Pourquoi les Suisses ont-ils rejeté une neutralité renforcée ?

En Suisse, dans le cadre d'une votation populaire, une majorité de 70,2 pour cent des votants ont rejeté la définition d'une neutralité plus stricte pour le pays. Le principe de neutralité, ancré dans la Constitution, implique pour la Suisse de ne pas participer à des guerres et de n'intégrer aucune alliance militaire. L'initiative populaire avait été lancée par l'association Pro Suisse, majoritairement portée par Christoph Blocher, proche du parti d'extrême droite UDC.

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Corriere del Ticino (CH) /

Un fiasco

Corriere del Ticino fait l'analyse suivante :

«Ces 70 pour cent de 'non' sont un verdict sans appel pour ceux qui privilégiaient une neutralité rigide et se suffisant à elle-même, qu'il fallait figer dans la Constitution. Mais c'est aussi une confirmation de la politique du Conseil fédéral et du Parlement ; aussi bien du point de vue des principes – la neutralité doit être mise en œuvre de manière flexible, comme un instrument éprouvé pour la paix et la sécurité –, que de celui des choix concrets, comme dans le cas des sanctions contre la Russie et de la coopération internationale en matière de défense. L'initiative, lancée par Pro Suisse avec le soutien massif de l'UDC, n'a cessé de perdre de l'élan. … Elle a finalement tourné au fiasco, sans circonstances atténuantes.»

Neue Zürcher Zeitung (CH) /

Adressé également à Moscou

Le quotidien Neue Zürcher Zeitung écrit :

«On constate une nouvelle fois qu'il est difficile d'obtenir le 'oui' des électeurs pour des questions relevant de la politique de l'Etat. A la différence d'autres votations, l'initiative sur la neutralité n'était pourtant pas abstraite. Il s'agissait d'une réaction à la décision du Conseil fédéral de février 2022, qui soutenait les sanctions prises par l'UE contre la Russie après l'invasion de l'Ukraine. Aux yeux de Blocher, ce choix faisait de la Suisse une belligérante. L'issue du vote soutient indirectement la politique de l'exécutif sur ce point. L'immixtion russe dans la campagne référendaire s'est révélée contreproductive pour les partisans du oui. Avec sa démocratie directe, la Suisse sait contourner les tentatives d'influence flagrantes.»

Tages-Anzeiger (CH) /

Contreproductif aussi pour ses instigateurs

Figure de l'UDC, Christoph Blocher, qui avait pesé dans le lancement de l'initiative, a fini par plomber les revendications initiales, écrit Raphaela Birrer, rédactrice en chef de Tages-Anzeiger :

«Ce verdict sans appel pourrait même être contreproductif pour la revendication centrale de Blocher. A l'étranger, où nos débats de démocratie directe sont suivis avec attention, la Suisse devra expliquer qu'elle restera très probablement neutre, en dépit du 'non' à l'initiative. Les subtilités de notre politique intérieure ne seront vraisemblablement pas comprises à l'international. In fine, ces perceptions extérieures faussées nuisent à la neutralité plutôt que de la renforcer – à l'inverse de ce que Christoph Blocher voulait à tout prix obtenir.»

Le Temps (CH) /

L'UDC méconnait la volonté des citoyens

Les électeurs ont clairement rejeté les propositions de l'UDC, juge Le Temps :

«Le premier parti de Suisse ne joue pas la gagne dans les urnes ces temps-ci. SSR, Suisse à dix millions, neutralité. … C'est la troisième défaite cette année. Mais celle-ci fait particulièrement mal. D'abord par son ampleur. Mais surtout parce qu'elle touche à ses thèmes de prédilection : neutralité, souveraineté et indépendance. Le non sorti des urnes dit quelque chose de la vision qu'ont les Suisses de leur place dans le monde actuel. Un monde qui bouge, où les menaces se précisent méchamment, et où la guerre hybride ne nous épargne pas.»

La Tribune de Genève (CH) /

Des interprétations à géométrie variable

Les intérêts priment sur la neutralité, explique La Tribune de Genève :

«Les Suisses ont nettement préféré miser sur une neutralité 'flexible', selon la terminologie officielle. On peut aussi la qualifier d'opportuniste puisqu'elle s'adapte au cas par cas, selon le contexte, les forces en présence et nos intérêts propres. Et surtout selon ce que fait le camp occidental, USA en tête et Union européenne en second. Ce qui explique que les violations du droit international ne sont pas sanctionnées économiquement de la même manière … Une neutralité utilitaire, donc à géométrie variable.»