partie du paysage, ils corroborent des intuitions, ils préviennent des généralisations hâtives, ils brisent la suffisance de scientifiques soi-disant objectifs. Ils ne font souvent que répéter ce qui était déjà connu, mais ils l'expriment avec une incomparable émotion. C'est par exemple la jeune Elsa Binder qui note dans son journal à propos du massacre de quelque 12 000 juifs à Stanislavov, le 12 octobre 1941, quant au sort réservé à ses deux amies Tamarczyk et Esterka : « J'espère que la mort a été douce à Tamarczyk et qu'elle l'a fauchée tout de suite. Qu'elle n'a pas été contrainte de souffrir comme sa compagne Esterka qui fut étranglée sous les yeux de tous ».

Pour finir : la présentation intégrée – point trois – enrichit la perception historique de la Shoah d'une dimension essentielle ; elle n'a pas besoin d'être transnationale. Elle peut se rapporter à différents événements qu'on n'a pas l'habitude d'associer et qui se sont déroulés simultanément dans un seul et même pays. Fin décembre 1941, la décision d'exterminer tous les juifs d' Europe avait été prise. La Kirchenkanzlei, soit l'organe central de direction de l'Église évangélique allemande, allait réagir à une déclaration violemment antisémite provenant de toute une série d'églises « chrétiennes allemandes » par un communiqué refusant toute solidarité aux juifs baptisés : « La percée de la conscience raciale au sein de notre peuple, renforcée par l'expérience de la guerre et les mesures correspondantes de la direction politique, a eu pour conséquence l'exclusion des juifs de toute communauté avec nous autres Allemands. C'est là un fait incontestable que les églises évangéliques d'Allemagne ne peuvent négliger. Nous souhaitons donc, en accord avec la Délégation spirituelle de l'Église évangélique allemande, que les autorités prennent des mesures appropriées afin que les non-aryens baptisés restent à l'écart de toute pratique religieuse au sein de la communauté allemande ».

L'Église confessante protesta, mais cette protestation resta celle d'une minorité et n'appelait pas de contre-mesures. Quelques semaines auparavant, plusieurs évêques catholiques avaient fait circuler un texte qui s'entendait comme un soutien aux juifs convertis expédiés à l'« Est ». La Conférence des évêques allait, elle, récuser toute démarche de cet ordre, quelle qu'en fût la timidité. Quant au sort réservé aux juifs non baptisés, il n'en était bien sûr question ni chez les protestants ni chez les catholiques. En d'autres termes : quand on commença à déporter hors d'Allemagne et surtout dès lors que les premières usines d'extermination se mirent à fonctionner, Hitler et ses séides pouvait compter sur la passivité du seul contre-pouvoir qui eût jadis bravé le régime en raison de sa politique criminelle.

La simultanéité entre la décision d'exterminer tous les juifs d'Europe et la non-intervention déclarée des églises en faveur des juifs baptisés inscrit la phase précoce de la « solution finale » dans son contexte allemand plus vaste. Avec une connotation aussi tragique que paradoxale de ce contexte dans la mesure où les juifs du Reich et de toute l'Europe occupée célébraient au même moment leur libération à venir dès lors que les armées soviétiques enregistraient de premiers succès devant Moscou. Il n'y a qu'à Vilna et un peu plus tard à Moscou que des groupes minuscules s'en rendirent compte : la machine à exterminer commençait à tourner.

 

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