Le Canada et l'UE : une alliance parfaite ?
La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a annoncé devant le Parlement européen, à Strasbourg, son intention de porter les relations entre l'UE et le Canada "au plus haut niveau possible". En présence du premier ministre canadien, Mark Carney, elle a précisé son projet en déclarant vouloir "que le Canada devienne le premier membre associé de l'UE". Si les motivations qui sous-tendent cette initiative paraissent relativement claires aux yeux des commentateurs, certains s'interrogent encore sur ses modalités d'application.
Déclaration d'amour publique et message à Trump
Aargauer Zeitung porte un regard lucide sur le rapprochement entre l'UE et le Canada :
«Le Canada n'accèdera certainement pas du jour au lendemain au marché intérieur européen. Comme pour l'Ukraine, pays ravagé par la guerre auquel l'UE avait laissé entrevoir une sorte de procédure d'adhésion accélérée, l'évocation de la possibilité de devenir 'membre associé' proposée au Canada devrait avant tout être considérée comme une déclaration d'amour publique. Et comme un message adressé à Donald Trump : à force d'imposer des droits de douane à ses alliés les plus proches, de les menacer et de les humilier, on finit par les rapprocher les uns des autres.»
Un projet visionnaire
L'offre qu'Ursula von der Leyen a faite au Canada est un geste qui fera date, se réjouit Club Z :
«Elle marque une tentative de créer un nouveau bloc mondial de démocraties, avec l'UE en son centre et le Canada en qualité de premier partenaire outre-Atlantique. Toutefois, le chemin est encore long, que ce soit sur les plans juridique, politique et géopolitique. Il faudra concrétiser cette idée, la faire avancer au sein des institutions et lui permettre de résister aux pressions venues de Washington et de Londres, mais aussi l'aider à faire face aux aléas de la politique intérieure de l'UE. Il s'agit d'un projet visionnaire. Mais les projets visionnaires commencent toujours ainsi, par un geste qui change notre manière de penser.»
Coopération à l'avenir incertain
Cette alliance naissante n'a rien d'un long fleuve tranquille, souligne Dnevnik :
«Pourra-t-elle seulement devenir une réalité si l'UE ne ratifie pas l'Accord économique et commercial global (AECG) avec le Canada ? Alors que les négociations ont été conclues dès 2014, plus d'un tiers des Etats membres de l'UE n'ont toujours pas approuvé cet accord. Et puis se pose la question d'un avenir un peu plus lointain : l'alliance résistera-t-elle à d'éventuels changements de la politique américaine après le départ de Donald Trump de la Maison-Blanche ? Ou encore lorsque Mark Carney ne sera plus Premier ministre du Canada, lui qui joue un rôle essentiel dans ce rapprochement entre le Canada et l'Europe ?»
Une porte entrouverte pour Londres
The New World veut croire que de nouveaux modèles d'adhésion permettraient également d'ouvrir une voie à la Grande-Bretagne :
«Après le rejet de l'Islande, par référendum, de l'ouverture de négociations en vue de son adhésion le mois dernier, Fabian Zuleeg, directeur général de l'European Policy Centre, a proposé que l'UE établisse de nouveaux modèles susceptibles d'offrir des 'possibilités de devenir membre partiel, progressif ou associé'. Elle semble désormais ouverte à cette idée. Cela ne signifie pas pour autant que l'UE accorderait volontiers au Royaume-Uni ce statut du jour au lendemain. Après tout, le Canada n'a pas demandé le divorce il y a dix ans après une rupture un peu amère. Mais cela laisse penser que la porte pourrait peut-être, juste peut-être, s'entrouvrir, si Burnham venait à appuyer un peu plus fortement dessus.»
Un symbole géopolitique majeur
The Irish Times fait part de son enthousiasme :
«Le Canada a montré qu'il pouvait résister avec fermeté au harcèlement commercial, mais aussi aux menaces d'annexion signées Donald Trump. Et Mark Carney a évoqué la nécessité d'une alliance pour les Etats de moyenne taille pour contrebalancer la pression exercée par les puissances hégémoniques. La proposition de von der Leyen est un message fort de solidarité et une réaffirmation de valeurs communes qui feront à n'en pas douter l'ire de Trump. Ce nouveau concept de former une association de membres pourrait servir de mécanisme de renforcement relationnel entre l'UE et d'autres Etats tels que la Grande-Bretagne, la Norvège ou l'Islande, sans que ces derniers n'en soient membres à part entière.»
On peut encore faire mieux
Il faut pousser cette nouvelle politique de partenariats encore plus loin, estime Pierre Haski, chroniqueur à France Inter :
«Dix pays de l'UE, dont la France, n'ont toujours pas ratifié un traité commercial avec le Canada signé il y a déjà dix ans ! Mais le contexte a changé. Dans le monde de Trump, les pays qui avaient des relations privilégiées avec les Etats-Unis doivent se réinventer sous peine de vassalisation. ... Cette alliance des puissances moyennes n'a de sens que si elle s'élargit à de grands pays du Sud. L'Europe, si souvent divisée et impotente, a ici une occasion de se trouver un objectif commun, et une place dans la recomposition du monde. Elle ne doit pas la rater.»
Un statut différent de celui de la Suisse
Un rapprochement à ce moment précis ne doit rien au hasard, observe Corriere del Ticino :
«L'ouverture de l'UE au Canada intervient alors qu'Ottawa et Washington sont engagés dans un violent bras de fer, marqué par l'imposition de droits de douane et de contre-mesures sur de nombreux produits. … Les tensions entre les deux pays ont donc conduit Ottawa à rechercher des liens économiques et sécuritaires plus étroits avec l'Europe. Mark Carney s'est prononcé en faveur d'une 'alliance unique' avec l'UE … : non pas une adhésion, mais un statut entièrement inédit. Il serait différent du cadre régissant les relations entre la Suisse et l'UE, fondé sur une longue série d'accords bilatéraux couvrant les domaines les plus divers, du commerce de marchandises à la libre circulation des personnes.»
Cela part d'une bonne idée
Le projet est judicieux mais sa mise en œuvre complexe, fait valoir La Repubblica :
«Une nouvelle alliance 'transatlantique' pour affronter la Russie, défier la Chine dans le domaine commercial et passer outre les excès de Donald Trump, qui brandit déjà comme mesure de rétorsion de 'très hauts droits de douane contre les produits européens.' L'initiative de Ursula von der Leyen en faveur d'une 'association' entre le Canada et l'UE est une première étape d'une importance géostratégique particulièrement novatrice. L'objectif est clair : trouver de nouveaux partenaires pour faire face aux insécurités de l'époque actuelle. Mais il convient encore d'étudier précisément sa mise en application qui demandera de faire preuve d'imagination dans l'interprétation des traités.»
Une proposition vide de sens
Ursula von der Leyen a perdu une occasion de se taire, critique Tages-Anzeiger :
«Le Canada, a proclamé von der Leyen avec un pathos malheureusement mal placé, devrait devenir 'le premier membre associé de l'UE', lié à l'Europe par une 'alliance pour l’avenir'. Ce ne sont là que des paroles creuses, si vous me permettez l'expression. Le statut de 'membre associé' n'existe pas au sein de l'UE. … Que veut donc dire von der Leyen ? Qu'entend-elle par cette 'alliance pour l'avenir' ? Bon sang de bonsoir... Au bout du compte, il ne reste que sa promesse de 'porter la relation entre l'Europe et le Canada au plus haut niveau possible'. Certes. Mais jusqu'où est-il possible d'aller ? Et si ce n'était finalement pas très loin ? Quand on n'a, au fond, rien à dire, il reste toujours la possibilité de ne rien dire du tout.»