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Magazine / Histoire / Narrating the Nation / Article | 06.05.2008

L'holocauste et les valeurs européennes, de Uffe Østergård

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Le vide normatif

En 1945, l' « Heure Zéro » (Stunde Null) a commencé en Allemagne. C'est ainsi que beaucoup d'Allemands font référence au vide normatif dans lequel le pays s'est retrouvé après une capitulation inconditionnelle et la lente prise de conscience de la nature criminelle du régime nazi. Et, cependant, selon de nombreux historiens, la thèse de l'Heure Zéro n'est valable ni au niveau matériel, ni au niveau intellectuel. Une industrie de guerre efficace a survécu dans des usines relativement neuves et très développées jusqu'aux derniers mois de la guerre ; en effet, au début de l'année 1945, jusqu'à 80 à 90 pour cent de l'industrie allemande était intacte, puisque les bombardements alliés ont surtout touché des cibles civiles et des réserves de capacité. Ainsi, le potentiel industriel allemand d'après-guerre était plus important que celui de la majorité des autres pays européens, qui avaient été dépouillés par la domination nazie. Le rapport intellectuel avec le passé n'a pas non plus engendré l'Heure Zéro. Seule une minorité d'Allemands considéraient l'effondrement d'une régime comme une libération – la majorité le voyait aussi comme une défaite personnelle. Ainsi, en Allemagne de l'Ouest, seules les actions en Justice intentées en 1961 par les Israéliens contre Adolf Eichmann et, entre 1963 et 1965 le procès d'Auschwitz à Frankfurt ont créé une véritable discussion à propos de l'exécution des Juifs et de beaucoup d'autres victimes.

En 1945, non seulement l'Allemagne, mais la totalité de l'Europe se sont retrouvées dans une situation de crise. Compte tenu de l'euphorie de la libération, beaucoup de personnes n'ont pris conscience de cette crise que plus tard. Dans les derniers mois de guerre et immédiatement après la libération, beaucoup de mouvements de résistance dessinaient les contours d'une nouvelle Europe fédérale [1]. La Deuxième Guerre mondiale était au fond une guerre civile européenne, qui avait pour conséquence la division du continent par un « rideau de fer descendu de Trieste à Stettin », comme l'a si poétiquement formulé Winston Churchill lors d'un discours prononcé à Fulton dans le Missouri le 5 mars 1946.

Dès la fin des années 30 et le début des années 40, les États-nations européens étaient entrés
dans une crise profonde. La majorité des États étaient confrontés à une guerre civile entre les forces qui voulaient travailler avec les nazis et celles dont les idées socialistes ou national conservatrices les ont tout d'abord conduit à la résistance puis les avaient amené à s'allier à la Grande Bretagne et aux États-Unis. Grâce à la victoire des alliés, le principe de l'État-nation a survécu à l'Ouest comme à l'Est. En Europe occidentale, les anciennes élites se ressaisissaient relativement vite, après des intermezzi plus ou moins courts, pendant lesquels ils contrôlaient le gouvernement avec les mouvements de résistance. En Europe médiane, l'Armée rouge a très rapidement mis au pouvoir des gouvernements contrôlés par les communistes, comme en Tchécoslovaquie en 1948. Le résultat était des systèmes de domination qui (aussi impopulaires étaient-ils) pouvaient être décrits plus ou moins comme national-communistes [2].

Malgré la reprise économique relative, les États-nations sont restés secoués au plus profond d'eux même jusqu'aux années 50. Ce n'est qu'avec la forte croissance économique des années 50 et du début des années 60, et par le biais du processus d'intégration européenne que les démocraties occidentales ont pu se stabiliser [3]. Pendant que les gouvernements communistes à l'Est perdaient le peu de légitimité qu'il leur restait avec la répression des soulèvement populaires dans la RDA (1953), en Hongrie (1956), en Tchécoslovaquie (1968) et en Pologne (1968, 1971 et 1980), la croissance et l'optimisme à l'Ouest ont entraîné la révolte des jeunes et des étudiants, venue des États-Unis. C'est là que se sont fait entendre toutes les critiques politiques envers l'héritage européen.

Le philosophe français Jean-Paul Sartre l'a exprimé en 1961 dans l'œuvre qui deviendrait le manifeste anticolonialiste le plus important, Les damnés de la terre, de Frantz Fanon. Les travaux de Sartre soutenaient que l'heure était venue de faire un bilan très critique de la civilisation européenne. Dans ce texte écrit au plus fort de la Guerre d'Algérie, on pouvait lire : « Autrefois notre continent avait d'autres flotteurs: le Parthénon, Chartres, les Droits de l'Homme, la svastika. On sait à présent ce qu'ils valent et l'on ne prétend plus nous sauver du naufrage que par le sentiment très chrétien de notre culpabilité. C'est la fin, comme vous voyez: l'Europe fait eau de toute part. Que s'est-il donc passé? Ceci, tout simplement, que nous étions les sujets de l'Histoire et que nous en sommes à présent les objets. Le rapport des forces s'est renversé, la décolonisation est en cours; tout ce que nos mercenaires peuvent tenter, c'est d'en retarder l'achèvement. (…) Cela ne nous empêchait pas de tenir en même temps des discours racistes, sale nègre, sale juif, sale raton. De bons esprits, libéraux et tendres - des néo-colonialistes, en somme - se prétendaient choqués par cette inconséquence; erreur ou mauvaise foi: rien de plus conséquent, chez nous, qu'un humanisme raciste puisque l'Européen n'a pu se faire homme qu'en fabriquant des esclaves et des monstres. » [4]

Sartre a vu dans la décolonisation une occasion de fustiger la civilisation européenne comme sanctuaire du racisme et des génocides, néanmoins, sa réaction était également une réponse au déclin oppressant des « valeurs européennes », qui était clairement la raison pour laquelle les nazis et les fascistes faisaient la guerre à la démocratie, au libéralisme, au socialisme, à la philosophie des Lumières et à la chrétienté, au nom d'une idéologie totalitaire et raciste. Cette crise était la véritable Heure Zéro en Europe. Les traités européens - des Traités de Rome signés en 1957 et allant jusqu'au Traité constitutionnel pour l'UE - y font référence en mentionnant l'Europe et les valeurs européennes.

Malgré toutes les différences, le bilan de Sartre et les éloges réticents manifestés pour les traités ont un point en commun : une idée relativement claire des « valeurs européennes », qui sont soit acceptées de bon cœur, soit rejetées dans leur totalité. En effet, le passé de l'Europe a, tout comme le dieu romain Janus, deux visages et deux facettes contradictoires. C'est à cette même Europe qu'appartiennent à la fois Auschwitz et les bombes atomiques, mais aussi les droits de l'Homme et la démocratie. Dans les années 90, en raison de la guerre civile en ex-Yougoslavie, l'Europe a encore une fois dû tirer les mêmes leçons.

[1] Cf. Uffe Østergård, Europe's Saints : The Official Construction of a History of the European Union, dans : J. P. Burgess (édit.), Museum Europa. The European Cultural Heritage between Economics and Politics, Kristiansand 2004, PP 31 – 66.

[2] Sur le concept « national-communisme» cf. Robin Okey, Eastern Europe 1740 – 1980. Feudalism to Communism, London 1982.

[3] Cf. Alan Milward, The European Rescue of the Nation-State, london 1992.

[4] Préface écrite par Jean-Paul Sartre, de l'œuvre de Frantz Fanon, Les damnés de la terre, Paris 1961 ; traduction d'après l'édition anglaise, London 1967, PP 22 et 23.

 

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