szmtag

08.01.2009

euro|topics illustration
euro|topics
 

Magazine / Société / Roumanie et Bulgarie / Essai | 12.02.2007

Les joies secrètes du provincialisme, de Ivaylo Ditchev

« retour . 1 . 2 . 3 . 4 . 5 . suivante »


Passions égalitaires

Il n'est pas aisé, dans une société aussi embrouillée, de maintenir une distinction entre l'individu et le pouvoir. Les sociétés égalitaires remplacent l'écart social par les jugements moraux. C'est la mentalité « en Bulgarie on est bon ou on vit bien », selon l'heureuse formule du sociologue Jivko Georgiev. Les sondages montrent que pour 80% de la population ce sont en tout premier lieu les criminels, puis les politiciens qui ont profité de la « transition » après la chute du communisme. Il y a rarement plus de 20% de soutiens en faveur du Parlement.

D'un point de vue sociologique, la société bulgare est relativement peu différenciée. La plupart des familles remontent au XIXe siècle, à l'époque où « Bulgare » était synonyme de « paysan », ce qui correspondait à la division prémoderne du travail au sein de l'Empire ottoman. Le communisme allait aplanir les différences sociales existantes sans pour autant laisser émerger une concentration féodale de pouvoir comme en Union soviétique. La traduction erronée de « Guerre et paix » de Léon Tolstoï en bulgare illustre bien l'opposition dramatique entre ces deux cultures qui apparaissent pourtant comme semblables dans les représentations occidentales. Le prince Bolkonski de l'original traverse le « village de son père ». Conclusion du traducteur bulgare, il passe par le village où est né son père ; il ne peut tout simplement pas se figurer que le village ait été la propriété de ce dernier.

Avec le communisme bulgare, c'est le système ottoman d'une population égalitaire et de médiateurs négociant avec un centre lointain qui s'est reproduit.
La « période de transition » des années 1990, au contraire, a produit des différences sociales qui n'étaient pas seulement considérables et choquantes, elle les a rendues manifestes, rompant de la sorte avec le tabou idéologique du régime communiste et transformant la richesse en chose qui pouvait s'exposer (comment devenir banquier sans le capital nécessaire ? On achète un voiture coûteuse et on se fait aménager un bureau de marbre pour gagner la confiance des investisseurs). La division entre « nous » les victimes et « les autres », soit les coupables, héritée du communisme trouvant dès lors une nouvelle dimension, cette fois économique. Bien sûr, nombre de représentants de la nouvelle classe étaient en réalité des criminels ou d'ex-membres des services secrets. Ce qui demeure intéressant, ce sont par contre les mythes qui courent autour des affaires et de la propriété privée et que colportent également
les médias pourtant intégrés à l'économie de marché. Comme s'il s'agissait d'une prophétie à usage propre. Quiconque est en effet persuadé que les affaires ne sont que manœuvres criminelles a le choix entre ne pas en faire ou bien passer dans le camp des « autres ». Certains lecteurs se souviendront des deux cultures, l'une bourgeoise l'autre prolétarienne, de Lénine. Ce que Lénine ne pouvait imaginer, c'est que les deux cultures puissent coexister tellement longtemps au sien d'une société moderne.
Ce qui reste, c'est que les années 1990 vinrent troubler la cohabitation entre le centre et la périphérie ; elles alimentèrent des espoirs fous de faire fortune du soir au matin, d'émigrer dans un pays imaginaire ou de changer de profession. Le champ embrouillé des possibles se réduisant peu à peu et le modèle provincial s'imposant : il est aujourd'hui beaucoup moins vraisemblable qu'un quadragénaire émigre, qu'un citoyen moyen fonde un journal ou qu'un groupe de sympathisants des mêmes idées fasse enregistrer un parti politique. Ce genre de choses sont réservées aux « autres », aux méchants. Une attitude qui a beau rappeler le célèbre fatalisme oriental mais qui a aussi ses bons côtés, car des tentations qui durent des années finissent par épuiser leur charme et les gens s'en trouvent aigris.

Après le reflux de la vague de criminalité des années 1990 le citoyen moyen redoute beaucoup moins de faire les frais du crime dans la mesure où sa voiture et ses biens n'intéressent plus les gangsters, désormais professionnels. Ces derniers devant à leur tour payer, néanmoins, pour leur actes ; ils sont régulièrement liquidés par leurs rivaux. Une théodicée provinciale, soit la tentative de penser en même temps la foi dans la justice divine avec la présence du mal dans le monde, telle que l'a formulée l'ancien tsar Siméon II (1943-1947), désormais Siméon de Saxe-Cobourg-Gotha, chef du gouvernement de la république bulgare (2001-2005) : les citoyens moyens ne devaient pas s'inquiéter de la hausse dramatique du nombre d'assassinats dans le pays.

La politique de double irresponsabilité consiste dans le fait que les puissants profitent de la coexistence des mondes parallèles ; de ce qu'ils puisent leur légitimité au sein de chacun d'eux des contacts noués dans l'autre ; aucune des deux parties ne pouvant en définitive être inquiétée. Et on n'a que trop volontiers recouru à ce modèle traditionnel centre-périphérie durant la période de préparation à l'adhésion européenne. Ce qui change par rapport à l'Empire ottoman et au pouvoir soviétique, c'est que les citoyens et citoyennes ne sont plus divisés socialement en fonction de la transparence, mais engloutis par la vague d'informations détaillées dont les nouveaux dirigeants submergent en douceur l'opinion.

Dans toute l'Europe les mauvaises informations viennent de Bruxelles et les bonnes de chez soi. Mais l'Europe orientale a traversé ce processus de déception progressive en seulement quelques années : l'UE fut d'abord un allié contre les affairistes nationaux, pour en devenir peu de temps après le complice de plus en plus accusé. La Bulgarie n'a pas fait exception quant aux radicalisations de droite et de gauche dans toute l'Europe et qui est pour partie le résultat de cette déception. Ce qui la singularise, c'est la discrétion qui a marqué cette évolution. Les deux tiers de la population continuent de soutenir la construction européenne et même les néofascistes qui ont soudainement émergé dans l'opinion publique en 2005 ne mettent pas expressément en cause la volonté d'adhésion. La « bulgarocratie » préconisée par l'un des leaders néofascistes comme substitut de la démocratie reste du folklore. C'est diffusément que les positions eurosceptiques se sont faufilées derrière la rhétorique publique et les sondages d'opinion : sans débats, sans manifestations, sans recomposition des alliances. Le pays passe sans grand bruit au fonctionnement provincial ; comme le veut le proverbe, « Dieu tout en haut, le roi dans le lointain ».

Tableau déprimant fourni par les sociologues : peu importent les mesures adoptées par une quelconque force politique et quels fonds sont investis, le soutien politique s'effrite et il n'y a plus de parti politique, en Bulgarie comme partout ailleurs en Europe orientale (exception faite de la Hongrie), qui l'emporte lors de deux scrutins successifs. Il suffit apparemment d'avoir en main les leviers du pouvoir pour s'en trouver discrédité. Les médiateurs locaux passent du côté du centre étranger du pouvoir ; certains politiciens agissent semble-t-il hors déontologie – comme leur action publique ne leur vaut de toute façon jamais le soutien des citoyens, autant vaquer à ses propres intérêts. Du coup, le négativisme se fait une fois de plus prophétie à usage propre.

 

« retour . 1 . 2 . 3 . 4 . 5 . suivante »

 
 

Des articles supplémentaires sur les thèmes » Élargissement UE / Politique de voisinage de l´UE, » Culture Populaire, » Histoire, » Europe du Sud-Est, » Bulgarie
Pour en savoir plus sur les thèmes de la revue de presse » Élargissement UE / Politique de voisinage de l´UE, » Culture Populaire, » Histoire, » Europe du Sud-Est, » Bulgarie


 

Marquer cette page d'un signet sur   del.icio.us    Digg!    YiGG.de    Webnews!    FURL    LinkARENA    Mister Wong    oneview   

D'autre contenu

THÈME

REVUE DE PRESSE

À la une de 07.01.2009

Il fait froid à l'Est

Il fait froid à l'Est

Le conflit gazier persistant entre la Russie et l'Ukraine touche les ex-pays socialistes de plein fouet. Avec l'arrivée de la vague de froid, la presse de l'Europe de l'est déplore avant tout la dépendance grandissante vis-à-vis de la Russie.

» Ensemble de la revue de presse

S'ABONNER

Pour recevoir gratuitement euro|topics ou vous désabonner à la lettre d'information, inscrivez votre adresse e-mail:

CETTE SEMAINE À LA UNE

EDITIONS ARCHIVÉES

lu ma me je ve sa di
      1 2 3 4
5 6 7 8 9 10 11
12 13 14 15 16 17 18
19 20 21 22 23 24 25
26 27 28 29 30 31