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Magazine / Société / Négationnisme / Article | 18.04.2007

La mémoire de l'Holocauste en Israel et en Allemagne, de Dan Dan Bar-On

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La Shoah et le conflit israélo-palestinien

On m'a souvent demandé si le juif israélien et scientifique que je suis, qui a travaillé sur les répercussions psychosociales de la Shoah, parvient à comprendre comment des gens passés par l'enfer de l'holocauste, voire leurs descendants, peuvent agir aussi durement contre les Palestiniens des territoires occupés. Comment ces juifs qui ont été voilà seulement soixante ans humiliés, persécutés, ghettoïsés et assassinés par les nationaux-socialistes peuvent-ils martyriser aujourd'hui toute une population persécutée – Checkpoints, occupation et destruction de propriétés et de maisons, érection d'une clôture, fusillades et bombardements massifs ? Comment interpréter ce paradoxe ?

Ceux qui posent ces questions affichent des motivations et des émotions très différentes. Il y a d'une part les antisémites qui trouvent du plaisir à blesser les juifs, ceci pour deux raisons : d'abord en revenant sur ce qui a été fait aux juifs pendant la Shoah et qui ne leur inspire pas la moindre compassion ; ensuite par le bais de la situation compliquée dans laquelle se trouvent actuellement les juifs israéliens. Pour ces gens, l'État d'Israël apporte une justification de leurs conceptions a priori judéophobes. Avec eux je ne discute pas parce que leur position ne relève à mes yeux ni de l'éthique ni d'une quelconque légitimité. Nous n'avons pas de culture commune de la mémoire.

Il y a d'autre part des Palestiniens ou leurs ardents partisans qui cherchent à me provoquer. Ils souhaitent mettre en cause la moralité de l'occupant juif-israélien en retournant tout simplement contre Israël l'argument d'ordinaire mobilisé par les juifs pour solliciter un soutien absolu, soit la référence à ce qui s'est passé pendant la Shoah. Je crois qu'ils ont le droit de poser cette question ; ne vivent-ils pas au contact direct des juifs israéliens et n'en souffrent-ils pas – à coup sûr depuis nombre d'années ? Mon expérience a toutefois démontré que cette discussion ne sera fructueuse qu'à une condition : il faut qu'ils soient en mesure et qu'ils aient la volonté de se représenter ce qu'a pu signifier pour les juifs de passer par l'enfer, de perdre en douze ans de démente hégémonie « aryenne » un tiers de leur population sur la planète, tandis que le monde, justement, se tenait plus ou moins à distance et laissait faire. Dans mon groupe d'étudiants israélo-arabe certains participants arabes ouvrent le séminaire en confrontant leurs camarades juifs à cette question. Mais le ton change dès qu'ils ont entendu ceux-ci dont les grands-parents ont connu la Shoah leur raconter quelques histoires. Ils ont beau rester critiques quant au comportement des Israéliens à l'égard des Palestiniens, ils peuvent désormais se représenter ce que les juifs ont souffert et ce que les juifs continuent à redouter. Les membres juifs du groupe apprennent de façon analogue à se représenter la souffrance des Palestiniens dès lors que les Arabes israéliens relatent ce que leur ont raconté parents et grands-parents ; ce qui ramène les premiers, en sens inverse, à des histoires de famille où celles des Palestiniens n'avaient pas leur place.

Il y a pour finir des juifs et leurs amis au sein de la communauté internationale qui posent les questions mentionnées. Ils sont intimement préoccupés par les problèmes d'éthique et de droits de l'homme. Ils sont blessés et ressentent une douleur réelle, au moins depuis 1967, quand les Palestiniens sont passés sous occupation israélienne. Ils ne supportent pas de se trouver en position d'auteur de violences et d'occupant potentiel. La leçon universelle et humaniste qu'ils ont retenue de la Shoah, c'est qu'il faut prendre la défense des victimes et des minorités où qu'ils se trouvent, Palestiniens inclus. Ils souffrent plus précisément de l'arrogance israélienne et de l'indifférence qui reste dominante au sein de la diaspora à l'égard des Arabes en général et des Palestiniens en particulier. J'éprouve de la sympathie pour cette position et quelques-uns de mes bons amis la partagent. Je crains cependant que semblable position ne soit tout aussi unilatérale que la position opposée en milieu juif, celle qui donne tant de fil à retordre à ses avocats. Actuellement, de fait, le groupe le plus bruyant en diaspora et parmi les juifs israéliens a retenu de la Shoah une leçon complètement différente : « Nous ne pouvons faire confiance à personne, c'est pourquoi il nous faut être forts et hégémoniques, parce que c'est notre seule façon de survivre dans ce monde ; et si les Palestiniens se trouvent sur notre chemin, tant pis pour eux, nous ne nous soucions que de nous-mêmes car personne ne s'est à l'époque soucié de nous ». Ils ne posent d'ordinaire pas les questions mentionnées plus haut.

J'ai un problème avec les deux camps juifs, celui des humanistes universalistes comme celui des isolationnistes dominateurs. Les deux camps, pris séparément, n'ont retenu de la Shoah qu'une chose et ils projettent cette leçon sur des réalités très différentes. Ils ne se rendent pas compte à quel point le Moyen-Orient d'aujourd'hui est différent de l'Europe d'avant la Shoah. Dans ma propre terminologie psychologique, je dirais qu'ils n'ont pas élaboré le conflit et qu'ils n'ont pas fait un deuil suffisant de la Shoah pour être en mesure d'appréhender les difficultés actuelles sur un mode convenable, sans les ramener aussitôt à l'Holocauste. Leur logique reste marquée par des valeurs cognitives, rationnelles (les humanistes), ou bien par des sentiments de peur et de vengeance (les isolationnistes). Le premier camp ne peut admettre l'action d'Israël contre la population civile dans les territoires occupés ; le second ne supporte pas la moindre critique de la politique israélienne d'occupation, pas même quand s'il s'agit de comportements erronés du passé. Les seconds projettent leur agressivité liée à la Shoah sur les Palestiniens ; peut-être s'agit-il de sentiments tardifs et incontrôlés de culpabilité liés au fait qu'on n'aurait pas fait assez, jadis, pour sauver ceux qui auraient pu l'être[1].

Il y a une autre voie. Elle est aujourd'hui broyée entre les deux pôles opposés. Alors qu'elle serait indiquée pour s'occuper des difficultés. Prenons par exemple la clôture ou mur. Des centaines d'Israéliens ont été tués ces quatre dernières années dans des attentats suicides et la clôture tient les kamikazes à l'écart ; Israël a donc le droit de protéger sa population en érigeant semblable barrière. Mais ce processus doit être critiqué publiquement et hautement dans la mesure où la clôture/le mur est construit comme le construit l'actuel gouvernement d'Israël, soit à l'intérieur des territoires palestiniens, rendant la vie quotidienne de centaines de milliers de gens insupportable.

Durant les quatre années qui précèdent des juifs ont partout dans le monde diabolisé les Palestiniens, se détournant par là des vrais sujets : Israël doit mettre un terme à l'occupation et liquider les implantations en Cisjordanie et à Gaza de telle sorte que les Palestiniens soient en mesure de se doter d'un État à eux. Cette solution des deux États ne signifiant pas que tout danger à venir s'en trouve conjuré. Il n'est pas facile pour les juifs de vivre au Moyen-Orient. Mais on ne doit pas non plus ramener à la Shoah tous les événements quels qu'ils soient ; celle-ci a été un autre événement qui s'est produit dans une autre période de l'histoire.

Ma culture de la mémoire consiste à prendre des risques calculés et à témoigner de la compassion pour la tragédie palestinienne, mais aussi à confronter les Palestiniens à la nôtre. Un chemin que nous avons emprunté un court laps de temps en 1993 et auquel nous devons revenir. Prêtons notre voix et offrons une chance à cette option, de telle sorte qu'Israéliens et Palestiniens viennent à bout de leurs difficultés internes avant de proclamer quelles leçons ils ont tirées de l'histoire[2].

[1] Cf. Dan Bar-On, « Who counts as a Holocaust survivor ? Who suffered more ? Why did the Jews not take revenge on the Germans after the war ? », Freie Assoziationen, 4, 2001, 2, p.155-187.

[2] Cf. id., Erzähl dein Leben ! Meine Wege zur Dialogarbeit und politischen Verständigung, Körber-Stiftung, Hambourg, 2004.

 

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