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Magazine / Société / Islam européen / Analyse | 02.05.2007

Religion et culture : l'islam en Europe est-il une exception ?, de Olivier Roy

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La déculturation du religieux touche aussi le christianisme

En effet aujourd'hui le phénomène que nous décrivons à propos de l'islam touche aussi le christianisme. Pour le protestantisme, il s'inscrit dans la dichotomie croissant entre protestantisme « national » et traditionnel, et évangélisme sous influence américaine. Les églises protestantes traditionnelles, plus libérales que les évangélistes (sur l'avortement, l'homosexualité, le divorce etc.), sont en perte de vitesse. Le paradoxe le plus complet est sans doute el Danemark. Au Danemark il n'y a pas de séparation entre Eglise et Etat, le luthéranisme est la religion de l'Etat et les pasteurs tiennent l'état civil (c'est le seul pays européen où il n'y a aucune séparation entre l'Eglise établie et l'Etat, puisqu'il n'y a aucun espace laïc). Catholiques, Juifs et Musulmans doivent enregistrer naissances et mariages auprès du pasteur. Et pourtant le Danemark est peut-être le pays le plus déchristianisé d'Europe (c'est d'ailleurs pourquoi cette absence de séparation entre Eglise et Etat n'entraîne pas les tensions qui existent en Grèce ou même en Espagne). Le retour du religieux, chez les Protestants, ne se fait pas dans le cadre des églises traditionnelles. Les « born again » et les convertis vont aux charismatiques. Or ceux-ci offrent un produit parfaitement standardisé : regardons les canaux télévisés religieux différentes langues, seule la langue fait la différence. Le contenu des prêches, la gestuelle, et même souvent l'arrière plan, sont identiques. Il n'y a aucune autre référence qu'à la Bible comprise littéralement. Ici, dans la grande tradition pentecôtiste, la langue n'est pas un vecteur d'une culture mais un pur instrument technique de communication : le message est immuable et est supposé se transmettre quelque soit le contexte culturel, qui est ignoré plus que combattu.

L'évangélisme (comme les sectes) est donc particulièrement prosélyte dans les contextes de déculturation : immigration (latinos aux USA, mais aussi …en Espagne), crise sociale, crise de société (Afrique de l'ouest, Asie centrale, Albanie). Il a fait une percée considérable en France chez les « gens du voyages » (tziganes). Paradoxalement alors qu'il recrutait d'abord parmi les Protestants traditionnels puis parmi les catholiques (en particulier les chrétiens d'Orient), il s'étend aujourd'hui aux musulmans (Asie centrale, mais aussi Maghreb et … Europe), voire aux Juifs (comme le mouvement « Juifs pour Jésus » qui s'efforce d'amener les Juifs à un christianisme judaïsé, en se réclamant d'ailleurs du modèle des premiers chrétiens vivant en Terre Sainte).

Les tensions sont donc vives avec les églises « nationales », en particulier les Slaves orthodoxes qui font interdire sectes et protestants. A l'inverse les églises chrétiennes orthodoxes sont de plus en plus identifiés à des Etats nationaux (chaque pays indépendant–Ukraine, Macédoine- veut avoir son propre patriarche) et perdent donc leur capacité de conversion, excepté pour les quelques églises qui tentent de se définir en dehors d'un modèle national.

Quant à l'Eglise catholique, elle a beaucoup de mal à gérer sa relation à la culture, prise entre une identité européenne mise à mal à la fois par la déchristianisation de l'Europe, la montée des prêtres et des mouvements venus du Tiers-Monde et surtout sa fascination pour le charismatisme. D'un côté elle se veut l'expression d'une culture, ou plutôt ne voit pas de contradiction entre foi et culture (de même que l'antinomie entre foi et philosophie a reçu une solution –ou plutôt plusieurs- dont le thomisme), d'un autre côté elle fait tout pour dissocier le message religieux d'un environnement culturel perçu comme athée et niant le message religieux, comme le montre son désarroi devant le succès du « Da Vinci Code » ou bien l'incident suivant.

En avril 2005, l'Eglise catholique de France a obtenu de la cour d'appel l'interdiction d'une campagne publicitaire qui mettait en scène La Cène, un tableau de Léonard de Vinci, en remplaçant les apôtres par des jeunes femmes peu vêtues (idée de l'apôtre femme que l'on retrouve dans le Da Vinci Code). Cette demande d'interdiction de la représentation de la Cène par la publicité pose le problème de la conception que l'Eglise catholique se fait des symboles chrétiens. Ou bien ces symboles sont universels et appartiennent à notre culture occidentale, ou ils sont le propre de la communauté des croyants, représentée en l'occurrence par une institution, l'Eglise catholique. On ne peut militer à la fois pour que le christianisme soit considéré comme le fondement culturel d'une Europe désormais sécularisée et pour qu'une institution ait le monopole de la gestion des symboles religieux. Le Vatican avait mené campagne pour que la référence aux origines chrétiennes de l'Europe soit inscrite dans le préambule de la Constitution européenne. Devant le refus, le Vatican a déclaré : «Il s'agit d'un rejet de l'évidence historique et de l'identité chrétienne des populations européennes.» Or, la pratique religieuse est minoritaire en Europe. L'identité chrétienne mentionnée par l'Eglise dans l'affaire de la Constitution européenne n'était pas celle d'une communauté des croyants, mais celle d'une communauté culturelle, où la foi n'est pas l'élément central. Les symboles religieux appartiennent aux croyants comme aux non-croyants. Une culture vivante fait sans cesse l'objet de détournements, retournements et relectures, même dans ses aspects fort triviaux. Dire qu'il y a un héritage commun, c'est autoriser tout un chacun à se l'approprier, y compris dans la dérision. Si la publicité s'est emparée de la Cène, c'est que la Cène nous parle. Ce détournement n'est qu'un hommage à la familiarité des références religieuses (une telle pub ne ferait guère de sens, par exemple, au Yémen).

Interdire l'usage ironique, voire blasphématoire, d'un paradigme religieux revient à l'exclure du champ de la culture pour le situer dans le seul champ du sacré. Il est alors le bien de la seule communauté des croyants, qui demande à être reconnue comme telle. Ce n'est plus la culture qui fonde l'identité, c'est la seule foi. La «pure» religion est celle qui se détache de toute référence culturelle. En se réservant le contrôle de la gestion des symboles religieux, l'Eglise affirme le contraire de ce qu'elle a voulu dire en insistant sur l'importance de la culture chrétienne en Europe : elle défend non plus une universalité mais une communauté fermée sur elle-même, minoritaire et qui demande à la loi de protéger la sensibilité de ses membres. Elle est dans une logique communautariste, la même que celle qui veut défendre les droits des homosexuels ou interdire les plaisanteries sexistes.

En ce sens, son action est cohérente avec ce que l'on observe dans le champ religieux, à commencer par l'islam : les revivalismes religieux prospèrent en découplant la religion de la culture, en isolant les marqueurs religieux de tout contexte social et en établissant une coupure définitive entre croyants et incroyants, apostats ou sceptiques. Ce processus était à l'oeuvre dans la demande d'interdiction du livre de Salman Rushdie, les Versets sataniques. Il se comprend bien dans un contexte de déracinement et de déculturation, comme celui de l'immigration. Lorsque l'évidence sociale n'est plus là pour conforter la croyance, il faut alors faire appel à des normes explicites, voire à des sanctions. Les fondamentalismes, chrétiens évangéliques comme salafistes musulmans, l'ont compris depuis longtemps et recrutent sur ce terreau de la déculturation et du déracinement, en offrant comme alternative la pure et virtuelle communauté des vrais croyants. Mais l'action de l'Eglise montre que la déculturation est aussi à l'oeuvre in situ dans l'Occident chrétien. En entrant dans ce jeu qui sépare le religieux du culturel, l'Eglise catholique s'affirme comme une communauté virtuelle parmi d'autres. Mais la culture plus ou moins chrétienne dont l'Europe peut légitimement se réclamer n'a plus grand-chose à voir avec une foi, pure et donc ô combien fragile, qui vient quémander la protection des tribunaux. La religion vient de quitter la culture: l'Eglise est bien devenue un agent de la sécularisation.

Mais du coup, cette déculturation des religions les fragilise, car tout repose sur la « communauté des croyants » et sur la foi. Par conséquence, la conjonction des formes contemporaines de religiosité aboutit à deux résultas contradictoires : une convergence sur les valeurs et une divergence bien plus accentuée sur le dogme et les frontières de la communauté. On voit donc les évangélistes, les catholiques conservateurs et les musulmans rigoristes partirent en guerre contre le mariage gay, la pornographie et le blasphème (le Vatican a condamné les caricatures danoises et beaucoup d'institutions musulmanes ont demandé l'interdiction du Da Vinci Code). Mais cette convergence sur les valeurs va de pair avec une crise de l'oeucuménisme et du dialogue interreligieux. Le Pape Benoit XVI a mis fin aux rencontres d'Assise et ré-affirmé, comme le font les Salafistes et les Wahhabis, qu'il n'y a qu'une seule vérité. Les religions retracent et durcissent leurs frontières : la question des conversions et de l'apostasie devient de plus en plus centrale.

Mais en même temps cela montre qu'il y a une interaction entre les croyants des différentes religions. Alors que la coexistence pacifique millénaire entre Chrétiens et musulmans au Moyen-Orient allait de pair avec une absence de dialogue théologique et une profonde indifférence aux croyances de l'autre, aujourd'hui en Occident, les croyants sont de plus en plus amenés à se penser d'abord comme croyants, non face aux autres religions, mais face au sécularisme. Le fait pour tous d'admettre que la « communauté de foi » est minoritaire dans un environnement sécularisé a pour effet de les amener à privilégier leur foi et non la réforme d'une société sur laquelle ils ont de moins en moins de prise. L'exigence de respect et de reconnaissance va de pair avec l'intériorisation du fait minoritaire. En ce sens l'islam en Europe est une opportunité d eréforme pour les musulmans du monde entier, non dans le dogme, mais dans le rapport au monde.

 

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