Ceuta : pourquoi l'Espagne est-elle la cible des critiques ?
Les ministres de l'Intérieur des pays de l'UE discuteront ce mardi par visioconférence des conséquences de l'afflux de migrants à Ceuta, alors que la situation est revenue à la normale dans l'enclave. Au menu, les graves reproches adressés à l'Espagne, mais aussi les divisions européennes sur la politique migratoire et la gestion des frontières. Ainsi, l'Italie a suspendu pour un mois l'application des règles de Schengen pour les voyages depuis et vers l'Espagne.
L'échec de Madrid appelle des mesures
Pour Die Welt, l'Espagne a fort à faire désormais :
«La barrière flottante est un bon début. Des avertissements clairs adressés à Rabat, qui ont entièrement fait défaut jusque-là, constitueraient un second pas important. Ils pourraient être accompagnés par la menace de suspendre l'aide au développement. Il est également urgent d'expliquer pourquoi Madrid a semblé être prise complètement au dépourvu face à l'afflux à la frontière de dizaines de milliers de personnes. Car plusieurs semaines auparavant, des rumeurs laissaient entrevoir cette arrivée massive. Visiblement, le gouvernement central a laissé venir la crise sans réagir, et cet échec appelle lui aussi la mise en place de mesures.»
Faire preuve de solidarité
Politiken se dit affligé par la lettre ouverte initiée par les cheffes de gouvernement Giorgia Meloni et Mette Frederiksen dans le contexte de la crise de Ceuta :
«La cohésion et la solidarité européenne se résume donc à cela. … Lorsque le Bélarus en [2021], puis la Russie [2023] avaient envoyé des dizaines de milliers de migrants vers les frontières polonaise et finlandaise, les pays membres concernés ont bénéficié du soutien sans réserve de l'UE. En revanche, lorsque ce fut au tour de l'Espagne d'être impactée, la réaction a été diamétralement opposée. Des menaces et une condamnation sévère lui ont été adressées, alors même que l'Espagne, selon l'agence européenne des frontières (Frontex), a assuré un bien meilleur contrôle de ses frontières extérieures ces cinq dernières années que, par exemple, l'Italie de Meloni.»
Dans le collimateur de la droite
La Stampa fait une lecture politique des critiques adressées à l'Espagne :
«Le gouvernement Sánchez est dans le viseur des pays européens gouvernés par la droite. C'est d'autant plus le cas au vu des résultats obtenus par l'Espagne, qui affiche la croissance économique la plus élevée du continent, notamment grâce à l'immigration, et les prix de l'énergie parmi les plus bas, grâce au développement des renouvelables. Or, l'immigration et les énergies vertes sont précisément des sujets qui irritent la droite. Il y a enfin des gouvernements comme celui de l'Allemagne, qui, sans être d'extrême droite, suivent aveuglément le mouvement, par crainte de se retrouver dépassés.»
Privilégier la gestion des crises à la polarisation
Dans de tels moments, l'Europe doit rester unie, fait valoir l'ex-Premier ministre français Bernard Cazeneuve dans Libération :
«Plutôt que de blâmer l'Espagne pour cette crise, nous serions bien inspirés de la féliciter de l'avoir résolue. Plutôt que de nous jeter des exclusions à la tête, nous serions bien inspirés de voir avec l'Espagne, mais aussi les autres Etats de première entrée, si des évolutions juridiques ou capacitaires sont nécessaires pour se prémunir de crises migratoires à l'avenir. Surtout, nous avons en Europe suffisamment de défis à affronter solidairement en matière de compétitivité économique, de réchauffement climatique, ou en matière de défense, pour ne pas nous déchirer lorsque des crises sont contenues et résolues. Il faut toujours préférer la solidarité à l'irresponsabilité.»
Ne pas oublier les vies humaines
Dans El País, le professeur de philosophie Diego Garrocho Salcedo commente :
«Au-delà des interprétations politiques, géostratégiques et idéologiques affleure une autre réalité douloureuse, qui reste occultée : au moins 90 vies ont été fauchées. Je crains que nombreux sont ceux à considérer ce chiffre comme une conséquence secondaire et insignifiante. … Aucun ministre n'a perdu son poste pour ces vies perdues. … Ces personnes étaient des victimes, et comme toujours, elles étaient pauvres. Elles avaient un nom, une histoire, une famille et elles avaient peur. Le débat politique sur la souveraineté, l'UE, l'incompétence du gouvernement ou la prétendue déloyauté du Maroc les fera disparaître. … Pour cette raison, en plus de protéger la frontière et d'éviter l'escalade des débats, il faudra aussi conserver un minimum de lucidité, afin de ne pas oublier ce qui ne doit jamais être oublié.»
La question est intrumentalisée
Les réactions révèlent les luttes de pouvoir au sein de l'UE, estime Valérie de Graffenried, correspondante du journal Le Temps à Bruxelles :
«[L]'immense majorité des migrants a été renvoyée vers le Maroc. … Entrer à Ceuta ne signifie ni accéder à Schengen ni circuler librement au sein de l'Union européenne. La revendication italienne relève donc du pur slogan politique. Aucun mécanisme ne permet d'exclure un Etat membre de Schengen à la demande d'autres Etats. … Chaque crise migratoire exacerbe les jeux de pression et fait éclater les divisions. C'est sans doute la leçon la plus préoccupante de Ceuta : en Europe, la migration n'est plus seulement un défi à gérer, elle est toujours plus un instrument de pouvoir et de manipulation.»
Une ligne de fracture
La Stampa se dit préoccupée :
«L'Italie et l'Allemagne sont à la tête d'un groupe de 22 pays défendant une ligne dure face à l'immigration clandestine, tandis que la France, le Portugal, le Luxembourg et l'Irlande apportent leur soutien à l'Espagne de Sánchez. … Cette fracture touche à l'essence même du projet européen, car elle oppose ceux qui considèrent l'immigration illégale comme une urgence nécessitant une réponse ferme, à ceux qui la perçoivent comme un problème humanitaire appelant des mesures d'accueil.»
Au départ, un jugement hors-sol
Pour news.bg, le chaos à Ceuta est le résultat d'une décision de justice espagnole :
«Des juges confortablement assis, loin de la côte africaine, ont considéré que la mer ne pouvait être assimilée à une véritable barrière physique et que les expulsions immédiates étaient par conséquent contraires au droit. Les conséquences ont été rapides et prévisibles. L'information s'est répandue comme une trainée de poudre au Maroc, entraînant l'arrivée de milliers de personnes qui se sont jetées à l'eau, tandis que Ceuta faisait face à une grave crise humanitaire et sociale et que les autorités locales demandaient en vain du soutien. La justice théorique élaborée dans la capitale l'a une nouvelle fois montré : lorsque des jugements abstraits prennent le pas sur la réalité, ce sont ceux en première ligne qui en paient le prix.»
Le fruit des signaux émis par Sánchez
The Spectator fustige la politique migratoire de Madrid :
«Le Premier ministre espagnol de gauche, Pedro Sánchez, a tout d'abord refusé de déployer l'armée pour arrêter l'afflux de migrants. Malgré ces scènes dramatiques, son gouvernement a également refusé de déclarer l'état d'urgence, sous prétexte que l'immigration ne figurait pas dans la définition juridique de ce dernier. … Le Premier ministre, souvent salué par la gauche européenne comme une référence en matière de social-démocratie, s'est engagé à accorder une 'amnistie' à quelque 1,5 million de migrants en situation irrégulière en Espagne, leur accordant un statut légal et un droit au travail. Sanchez ne devrait donc pas s'étonner de voir qu'une telle promesse pouvait attirer davantage de personnes aux portes du pays.»
Des critiques pas près d'être oubliées en Espagne
Les reproches adressés à Sánchez occultent l'essentiel, critique Der Spiegel :
«A Madrid, on a toujours eu le sentiment qu'en cas de crise, l'Espagne ne pouvait compter que sur elle-même – ce qui vient d'être confirmé. Depuis des années, l'Espagne s'efforce de maintenir un équilibre dans les relations complexes qu'elle entretient avec l'Algérie et le Maroc. Les deux Etats africains sont rivaux. La situation est la suivante : un rapprochement avec Alger pousse Rabat à laisser passer les migrants ; un rapprochement avec le Maroc et l'Algérie ferme les robinets du gaz. En théorie, l'UE pourrait facilement contrer ces tentatives de pression. Elle constitue le plus grand marché intérieur du monde. … Encore faudrait-il qu'elle soutienne Madrid. Or, c'est le scénario inverse qui s'est produit. Les Espagnols ne sont pas près de l'oublier.»
Il faut des règles pragmatiques en Europe
Le portail In considère que l'immigration est une chance pour l'Europe si elle est maîtrisée :
«Par le passé, l'Europe a déjà prouvé qu'elle était capable d'accueillir de nombreux migrants et réfugiés, et a même été en mesure de faire de cette immigration un atout pour son économie et sa société. … On ne peut pas d'un côté dénoncer le vieillissement démographique, le manque de main d'œuvre dans certains secteurs et la désertification de régions entières, puis de l'autre, parler d''invasion' dès lors que des personnes souhaitent venir travailler en Europe. Cela implique-t-il que les 'frontières sont ouvertes' ? Non, mais il faut instaurer des contrôles aux frontières, justement pour garantir que les entrées se fassent en toute sécurité, tant pour les personnes qui arrivent que pour les pays d'accueil.»
Protéger ensemble les frontières extérieures
El País appelle à l'unité :
«La grande majorité des personnes qui avaient franchi de manière irrégulière la frontière les jours précédents ont déjà quitté le territoire. La rapidité avec laquelle la crise s'est réglée est une bonne nouvelle. … L'Espagne est une puissance moyenne européenne qui ne se laisse pas intimider. Mais cela nécessite l'unité des forces démocratiques, face à une menace pour les intérêts nationaux, ainsi qu'une unité européenne, qui n'a hélas pas été totale. … Cette division ne fait que servir les intérêts de ceux qui, de l'extérieur, cherchent à ébranler les frontières européennes par des attaques hybrides de différentes sortes. Au Groenland, aux frontières avec la Russie et la Biélorussie ou encore à Ceuta, il s'agit de défendre l'idée de l'UE et de sa souveraineté.»