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08.09.2008

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Magazine / Histoire / Narrating the Nation / Article | 06.05.2008

Le colonialisme dans la mémoire européenne, de Andreas Eckert

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Passé colonial et identité nationale

Bien entendu, les répercussions de l'expérience coloniale sont devenues un sujet important non seulement en France, mais dans la majorité des anciennes puissances coloniales européennes, et n'occupent pas les esprits qu'exclusivement dans le domaine scientifique, mais aussi dans le débat public et parfois la sphère politique. L'intérêt pour les conséquences du passé colonial sur le présent se manifeste de façon particulièrement criante en France, mais aussi en Grande Bretagne. L'empire a contre-attaqué sous différentes formes et, non pas des moindres, sous la forme d'une immigration renforcée originaire des (anciennes) colonies après la Deuxième Guerre mondiale[1]. Dans les Versets Sataniques, Salman Rushdie, lui-même un « enfant de l'empire », a trouvé une formule forte pour exprimer l'énorme importance qu'a, selon lui, l'empire pour l'Histoire britannique : « le problème des Anglais réside dans le fait que leur Histoire a pour l'essentiel eu lieu outre-mer et que, pour cette raison, ils ne peuvent en comprendre la signification ».[2] L'histoire coloniale britannique n'a pas eu lieu qu'outre-mer, mais également en Grande Bretagne, où elle a là encore laissé des marques.

Si et de quelle façon les possessions et les activités d'outre-mer avaient un effet sur la métropole est une vieille question. Sir John Seeley, Professeur royal à l'Université de Cambridge, a présenté dans une étude publiée et extrêmement populaire, « The Expansion of England », la création de l'empire britannique comme n'étant rien de plus qu'un « acte d'absence d'esprit ». Bien sûr qu'en disant cela, il ne voulait pas suggérer que les conquérants impériaux et les proconsuls ne savaient pas ce qu'ils faisaient. Seeley déplorait davantage le fait que la majorité des Britanniques ne manifeste pas le moindre intérêt pour les entreprises impériales de leur pays, et que très peu les connaissent. Dans son livre, il souligne avec consternation que « nous croyons encore n'être qu'une race qui habite une île au large de la côte Nord du continent européen ».

Selon Seeley, la Grande Bretagne était au contraire une nation impériale sui generis, dont une partie constitutive de la perception et la définition de soi était l'expansion. Cette vision des choses ne pouvait pourtant pas s'imposer longtemps. Le fait que l'intérêt académique pour l'empire et les répercussions des expériences impériales sur la « métropole » ne se soit intensifié que longtemps après que l'empire est passé à l'histoire n'est pas sans ironie. Il y a à peine trois décennies encore, celui qui s'intéressait à l'étude de l'impérialisme britannique souffrait de l'image de collectionneur d'objets militaires réactionnaire, qui déplorait une grandeur révolue depuis longtemps. Toutefois un nombre important d'études qui tentent, sous diverses formes, de soutenir la thèse selon laquelle l'empire britannique aurait constitué une partie essentielle de la culture britannique et de l'identité nationale s'agglutinent sur le marché du savoir[3]. Linda Colley allait jusqu'à défendre l'idée qu'une identité britannique n'avait éclot qu'à partir d'une démarcation consciente vis-à-vis des « autres colonisés »[4].

Entre-temps, il est devenu populaire d'associer presque chaque aspect central de la société britannique à l'impérialisme (et ses répercussions). C'est une exagération, pour ainsi dire la surcompensation d'une négligence de cette dimension, ayant duré des décennies. Face à l'enthousiasme manifeste envers une programmation impériale pour chaque pièce de théâtre, à chaque occasion de consommer, l'historien Bernard Porter par exemple oppose une certaine dose de scepticisme. La Grande Bretagne a peut être possédé un empire dans lequel parfois le soleil ne se couchait jamais mais, écrit-il, les Britanniques auraient en majorité eu une attitude ignorante ou dans le meilleur des cas indifférente envers l'empire. Mais surtout, il n'y aurait à aucun moment eu une « culture impériale » unique et homogène prédominante ou caractérisant la nation. Par ailleurs, argumente Porter, l'empire britannique aurait pris des dimensions bien trop larges, variées et morcelées. Mais la société britannique était et reste toujours très complexe, caractérisée par des frontières religieuses, régionales et de classe. Dans ces circonstances, l'idée d'une culture nationale monolithique « imprégnée » dans l'empire n'aurait aucun sens[5].

De fait, que l'empire britannique, comme on l'a affirmé à plusieurs reprises, ait en effet été si important pour la vie de la majorité des Britanniques, même au plus fort de sa puissance, il y'a de bonnes raisons d'en douter. Toutefois, comment est-il possible qu'il soit si important pour le présent et l'avenir de la société britannique de se remémorer le royaume, s'il est vrai que l'influence de l'empire a été plutôt limitée dans le passé ? En tous cas, depuis la Deuxième Guerre mondiale, la majorité des britanniques se montre incapable de gérer comme il se doit la profonde transformation survenue dans l'identité nationale, qui prit forme à la fin de l'empire. On assiste à un refoulement croissant de la culpabilité liée au projet impérial de même que de la tristesse liée à la perte de l'empire passé. Au lieu d'une remise à plat du passé, on assiste plutôt à une fuite vers un narcissisme exagéré dans le paradis artificiel d'une identité homogène.

Cette fuite trouve par exemple son expression dans la xénophobie et dans le déni de la multiculturalité dans les grandes villes, pourtant une réalité. La question de l'immigration des « enfants de l'empire » en Grande-Bretagne est devenue dans les années 1960 une affaire politique de premier plan et n'a, depuis, plus disparu des débats publics. Alors qu'une grande partie de la presse se prononçait encore contre une restriction de l'immigration, les réactions de la population à cette hausse de l'immigration « colorée » des citoyens des pays du Commonwealth étaient, elles, nettement négatives. La politique allait bientôt devenir hostile à l'immigration. Les opposants à une poursuite de l'immigration en provenance des pays du Commonwealth craignaient d'une part pour l'identité britannique, et, d'autre part, ils considéraient les immigrants comme des bénéficiaires hardis de la providence étatique. Les idéologies de race refont surface dans une partie de la population, surtout après le 11 septembre 2001, et se manifestent de plusieurs manières : dans des débats hystériques au sujet de demandeurs d'asiles, par une hostilité envers les immigrants des pays d'Europe de l'Est, par la crainte de dangereux criminels « noirs », et surtout par la crainte d'être infiltrés par des étrangers, et plus particulièrement par des terroristes musulmans. Dans les villes les plus grandes, cela n'a toutefois pas empêché la pratique de la multiculturalité par les jeunes, toutes couleurs de peau confondues, et à tous les niveaux de la culture populaire.[6]

Dans ce contexte, le souvenir en Grande-Bretagne de la traite négrière, de la domination coloniale et de la décolonisation est contradictoire à l'heure actuelle. La mémoire de l'esclavage en particulier est omniprésente.[7] Le deux centième anniversaire de la décision de la Chambre basse britannique de déclarer illégitime la traite négrière avec les Britanniques et les autres colonies en est le motif formel. Il y'a un an, l'ancien Premier Ministre Tony Blair avait déjà exprimé sa tristesse, son « profond regret » à propos des esclaves africains - dont on estime à environ 4 millions le chiffre à bord des seuls navires britanniques - qui ont été déportés dans ce qu'on appelait le Nouveau Monde afin d'y effectuer des travaux forcés dans les plantations. Une marche dite « walk of witness » fut organisée à Londres sous la direction de l'archevêque de Canterbury pour commémorer ce triste chapitre de l'histoire de l'humanité. A Liverpool, qui fût en son temps le port anglais le plus important dans le commerce des esclaves, ce qui lui vaut d'être au centre des cérémonies du 200ème anniversaire de l'abolition de l'esclavage, l'International Slavery Museum (Musée international de l'esclavage) a ouvert ses portes en août 2007, avec pour objectif, comme le promet le site Internet du Musée, d' « œuvrer à une véritable prise de conscience de l'héritage de l'esclavage ».

De grands projets d'expositions se préparent également dans de nombreuses autres villes anglaises. Au Museum in Docklands londonien, une exposition permanente a été ouverte sur le thème « Londres, sucre et esclavage ». Hull, située au nord de l'Angleterre, célèbre le fils le plus célèbre de la ville, William Wilberforce, un orateur évangéliste hors-pair qui a en outre mené campagne auprès du Parlement européen pour l'abolition de la traite négrière. Cependant, un nombre non négligeable de critiques déplore le fait que dans cet « engouement pour le souvenir », il soit moins question d'esclavage et plus d'un sentiment de bien-être, quel qu'en soit le prix, de même que de célébration de prétendues valeurs britanniques telles que la démocratie et la tolérance à l'heure de la guerre contre le terrorisme. Il y a deux cent ans déjà, la lutte contre la traite négrière et l'esclavage est devenue un symbole de la vertu nationale, un moyen par lequel les Britanniques pouvaient affirmer leur amour inné pour la liberté et leur supériorité morale vis-à-vis des autres peuples. La fin de la domination coloniale britannique en Afrique et en Asie a elle aussi pendant longtemps été présentée comme l'expression d'une mentalité libérale et n'a absolument pas été interprétée comme un succès imputable à l'esprit anglo-saxon de l'amour de la liberté.[8]

Cette image a été durablement entamée bien avant les débats récents sur les méthodes de l'armée britannique lors de la guerre des Mao Mao en 1950 au Kenya. Un documentaire de la BBC et des livres de David Anderson et de Caroline Elkins simultanément publiés au début de l'année 2004 ont sévèrement balayé d'un revers de la main l'idée répandue selon laquelle la domination coloniale britannique en Afrique aurait connu une fin pacifique.[9] Leurs études ont réveillé des souvenirs désagréables et longtemps refoulés d'un chapitre noir de l'histoire coloniale de la Grande-Bretagne. A l'époque, les Britanniques ont qualifié la lutte contre les Mao Mao au cours de laquelle ils réprimaient une révolte anti-coloniale au Kenya de guerre entre le monde sauvage et la civilisation, de rébellion d'africains qui rejetaient la modernité et qui se réfugiaient dans un passé primitif et tribal pour enrayer la bonne marche du progrès. Elspeth Huxley, chroniqueuse la plus importante de la colonie blanche de Kenya, a qualifié la rébellion Mao Mao de « cri du marais ».

L'administration coloniale britannique a sévèrement maté la rébellion, principalement menée par le peuple Kikouyou. D'un côté, 95 européens dont 32 civils tués, et de l'autre, plus de vingt mille africains morts. Pendant la guerre qui dura sept bonnes années, plus d'un millier d'africains ont été pendus sur la base de lois anti-terroristes votées à la hâte, soit bien plus que dans n'importe quel conflit colonial, y compris celui de l'Algérie. Près de soixante-dix mille autochtones ont été jetés en prison, sans procès et la plupart du temps pour de nombreuses années, aussi bien que dans des camps d'internement, où l'administration les soumettait à des programmes de rééducation rigoureux. Il y eut plus de cent mille déplacés. David Anderson a écrit que le Kenya colonial des années 1950 était un État policier brutal : « en essayant de maintenir influence et autorité, le gouvernement britannique, qui au cours de la Seconde Guerre mondiale une décennie plus tôt avait à juste titre combattu la tyrannie, était lui-même devenu un tyran ».

Les livres d'Anderson et d'Elkins ont aussitôt déclenché un débat public véhément en Grande-Bretagne. « Notre Guantanamo », titrait le « Guardian » en parlant des Mao Mao, et l'hebdomadaire « The Economist » établissait des parallèles entre les méthodes britanniques au Kenya et la politique extérieure américaine de l'administration George W. Bush. Le manque du sens des responsabilités, une justice défaillante, le non-respect des conventions internationales, les mauvais traitements administrés aux prisonniers et les incarcérations sans procédure judiciaire ordinaire seraient autant d'aspects communs importants qui expliquent ce rapprochement. Dans « The Independent », l'historien Stephen Howe a déploré la défaillance des intellectuels de l'époque. Comparé à l'engagement de Jean-Paul Sartre, d'Albert Camus et des autres contre les crimes commis par la France pendant la Guerre d'Algérie, la réaction des artistes et penseurs britanniques au vu des violences extrêmes au Kenya aurait été plutôt timorée, une honte. Lors de débats publics sur la question de la guerre coloniale au Kenya, des voix se sont par ailleurs fait entendre pour que les collaborateurs encore vivants de l'administration coloniale répondent de leurs actes devant la justice. D'autres encore ont évoqué des réparations.

[1] Cf. Andrew Thompson, The Empire strikes back ? The impact of Imperialism on Britain from the midnineteenth century, London, entre autre 2003. Les caractéristiques principales de l'immigration des colonies vers la Grande Bretagne sont regroupées par Kenneth Lunn, Grande Bretagne, dans: Klaus J. Bade/Pieter C. Emmer/Leo Lucassen/Jochen Oltmer (Hrsg.), Enzykolpädie Migration in Europa. Vom 17. Jahrhundert bis zur Gegenwart , Paderborn 2007, PP 68 – 84.

[2] Salman Rushdie, Die Satanischen Verse, München, entre autres 1989, P. 337. Sur l'importance de la littérature dans le contexte des sociétés post-coloniales cf. Bill Ashcroft entre autres The Empire writes back. Theory and practice in post-colonial literatures, London 1989.

[3] Cf. notamment Peter J. Cain/Anthony G. Hopkins (Hrsg.), British Imperialism, 2 Bde ., London – New York 1993; John M. MacKenzie, The Popular Culture of Empire in Britain, dans: Judith M. Brown/Wm. Roger Louis (Hrsg.), Oxford History of the British Empire, Bd. 4: The Twentieth Century, Oxford 1999, PP 212 – 231; David Cannadine, Ornamentalism. How the British saw their Empire, London, 2001.

[4] Linda Colley, Britons, Forging the Nation 1707 – 1837, New Haven – London 1992.

[5] Cf. Bernard Porter, The Absent-Minded Imperialists. What the British really thought about empire, Oxford 2004.

[6] Cf. Paul Gilroy, After Empire. Melancholia or Convivial Culture? Oxford-New York 2004.

[7] Cf. Stephen Farell/Melanie Unwin/James Walvin (éd.), The British Slave Trade : Abolition, Parliament and People, Edinburgh 2007.

[8] Cf. Gerhard Altmann, Abschied vom Empire. Die innere Dekolonisation Grossbritanniens, Göttingen 2005.

[9] Cf. David Anderson, Histories of the Hanged. Britain's Dirty War in Kenya and the End of the Empire, London 2005; Caroline Elkins, Britain's Gulag. The Brutal End of Empire in Kenya, London 2005.

 

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