Fronde en Iran : un changement de régime est-il possible ?
Alors que la contestation se poursuit en Iran, et que la répression a déjà fait plusieurs victimes, le président américain, Donald Trump, a menacé Téhéran d'une intervention militaire. Le secrétaire général de l'ONU, António Guterres, a appelé les autorités à ne pas recourir à la violence contre les manifestants. Depuis deux semaines, les citoyens protestent dans plusieurs villes du pays contre le régime. A l'origine de la contestation, il y a notamment la fronde des commerçants de Téhéran.
Les gardiens de la révolution pourraient prendre la main
Si le guide suprême Ali Khamenei était renversé, les gardiens de la révolution seraient à l'affût, redoute Corriere della Sera :
«Depuis toujours, les gardiens de la révolution, une 'armée' parallèle dotée de sa propre marine, d'une division balistique et de services secrets, constituent le principal bouclier. Bien armés, avec une présence sur tout le territoire et des ressources considérables, ils ont bâti leur propre centre de pouvoir grâce aux liens avec le secteur économique. Certains observateurs n'excluent pas qu'ils remplaceront un jour formellement les religieux. Car, selon une autre interprétation, ce sont eux qui tiennent 'en otages' les ayatollahs.»
La situation géopolitique plombe les dirigeants
Si les précédents mouvements de protestation avaient fini par être étouffés, il pourrait en aller autrement cette fois-ci, écrit Observador :
«Contrairement aux évènements précédents, eux aussi provoqués par les crises économiques et financières qui ne manquent pas dans un pays appauvri par la révolution chiite, l'Iran se trouve aujourd'hui dans une situation plus précaire encore. Son empire d'oppression chiite s'est effondré comme un château de cartes. Décapitation du Hezbollah et du Hamas par Tsahal, chute de Bachar Al-Assad en Syrie, attaques impunies d'Israël et des Etats-Unis sur la défense antiaérienne de la République islamique et son programme nucléaire – au Proche-Orient, la situation géopolitique tend à dicter le sort des régimes et leur politique intérieure.»
Une société divisée, une issue incertaine
La contestation ne suit pas de ligne claire et son issue reste incertaine, analyse le chroniqueur Pierre Haski dans la matinale de France Inter:
«Les Iraniens sont divisés entre ceux qui en sont venus à espérer une intervention extérieure à force d'échecs et de sang ; et ceux qui sont farouchement contre et pensent que ça fait le jeu du régime. A l'image d'une opposition morcelée. Mais il y a aussi la réalisation qu'au Venezuela, Trump n'a pas agi au nom de la démocratie, il a même laissé en place le régime décapité, de quoi faire déchanter pour ceux qui espèrent plus. Pour toutes ces raisons, le soulèvement iranien est encore incertain. Le seul élément incontestable, c'est le courage de ce peuple qui ne cesse de chercher à abattre les murailles qui l'enferment, jusqu'à ce qu'un jour, elles cèdent.»
Téhéran doit changer de cap
Une chute du régime recèle également de grands dangers pour la société civile, juge Público :
«La récente histoire du Proche-Orient montre comment l'effondrement soudain de régimes autoritaires peut ouvrir la voie au chaos, à la violence ethno-confessionnelle et à de longues guerres civiles – un scénario que de nombreux Iraniens redoutent tout autant qu'ils détestent leurs dirigeants. … La voie la plus pragmatique – et peut-être la seule envisageable – c'est que Téhéran reconnaisse qu'un changement de cap est nécessaire. La reprise de négociations sérieuses sur le programme nucléaire, la recherche d'un assouplissement des sanctions et la création de libertés économiques et sociales, afin de satisfaire les revendications de la population, ne sont pas un signe de capitulation, mais de survie.»
La brutalité l'emporte
Sans soutien extérieur, la révolte est vouée à l'échec, assure l'expert militaire Sergueï dans un post Telegram relayé par le portail Ekho :
«On ne trouve [côté manifestants] pas d'organisation dominante, pas d'armes et pas de participation au pouvoir. Jusque-là, le régime affiche une stabilité relative : son appareil est bien développé, armé et brutal. 10 individus armés et bien formés peuvent en soumettre 100 autres ; 100 individus en contrôler 10 000 autres, et ainsi de suite. Faute de stimulus extérieur (Trump a promis son aide), la contestation s'étiolera rapidement. Si un camarade de lutte est tué ou blessé à vos côtés, et qu'il n'y a pas de perspective de victoire, alors le désespoir s'installe, l'apathie prend le dessus et les gens retournent chez eux.»
Menacé de toutes parts
Le régime iranien est dos au mur, juge Der Standard :
«Cette fois, le danger vient de l'intérieur comme de l'extérieur : les manifestants, dont certains sont enclins aux actes de violence, scandent 'à bas le dictateur !', tandis que la menace issue des Etats-Unis et d'Israël est de plus en plus réelle depuis la guerre des 12 jours de juin 2025. … Le ministre américain des Affaires étrangères, Marco Rubio, n'a de cesse de rappeler ce message, notamment sur le compte X en farsi du Département d'Etat américain : selon lui, tout le monde saurait désormais que quand Donald Trump fait une annonce, il la met à exécution. Le président américain a déclaré vouloir 'venir en aide' aux manifestants dans le cas où le régime userait de violence pour les réprimer.»
Le changement doit venir de l'intérieur
C'est aux Iraniens de prendre en main leur destin, fait valoir la sociologue Azadeh Kian dans Le Monde :
«Les menaces d'intervention militaire du président Trump, renouvelées après l'enlèvement du président vénézuélien déchu Nicolas Maduro, ou les messages de soutien à la population venus du Mossad et de Benyamin Nétanyahou ne font que profiter au régime islamique, en lui permettant d'accuser tout contestataire d'être un agent des Etats-Unis et d'Israël. Il revient aux Iraniennes et aux Iraniens de changer le régime. Et, pour cela, seules la poursuite des mouvements sociaux et la convergence des luttes de différentes catégories sociales, ethniques, religieuses sont susceptibles de libérer les peuples d'Iran de l'étau d'un régime qui a sacrifié les intérêts nationaux à ses propres intérêts.»
Un manque de stratégie et de coordination
El País n'est pas optimiste :
«Certains commentateurs jubilent devant les manifestations, comme s'ils assistaient à un match de football. … Cette nouvelle vague de protestation fait naître des attentes considérables chez celles et ceux qui aspirent à la chute de la République islamique. Mais il s'agit de ne pas constituer un fardeau de plus pour les Iraniens. … Car sans direction claire, sans mouvement de contestation organisé, sans stratégie pour défier le cœur névralgique du pouvoir – non pas les anciens ayatollahs mais les généraux des gardiens de la révolution –, les manifestations éroderont un peu plus le gouvernement de Massoud Pezechkian, limité par l'architecture du système et incapable de mettre en œuvre ses promesses de réforme, et renforceront les plus extrémistes.»
Une contestation qui touche tous les milieux
Dans une tribune à L'Obs, le politologue Hamid Enayat évoque ce qui est différent dans la mobilisation actuelle :
«Contrairement aux soulèvements précédents, celui-ci est nettement plus structuré. Les unités de résistance sont parvenues à maintenir l'élan du mouvement dans des milieux très divers – des bazars et universités jusqu'aux villes de province. Enfin, contrairement au passé, dès le lendemain du déclenchement de cette révolte, des responsables politiques français et des Etats et ont condamné publiquement la répression du régime. Les pressions internationales limitent indéniablement sa capacité de répression.»
Soutenir les aspirations des Iraniens est dans notre intérêt
La chute du régime serait un atout pour l'Europe, constate Svenska Dagbladet :
«Nous sommes nous aussi menacés par ce régime théocratique. Notre liberté d'opinion, mais aussi la liberté de critiquer l'islam n'est plus ce qu'elle était depuis la fatwa qui s'est abattue sur l'écrivain Salman Rushdie en 1989. Plus récemment, l'Iran a recruté des criminels pour attaquer des Iraniens en exil et des cibles israéliennes en Suède. Ces quelques exemples montrent que l'Iran joue un rôle prépondérant dans la coopération toujours plus internationale entre les dictatures qui tentent de protéger les dirigeants autoritaires contre leur propre peuple. C'est pourquoi les démocraties ont intérêt à soutenir le désir de liberté des populations, y compris en Iran.»
Les ayatollahs ont de quoi être nerveux
La grève dans les bazars met le régime sous pression, écrit le quotidien taz :
«D'un point de vue historique, il s'agit d'un avertissement : de la 'révolte du tabac' en 1891 à la révolution de 1979, le bazar a toujours été le catalyseur des bouleversements politiques. Pour s'en prémunir, le régime a tenté d'inféoder les bazars, par l'octroi de licences et de postes spécifiques. Depuis lors, les bazars sont considérés comme un pilier conservateur du système, à quelques exceptions près ; ils gardaient le silence quand d'autres protestaient. Si ceux-ci font grève désormais, alors toute la légitimité du système est remise en cause.»
Aucune révolution en vue
Polityka douche les espoirs placés dans un renversement du régime :
«Les émeutes actuelles n'ont pas l'ampleur de celles survenues en 2009 ou après. … Elles manquent de leaders bien identifiés. Du reste, le troisième élément d'une révolution est absent : jusqu'à présent du moins, le régime ne montre pas de failles. … Au cours des derniers siècles, les révoltes de bazar n'ont cessé de forger le destin de l'Iran ou, avant lui, de la Perse. Mais uniquement lorsqu'elles ont déclenché des soulèvements dans de grandes entreprises et des usines, notamment dans le secteur pétrolier, dont dépend la stabilité financière du régime. Rien de semblable ne se produit pour l'instant.»
Un approvisionnement en armes plutôt qu'en eau
Phileleftheros évoque les raisons de cette mobilisation :
«Un peuple fier, vivant sur un territoire doté d'une richesse naturelle et historique inconcevable, vit quasiment sans eau, appauvri par un régime qui alloue des sommes significatives au programme nucléaire, aux missiles balistiques et au financement d'organisations terroristes. … Récemment, les Iraniens ont appris que leur capitale, Téhéran, avec ses 10 millions d'habitants – 15 en comptant la conurbation – devrait peut-être déménager, l'Etat n'étant pas en mesure de l'approvisionner en eau. L'attention et les ressources étaient fixées sur autre chose : l'armement, et la rhétorique visant à détruire Israël.»