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Magazine / Histoire / Narrating the Nation / Article | 06.05.2008

Narrating the nation: le pouvoir du passé, de Stefan Berger

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Contre-concepts idéologiques et territoriaux

Les historiens nationaux étaient confrontés au problème de savoir comment situer leur narrations nationales face à d'autres grands récits historiques, surtout ceux portant sur l'ethnicité, la race, la religion et les classes[1]. Si l'on compare leurs stratégies, on remarque le succès avec lequel les grands récits nationaux absorbaient et subordonnaient leurs rivaux. Dans la première moitié du dix-neuvième siècle, « nation » et « identité » étaient de toute façon des termes quasiment interchangeables, le dernier surtout avec « culture », et notamment relié à l'identité nationale. Ce n'est que dans le dernier tiers du dix-neuvième siècle, sous l'influence du darwinisme social, que le discours sur l'ethnicité a pris un caractère raciste et le racisme culturel une tournure biologique. Bien qu'une histoire nationale orientée par des critères de race avait des visées transnationales (par exemple le discours arien dans une Histoire nationale national-socialiste spécifique), la finalité résidait la plupart du temps dans la survalorisation de la nation.

Même si dans plusieurs pays européens, l'histoire ecclésiastique prenait une place importante dans la science historique, elle n'est jamais devenue une rivale sérieuse de l'Histoire nationale. La sacralisation de la Nation au dix-neuvième siècle a été accompagnée d'une nationalisation du discours religieux. Ainsi, dans des pays comme la Pologne, le dévouement à la Nation est renforcé par la religion chrétienne (la Pologne en tant que « Christ parmi les Nations »), alors que dans d'autres pays une confession particulière ayant le caractère spécifique de la Nation engendrait un rapport symbiotique (la foi luthérienne en Suède ; le catholicisme en Espagne ; l'orthodoxie en Roumanie et en Russie). La libération ou plutôt la protection de l'Europe face aux religions non chrétiennes est devenue une mission essentielle de plusieurs Histoires nationales européennes (par exemple la Reconquista en tant que devoir religieux et national de l'Espagne). Il est vrai qu'une histoire nationale démocratico-libérale signifie sans aucun doute un défi séculier pour la religion, et les historiens libéraux étaient en rupture formelle avec les religions instaurées (beaucoup plus fortes dans l'Europe catholique que dans l'Europe protestante). Mais néanmoins, l'introduction de fondements religieux dans les grands récits historiques nationaux restait caractéristique dans de vastes parties de l'Europe.

L'historiographie des classes remonte au dix-neuvième siècle, en particulier celle en rapport avec l'Histoire du mouvement ouvrier. Il ne s'agissait pas, en majorité, d'historiens professionnels, mais d'autodidactes comme Eduard Bernstein en Allemagne, Robert Grimm en Suisse ou Jean Jaurès en France, qui présentaient une forme politiquement fonctionnelle de l'Histoire nationale. La nationalisation de l'Histoire des classes correspond à la nationalisation croissante du mouvement ouvrier européen, qui s'efforce d'intégrer le travailleur dans la Nation. Elle le fait dans la mesure où elle utilise l'aspiration de la Nation à une homogénéité interne pour dénoncer les lignes de conflits sociaux comment étant des signes visibles que la Nation reste inachevée. L'histoire des révolutions en Europe a été elle aussi conçue de plus en plus comme une histoire nationale : 1789, 1848 et 1917 sont devenus les piliers du récit national en France, en Europe centrale et dans l'Union soviétique. Au vingtième siècle, une historiographie transnationale des classes n'a été que partiellement développée, comme par exemple avec la création en 1935 à Amsterdam de l'Institut international de l'Histoire sociale.

A partir de cette période, il n'y avait potentiellement pas seulement des concepts antagonistes à la Nation. Les alternatives territoriales abondaient elles aussi. Au dix-huitième siècle, il y avait encore plus d'Histoires régionales et européennes que d'Histoires nationales. Les récits internationaux de plus en plus mis au premier plan au dix-neuvième siècle devaient se situer face aux discours ambiants rivaux sur l'identité[2]. En revanche, on constate le succès avec lequel l'Histoire nationale accaparait d'autres concepts territoriaux d'identité. En Allemagne, en France et dans d'autres pays, les régions ont été érigées en éléments constitutifs et en symboles de la Nation, laquelle se définissait par les « origines » et les régions. Les nations impériales ont intégré d'autres nations en nationalisant un empire central et en le distinguant des régions périphériques de l'empire[3]. Après quoi on a imputé une mission civilisatrice globale à ce noyau national de l'empire, comme cela a été particulièrement visible dans le cas de l'empire britannique. Les devoirs de mission étaient également un élément constitutif des Histoires nationales européennes. Les historiens allemands n'hésitaient pas à charger l'Allemagne d'une mission culturelle en Europe de l'Est.

Parmi les conceptions territoriales du dix-neuvième siècle, celle de la Nation était de loin celle qui connaissait le plus de succès. Tout au long de la période impérialiste, des concepts européens de la Nation se sont propagés partout dans le monde, étant souvent confrontés à des conceptions de l'identité territoriale et idéologique indigènes. Certes adaptée, rejetée et transformée, la Nation est toutefois restée le cadre de référence centrale du monde post-colonial et l'historiographie s'est consacrée sur les cinq continents à la diffusion de récits nationaux[4].

Un autre élément constitutif de la Nation était des frontières solides, mais elles restaient très disputées dans beaucoup d'endroits dans l'Histoire européenne des dix-neuvième et vingtième siècles. Ainsi, les Histoires nationales étaient toujours des histoires portant sur des conflits de frontières et de régions frontalières. C'est précisément parce que la Nation devait être renforcée au niveau des frontières que les Historiens devaient justifier les lignes de frontières ou les remettre en question, et accaparer les régions frontalières, au service de l'Histoire nationale[5].

Alors que les lignes de frontières en Europe occidentale sont restées relativement stables après le Congrès de Vienne en 1815 et n'ont pratiquement pas était remises en question, ce thème était d'une importance sans comparaison pour l'Europe centrale et l'Europe de l'Est. Des Histoires nationales et territoriales qui se chevauchaient, qui avaient une importance centrale pour plus d'un récit historique, étaient ici à l'ordre du jour. La concurrence pour incorporer des territoires était d'autant plus féroce que les historiens en Europe centrale et en Europe de l'Est, à l'inverse de l'Europe occidentale, n'avaient souvent pas une longue histoire étatique et d'institutions publiques à laquelle se rattacher. La prédominance d'empires en Europe centrale et de l'Est posait à l'Histoire nationale le problème de manque de références. On ne pouvait pas raconter l'Histoire nationale en se reposant sur les puissances et les institutions publiques, donc seul les références, le langage et la culture populaires sont restés. Ce n'est pas par hasard que les historiens nationaux devançaient dans cette tâche les grammairiens, les folkloristes et les conteurs.

Les disputes des Historiens au sujet des frontières et des lignes de frontières ont atteint leur apogée dans l'Entre-deux guerres. Les lignes de frontières déterminées par les Traités de paix de 1919 devaient permettre au principe de souveraineté de l'État-nation de s'imposer définitivement. Mais la composition ethnique complexe de beaucoup de régions signifiait qu'inévitablement pour beaucoup de minorités ethniques, bien qu'appartenant à un État national « étranger », leur loyauté identitaire appartenait à d'autres États nationaux. Dans les pays vaincus de la première guerre mondiale en particulier, tels que l'Allemagne ou la Hongrie, cela s'est traduit par une historiographie qui s'efforçait de fournir des arguments pour élargir une frontière, sous prétexte de caractéristiques ethniques et culturelles spécifiques d'une population[6].

Au cours de la Deuxième Guerre Mondiale, les historiens ont alors assumé une co-responsabilité directe dans les « nettoyages ethniques » et les génocides, en faisant volontiers la volonté des hommes de pouvoir, qui souhaitaient voir de tels crimes contre l'Humanité être justifiés par des arguments historiques. La rivalité intensive des Histoires nationales dans la première moitié du vingtième siècle peut être très bien observée dans les Pays Baltes, dans les Balkans ou encore dans les régions frontalières entre l'Allemagne et la Pologne, la Hongrie et la Roumanie.

[1] Cf. Stefan Berger/Chris Lorenz (édit.), The Contested Nation : Ethnicity, Class, Religion and Gender in National Histories, Houndmills 2008 (en impression).

[2] Cf. Matthias Middell/Lluis Roura y Aulinas (édit.), World, Global, European and Regional Histories as Challenges to National Representations of the Past, Houdmills 2009 (en préparation).

[3] Cf. Stefan Berger/Alexei Miller, Nation Building and Regional Integration, c. 1800 – 1914: the Role of Empires, in: European Review of History, 15 (2008), (en impression).

[4] Cf. Stefan Berger (édit.), Writing the Nation. A Global Perspective, Houndmills 2007.

[5] Cf. Tibor Frank/Frank Hadler (édit.), Borders and Nations: Confrontations and (Re-)Conciliations, Houndmills 2008 ( en preparation).

[6] Sur l'Histoire populaire dans une perspective comparée consulter Manfred Hettling (édit.), Volksgeschichten im Europa der Zwischenkriegszeit, Göttingen 2003.

 

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