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Magazine / Société / Islam européen / Eclairages | 02.05.2007
Lieu de religion dans l'Europe sécularisée, de José Casanova
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Une Turquie démocratique et musulmane ne pourra-t-elle jamais rejoindre le club chrétien de l'Union européenne ? Où ya-t-il " déchirement " ?
Tandis que la menace d'une croisade chrétienne polonaise ne suscite que peu d'émoi chez les Européens laïques, confiants en leur capacité à assimiler la Pologne catholique selon leurs propres conditions, la perspective de l'adhésion de la Turquie éveille quant à elle en Europe, parmi les chrétiens et les post-chrétiens, des inquiétudes bien plus grandes, quoique rarement exprimées publiquement. La Turquie, qui frappe patiemment à la porte du club européen depuis 1959, s'est vue répondre poliment d'attendre encore, tout en assistant à l'adhésion de candidats plus tardifs lors de diverses vagues d'élargissement de l'UE. Ratifié en 1951 par les six membres fondateurs (le Benelux, la France, l'Italie et l'Allemagne de l'Ouest), le Traité de Paris instituant la CECA (Communauté européenne du charbon et de l'acier), puis son renforcement en 1957 avec la création de la CEE (Communauté économique européenne) qui visait la mise en place d'un marché commun, reposaient sur deux réconciliations historiques indispensables : d'une part, celle de la France et de l'Allemagne qui de 1870 à 1945 n'avaient cessé d'alterner entre menaces de guerre et conflits ouverts ; d'autre part celle des protestants et des catholiques au sein de la démocratie chrétienne. En effet, ce sont les chefs d'État et les hommes d'influence chrétiens-démocrates des six États fondateurs qui ont porté le processus initial de l'intégration européenne. La guerre froide, le plan Marshall, l'OTAN et la naissance de l'axe Washington-Rome ont façonné le contexte géopolitique qui devait favoriser ces deux réconciliations. Ennemis jurés pourtant tous deux membres de l'OTAN, la Grèce (juin 1959), puis la Turquie (juillet de la même année) ont été les premiers pays à formuler une demande d'association à la CEE. Au même moment, les pays de l'Europe de l'Ouest hors CEE donnaient naissance à une autre zone économique en fondant l'Association européenne de libre-échange (AELE). Seule l'Espagne de Franco restait à l'écart de toute alliance ou association européenne, ce qui semblait naturel dans la mesure où la CEE avait toujours signifié aux candidats à l'adhésion la nécessité de remplir des conditions économiques et politiques strictes.
L'Irlande, le Royaume Uni et le Danemark ont posé leur candidature en 1961 mais n'ont rejoint la CEE qu'en 1973. Celles de l'Espagne et du Portugal ont été clairement rejetées aussi longtemps qu'ont duré les régimes autoritaires, mais la CEE leur donna des conditions claires et des calendriers précis dès que la démocratie fut sur la voie de la consolidation. Les deux pays sont entrés dans la CEE en 1986. La Grèce, quant à elle, avait été admise dès 1981 et se réservait de facto un droit de veto concernant l'adhésion de la Turquie. Même après l'amorce du dégel entre les deux pays, et alors que la Grèce se disait prête à appuyer la demande d'adhésion de la Turquie à condition que la totalité de l'île de Chypre puisse entrer dans l'Union, la Turquie n'a pas reçu de réponse claire et définitive et s'est vue signifier de se replacer au bout de la file d'attente. La chute du mur de Berlin devait une nouvelle fois donner un caractère prioritaire à l'élargissement vers l'Est. En 2004, dix nouveaux membres – huit pays anciennement communistes ainsi que Malte et Chypre – seront prêts à rejoindre l'Union. La quasi-totalité des territoires de la chrétienté médiévale, c'est-à-dire de l'Europe catholique et protestante, seront alors réunis au sein de la nouvelle Europe. Seules la Croatie catholique et la Suisse " neutre " resteront à l'écart tandis que la Grèce " orthodoxe " et l'Ile de Chypre seront les seules à être d'une " autre " confession. La Roumanie et la Bulgarie, deux nations orthodoxes, seront en principe les prochaines à entrer dans l'Union même si aucune échéance claire n'a été donnée. Quant aux négociations en vue de l'admission de la Turquie, personne ne sait si elles commenceront sérieusement un jour.
Bien que non officielles, les premières discussions concernant la candidature de la Turquie au cours du Sommet de Copenhague en 2002 ont heurté la sensibilité de nombreux Européens de tous bords. L'ampleur du débat a montré combien l'islam, maintes fois représenté comme " l'autre " de la culture occidentale, était au c¦ur des préoccupations, plus que la capacité de la Turquie à satisfaire aux mêmes exigences économiques et politiques que les autres nouveaux membres. Nul ne peut douter de l'impatience de la Turquie à entrer dans l'Union et de son empressement à remplir les conditions d'adhésion, à présent que le nouveau gouvernement, officiellement non islamiste, s'est positionné sans ambiguïté dans la même ligne que tous les gouvernements laïques précédents. Il jouissait d'ailleurs d'une plus grande représentativité démocratique dans la mesure où les Turcs, laïques ou musulmans, avaient parlé à l'unisson. En effet, la population semblait être arrivée à un large consensus, montrant que la Turquie n'était plus un pays déchiré sur la question de l'adhésion à l'Europe, et par extension, à l'Occident. La Turquie, qui devait redéfinir son identité culturelle, avait satisfait à deux exigences sur les trois énoncées par Samuel Huntington : " Premièrement, l'élite politique et économique du pays doit dans l'ensemble soutenir de façon enthousiaste cette démarche. Deuxièmement, l'opinion publique doit au minimum être disposée à donner son assentiment à la redéfinition de l'identité. [1]" C'est la troisième condition qui, semble-t-il, n'était pas remplie : " Les éléments dominants de la civilisation d'accueil, dans la plupart des cas l'Occident, doivent être prêts à inclure le converti. "
[1] Samuel P. Huntington, Le choc des civilisations, Poches Odile Jacob, 2007
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