Le "non" de Sánchez à la guerre en Iran : quelle portée ?
Le Premier ministre espagnol, Pedro Sánchez, a confirmé dans une allocution télévisée, la semaine dernière, son opposition à la guerre en Iran. Auparavant, le président américain, Donald Trump, en présence du chancelier allemand, Friedrich Merz, avait fustigé le refus de l'Espagne d'autoriser les Etats-Unis à utiliser deux de ses bases. Trump a menacé de rompre les relations commerciales avec l'Espagne.
Plus qu'un simple accrochage verbal
Hospodářské noviny juge cet affrontement déterminant :
«Sánchez a reçu le soutien de Macron. Et on peut penser que plusieurs autres dirigeants sympathisent avec leur collègue espagnol, qui a compris dès la crise du Groenland, en janvier, qu'une politique de concession et de soumission vis-à-vis du président américain ne menait à rien. … Le conflit hispano-américain pourrait donc s'avérer être un chapitre relativement important dans l'évolution des relations transatlantiques, avec la formation d'un nouveau paradigme, et l'action d'un partenaire européen désormais plus sûr de son fait.»
Une divergence de nature idéologique
Sánchez agit par principe, souligne Večernji list :
«On ne peut pas dire qu'il est le premier dirigeant à dire non à Trump, car la Première ministre danoise, Mette Frederiksen, l'avait déjà fait sur le Groenland. Mais il y avait une différence de taille : il s'agissait d'une menace directe contre le territoire danois, alors que Sánchez souligne aujourd'hui une question de principe et une divergence de nature idéologique avec Trump. … Contrairement au mois de janvier, lorsque les autres dirigeants européens s'étaient rangés derrière la Première ministre danoise et opposés à Trump, personne ne s'est rallié à Sánchez cette fois-ci, à part quelques petits pays.»
Pacifisme et fatalisme
El Periódico de Catalunya s'interroge sur le "Non à la guerre" :
«Le rejet de la guerre suscite souvent des consensus rapides et réconfortants, car elle repose sur une affirmation morale quasi indiscutable : la guerre est mauvaise. … Mais cela ne suffit pas à l'éviter. … Personne ne souhaite aggraver une situation déjà problématique ou générer des conséquences imprévues. … Or cela paralyse toute action politique. … La question de l'Iran nécessite de surmonter le faux dilemme entre pacifisme moral et fatalisme politique. Le postulat selon lequel la guerre est moralement mauvaise ne signifie pas que toutes les guerres sont évitables ni que toute intervention est nécessairement pire que la passivité, même si l'intervention viole le droit international.»
A contre-courant
Les positions divergentes de l'Espagne pourraient être justifiées, estime le chroniqueur Pierre Haski dans la matinale de France Inter :
«Trump a rappelé que l'Espagne avait aussi refusé de s'aligner sur la décision de l'OTAN de passer les dépenses militaires à cinq pour cent du PIB. A la stupéfaction des Espagnols, le chancelier allemand a alors critiqué l'Espagne à son tour, au lieu de la défendre par solidarité européenne. … L'Espagne se distingue en politique extérieure : elle a reconnu la Palestine un an avant la France, a refusé de plier face à Trump sur ce chiffre de cinq pour cent, dont tout le monde reconnait en privé qu'il est fantaisiste, et maintenant manifeste son opposition à la guerre. Elle nous force à nous poser la question : et si elle avait raison ? Et si l'Europe décidait de dire 'non'.»
Néfaste pour Bruxelles
Pour Kathimerini, les divergences européennes sont un signe de faiblesse :
«Les relations avec les Etats-Unis deviennent plus compliquées lorsqu'un président américain – surtout celui en poste aujourd'hui – estime que Bruxelles n'a pas d'interlocuteur dédié et que les positions de certains pays ne convergent pas forcément avec celles de l'UE dans son ensemble. … Quoi qu'il en soit, la réaction insuffisante de l'UE face à la crise mondiale que nous traversons est un ultime rappel de la nécessité qu'il y a à engager des réformes et à changer de comportement si l'Europe veut devenir un acteur mondial réellement puissant et – ce qui est tout aussi important – être traitée comme tel.»
La dignité qui caractérise les grandes nations
L'Espagne sauve l'honneur européen, salue l'historien Salim Lamranin dans L'Humanité :
«De leur côté, la France, l'Allemagne et le Royaume-Uni, refusant de condamner la guerre d'agression, sont allés, dans un geste irresponsable, jusqu'à proposer leur aide pour stopper la riposte iranienne. Trump n'a pas tardé à réagir en demandant au secrétaire au Trésor de 'rompre toutes les transactions avec l'Espagne' et d'imposer de facto des sanctions économiques. Loin de se laisser intimider, Madrid a répondu avec la dignité qui caractérise les grandes nations : 'Les Etats-Unis doivent se conformer au droit international et aux accords commerciaux. Nous disposons des ressources nécessaires pour contenir l'impact d'un potentiel embargo.'»
Merz se range dans le mauvais camp
A la Maison-Blanche, le chancelier allemand a laissé tomber l'Espagne, écrit Der Spiegel :
«L'Amérique d'abord, l'UE après. C'est la ligne qu'a suivie le chancelier à Washington. L'Allemagne s'est tenue aux côtés du 'bully', et non de la victime. … Depuis plusieurs mois, Pedro Sánchez a adopté une politique claire. Il ne cesse de répéter que l'Espagne défend le droit international. Cela vaut pour Gaza, pour l'Ukraine, et maintenant pour la guerre en Iran. … On peut qualifier cette approche de naïve. … Mais Sánchez ne fait que rappeler les principes stipulés dans les traités européens. Le respect des règles fixées d'un commun accord sont l'essence même de l'UE. Sánchez tient le miroir aussi à l'Allemagne : sommes-nous prêts à jeter par-dessus bord nos valeurs, par peur du président américain ? Cette question reste pour l'heure sans réponse convaincante de la part de Merz.»
Irréfléchi
Süddeutsche Zeitung ne fait pas grand cas de la fermeté de Sánchez :
«Outre la question de savoir si en matière de défense, il est vraiment solidaire de se retrancher derrière les Pyrénées, où l'on se sent davantage en sécurité que sur le flanc Est de l'OTAN, on peut se demander s'il est judicieux de risquer une rupture internationale simplement pour marquer des points dans le pays ; une guerre commerciale doublée d'une inflation galopante. … Dans le meilleur des cas, l'UE montera au créneau. Sánchez aurait mieux fait d'anticiper cette possible escalade avant de faire cavalier seul. Si son cran et sa position sont respectables, notons que même dans les affaires personnelles, on atteint plus aisément son but quand on ne monte pas sur ses grands chevaux à la moindre divergence d'opinion.»
Un effet de manche pour se démarquer à gauche
Pour la politologue Estefanía Molina dans El País, les propos de Sánchez ont des visées politiques :
«Le Premier ministre cherche à conquérir l'espace politique de Sumar et Podemos [partis de gauche]. … La dégradation des relations avec les Etats-Unis en raison de la guerre en Iran permet à Sánchez de renforcer sa position de leader de la gauche. … Il a décidé de tirer profit du contexte géopolitique, ne pouvant en faire de même sur le plan intérieur. Entrer en confrontation avec des technocrates, se présenter comme le principal défenseur de l'immigration au rebours des actions de l'ICE, et contester à l'ONU les actions américaines unilatérales fait partie de cette stratégie. … Mais les conflits armés ne résoudront pas la crise du logement et le problème des bas salaires en Espagne.»
Arrondir les angles
La Vanguardia rappelle à Sánchez quels sont les intérêts économiques de l'Espagne :
«Sánchez y va fort. … Depuis l'invasion russe de l'Ukraine, les Etats-Unis sont devenus le principal fournisseur de pétrole et de gaz de l'Espagne. … Le dialogue et l'apaisement sont désormais de mise. Lorsqu'on est alliés, il faut éviter une confrontation stérile. C'est une bonne chose que le gouvernement espagnol maintienne sa propre position, mais il doit aussi compter sur ses partenaires européens. … Trouver une issue qui permette un retour à la normale. … Il en va de notre rôle en Europe et sur la scène internationale, de notre économie, et de la bonne marche de nos entreprises.»
Le droit international est sans ambiguïté
Der Standard soutient la position de Pedro Sánchez :
«Le droit international ne prévoit que deux exceptions à l'interdiction du recours à la force : une autorisation du Conseil de sécurité pour intervenir militairement ; la légitime défense en cas d'attaque ou d'attaque imminente. Aucun de ces deux cas ne s'applique à l'intervention américaine et israélienne. Pourtant, un bon nombre de responsables politiques font preuve de compréhension en pointant le droit international comme un obstacle devant faire place à la realpolitik. Il convient pourtant de condamner d'une seule voix les évènements au Proche-Orient. Le Premier ministre espagnol montre la voie : dire 'non à la guerre en Iran !', sans chercher de circonstances atténuantes.»