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Magazine / Société / Monuments de guerre soviétiques / Article | 30.05.2007
Les nouveaux Ex-Lieux de Mémoire de la Russie, de Jutta Scherrer
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« Jour de la Victoire »
La plus importante des journées de commémoration héritées du passé soviétique et qui occupe également une place majeure dans la culture postsoviétique de la mémoire, c'est le « Jour de la Victoire » (Den'pobedy), le 9 mai. Il rappelle que la victoire sur le national-socialisme a élevé l'Union soviétique à la puissance mondiale, à égale dignité avec les États-Unis, et rencontre de la sorte aujourd'hui comme par le passé un consensus dans toutes les couches de la société russe. Le souvenir de la victoire de la Seconde Guerre mondiale alimente sur les plans émotionnel et moral la fierté d'un passé glorieux se prolongeant dans un présent ressenti comme justement moins glorieux. L'organisation par les autorités de la commémoration guerrière illustre avec la même puissance que par le passé l'État russe invincible dont Poutine cherche à consolider la tradition. De même que la Fédération de Russie est entrée en possession de l'héritage soviétique après la dislocation de l'Urss, elle en a pris toute la place comme puissance victorieuse.
Quant à la guerre en tant que « noyau » de la mémoire collective, l'écart entre les sphères publique et privée n'est toujours pas très grand[1]. Même si le nombre de témoins immédiats tend à se restreindre, les familles gardent une mémoire vive et durable des victimes. Les jeunes couples continuent à se rendre le jour du mariage sur la tombe du « Soldat inconnu ». Pendant les vacances d'été, des groupes de jeunes vont bénévolement sur les anciens champs de bataille pour y rechercher des dépouilles et les inhumer enfin dignement. Tout comme à l'époque soviétique, la majorité des manuels scolaires apportent une information circonstanciée sur les batailles de la « Grande Guerre Patriotique » qui va, conformément à la tradition soviétique, de l'attaque allemande contre l'Urss le 22 juin 1941 au 9 mai 1945 (la nouvelle de la capitulation de la Wehrmacht le 8 n'étant parvenue à Moscou qu'à l'heure russe, c'est-à-dire à l'aube du jour suivant). L'énorme quantité de littérature populaire sur la guerre offerte dans les librairies et les représentations de l'Armée rouge dans les médias renvoient surtout à la victoire, moins aux formidables pertes ; l'objectif étant de préserver l'image de l'Union soviétique en situation de grande puissance et en tant que superpuissance.
Des historiens surtout jeunes commencent à mettre en question ce mythe et ils abordent des sujets jusque-là tabous (la collaboration en Ukraine et en Biélorussie ; la déportation de groupes ethniques non russes comme les Allemands de la Volga, les Tatars de Crimée, les Tchétchènes et les Ingouches ; ou encore le comportement de l'Armée rouge vis-à-vis de la population civile allemande). Mais cela n'a eu jusqu'ici aucun impact sur le traitement officiel de cette partie du passé soviétique. Le discours officiel s'ancre exclusivement dans une représentation fondant la realpolitik de grande puissance. C'est pourquoi Poutine avait exigé en 2001, lors d'une rencontre avec des historiens, que soient soulignés les mérites de la Russie victorieuse et avant tout le rôle de ses généraux[2].
Le culte de la mémoire de la victoire en atteste : malgré la terreur stalinienne, le passé soviétique reste à l'abri de toute implication ; il n'a donc pas à être « maîtrisé »[3]. Il s'agit aux plans émotionnel et moral d'une sorte de bouclier derrière lequel s'abrite la fierté d'un passé glorieux : le seul et unique héritage positif de l'Union soviétique, comme on l'entend souvent dire de façon à la fois critique et nostalgique. Même si la révélation des vagues de répression stalinienne, à l'époque de la perestroïka, a été un bouleversement, le souvenir s'en est rapidement évanoui. Staline est aujourd'hui de nouveau pour beaucoup de Russes l'une des personnalités les plus marquantes du pays et l'un des plus grands politiciens que le monde ait porté. On estime que son autoritarisme et la dictature de « l'homme fort au sommet de l'édifice » furent naguère des instruments nécessaires à la transformation de la Russie. Un sondage de janvier 2005 interrogeait les personnes quant à un éventuel monument commémorant Staline lors du 60e anniversaire de la victoire ; réponses : 29% d'opinions « positives », 37% de « négatives » et 28 d' « indifférents ».
[1] Même si les concours d'histoire organisés par l'association des droits de l'homme Memorial avec le soutien de la fondation Körber – les enfants étant invités à interroger les membres de la famille sur l'expérience de la guerre – exposent les véritables dimensions de la tragédie et s'éloignent par là considérablement de la glorification officielle et du patriotisme. Cf. Irina Scherbakowa (éd.), Russlands Gedächtnis. Jugendliche entdecken vergessene Lebensgeschichten, Hambourg, 2003.
[2] Agacé par le nombre de manuels en vente sur le marché en matière d'enseignement de l'histoire, Poutine allait ensuite plaider en faveur d'un manuel d'histoire unitaire au plan national. Le manuel d'histoire ayant selon lui pour fonction de renforcer la société et non d'exposer des opinions contradictoires. Cf. Jutta Scherer, « Geschichte ? Aber bitte nur eine ! », Die Zeit, n°19, 4-5-2005, p. 46.
[3] Cf. Andreas Langenohl, « Patrioten, Verräter, genetisches Gedächtnis. Der Grosse Vaterländische Krieg in der politischen Deutungskultur Russlands », in Marina Ritter, Barbara Wattendorf (éd.), Sprünge, Brüche, Debatten zur politischen Kultur in Russland aus der Perspektive der Geschichtswissenschaft, Kultursoziologie und Politikwissenschaft, Berlin, 2002, p. 121 : il y aurait eu, en particulier à partir de 1995, remise en question de la capacité d'intégration supposée en Russie par le biais de la mémoire de la Seconde Guerre mondiale, avec l'émergence de thèses dissidentes.
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