Que penser du nouveau pacte militaire sunnite ?
Alors que les tensions perdurent dans la région du Golfe persique, Arabie saoudite, Turquie et Pakistan ont conclu un pacte de défense mutuelle, vendredi à la Mecque. Les signataires ont fait savoir qu'une attaque armée de l'un d'entre eux serait considérée comme une attaque contre tous. Après la signature, le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane, le président turc Recep Tayyip Erdoğan et le Premier ministre pakistanais Shehbaz Sharif se sont rendus ensemble à la mosquée pour la prière du vendredi.
Mauvaise nouvelle pour Washington
Cette alliance pose problème aux Etats-Unis, selon La Stampa :
«Cet accord élargit l'accord bilatéral signé en septembre dernier entre Riyad et Islamabad. … Si le texte ne mentionne pas explicitement Téhéran, le message est clair : une union entre la puissance économique saoudite, la seconde armée la plus puissante de l'OTAN, celle d'Ankara, et la dissuasion nucléaire du Pakistan, seul pays islamique à détenir l'arme nucléaire. Pour Washington, il s'agit d'une nouvelle variable dérangeante et inconnue : un bloc sunnite capable d'agir en définissant lui-même ses marges de manœuvre, à l'heure où les Etats-Unis désinvestissent lentement la région et quittent les bases militaires mises en place depuis 1991 dans le cadre de quatre guerres.»
Détenir la bombe atomique
Le quotidien taz explique les raisons de cette alliance :
«Le Pakistan a l'avantage d'avoir une grande armée, l'Arabie saoudite a de l'argent et la Turquie possède les technologies militaires. Les trois protagonistes bénéficient de cette alliance en ceci qu'ils s'affranchissent de devoir acheter les armes américaines. Mais une autre dimension vient s'y ajouter. Le Pakistan a beau être pauvre, il possède l'arme nucléaire. Tant l'Arabie saoudite que la Turquie gagent que Trump et Nétanyahou ne réussiront pas à empêcher l'Iran de se doter de l'arme nucléaire. Ils veulent se préparer à cette éventualité, la technologie nucléaire pakistanaise étant le meilleur moyen de détenir la bombe atomique indépendamment des Etats-Unis.»
On est encore bien loin d'une 'OTAN islamique'
Dans Kommersant, le politologue Farhad Ibraguimov se penche sur la motivation des protagonistes :
«Le texte de l'accord rappelle la formulation de l'article 5 du traité nord-atlantique, même si l'on est encore bien loin d'une 'OTAN islamique' d'un nouveau genre. Car les mécanismes décisionnels et la portée des obligations collectives restent encore nébuleuses. … Contre qui cette nouvelle alliance s'adresse-t-elle ? Réponse officielle : contre personne en particulier. … La véritable réponse est bien plus complexe. On reconnaît clairement deux facteurs dans cet accord, l'Iran et Israël, mais aussi la défiance croissante envers la capacité des Etats-Unis à assurer, à eux seuls, la sécurité.»
Un modèle à suivre pour Kyiv
La journaliste et animatrice de télévision Kateryna Solyar explique sur le site 24tv.ua pourquoi elle pense que l'Ukraine serait bien inspirée de suivre l'exemple de la Turquie et de l'Arabie saoudite :
«La Turquie n'a pas dit : c'est soit l'OTAN, soit l'Arabie saoudite et le Pakistan. L'Arabie saoudite n'a pas dit : c'est soit les Etats-Unis, soit une nouvelle alliance de défense. Ils ont choisi les deux. Je pense que l'Ukraine devrait suivre la même logique. Peut-être avons-nous recherché trop longtemps un seul garant de sécurité. Depuis des années, nous nous posons la même question : qui apportera des garanties de sécurité à l'Ukraine après la guerre ? L'OTAN ? Les Etats-Unis ? L'Europe ? Et si aucune de ces trois réponses n'était la bonne ? Ou plutôt : et si la bonne réponse était : les trois ensemble ?»
L'Europe perd encore en influence
Frankfurter Rundschau examine les répercussions de ce rapprochement pour les Etats européens membres de l'OTAN :
«Il faut à tout prix éviter que la Turquie, partenaire transatlantique, ne soit happée dans un conflit militaire avec l'Iran, entraînant à sa suite l'ensemble des signataires du pacte nord-atlantique en vertu de l'obligation d'assistance mutuelle. Cette alliance amoindrira l'influence de l'Allemagne et de ses partenaires européens dans la région. Après les guerres entre Israël et les Palestiniens d'une part et les hostilités des Etats-Unis et d'Israël contre l'Iran d'autre part, les Européens ne sont plus un interlocuteur digne de ce nom pour les Etats du Proche et Moyen-Orient.»