Quel sens donner au "non" des Islandais à l'UE ?
Les Islandais se sont prononcés de justesse contre une adhésion à l'UE : samedi, 52,8 pour cent des votants ont rejeté par référendum la reprise des négociations d'adhésion. Le gouvernement social-démocrate espérait qu'une appartenance à l'UE permettrait de mieux protéger le pays contre d'éventuelles revendications territoriales, comme celles que Trump a déjà formulées sur le Groenland. Pour les opposants, les questions de souveraineté et de contrôle des zones de pêche ont été cruciales.
Des avantages mal mis en avant
Les Islandais n'ont pas été convaincus qu'une adhésion à l'UE leur apporterait des avantages substantiels, estime The Irish Times :
«Beaucoup doutaient qu'une appartenance à l'Union européenne leur offre une protection supplémentaire significative face à Trump, notamment parce que l'Islande est déjà membre de l'OTAN. Le pays bénéficie déjà de liens étroits avec l'UE, en tant que membre du marché unique et de l'Espace économique européen (EEE), ainsi que de l'espace Schengen, qui permet de voyager sans contrôles aux frontières. Une adhésion à l'UE aurait en outre conduit le pays à rejoindre l'union douanière puis, à terme, à la zone euro, mais le gouvernement n'est pas parvenu à convaincre la population des avantages supplémentaires qu'aurait apportés cette étape.»
L'avant-poste européen dans l'Arctique ne verra pas le jour
L'UE n'a pas réussi à s'assurer un avantage stratégique important, déplore La Stampa :
«L'île occupe une position géographique clé entre l'Europe, le Groenland et l'Amérique du Nord. … Si le bastion islandais avait clairement choisi une orientation proeuropéenne, l'ensemble du dispositif de défense et de sécurité de l'UE aurait pu gagner un point d'appui stratégique : il aurait été possible d'y établir des stations de surveillance et de contrôle, de renforcer l'axe Groenland–Islande–Europe, et de mettre en place des mesures pour contenir les ambitions chinoises sur les routes commerciales et les ressources minières de cette partie de l'Arctique.»
Les adversaires de l'UE ont le vent en poupe
Au lieu de se réjouir de la possibilité d'un élargissement européen, c'est un tout autre sentiment qui domine, observe Weekendavisen :
«Il faut désormais subir l'humiliation de voir les adversaires politiques intérieurs jubiler et présenter le référendum islandais comme une grande victoire dans leur lutte contre Bruxelles. Nigel Farage, président du parti britannique Reform UK – qui avait joué un rôle déterminant dans la sortie du Royaume-Uni de l'UE –, se félicite que l'Islande puisse 'préserver son indépendance'. En France, Marine Le Pen écrit que le référendum montre qu'un 'continent européen composé de nations libres et souveraines' est possible.»
Classé sans suite jusqu'à la prochaine crise financière ?
En Islande, l'Union européenne est surtout appréciée en période de crise, écrit Rzeczpospolita :
«A Reykjavík, l'adhésion à l'UE avait été sérieusement envisagée pour la dernière fois lors de la grande crise financière de 2008-2009. Lorsqu'il est devenu évident que le système financier islandais risquait de s'effondrer, la protection offerte par la zone euro est soudain apparue attrayante. Mais dès que la situation s'est normalisée, les Islandais se sont de nouveau détournés de l'Europe. Aujourd'hui, de nombreux experts estiment que le monde se trouve une nouvelle fois au bord d'une crise majeure sur les marchés financiers. … La couronne islandaise, une monnaie de faible importance, pourrait en faire les frais. Peut-être le souhait des Islandais d'adhérer à l'UE renaîtra-t-il alors ?»
Une conception erronée de la démocratie
Süddeutsche Zeitung critique le fait même que ce référendum ait eu lieu :
«Les négociations d'adhésion à l'UE sont un processus long et fastidieux, qui nécessite de traiter plus de 30 volets thématiques. Frostadóttir souhaitait obtenir un mandat de négociation de la population. Mais ce n'est pas au peuple de se plonger dans plus de 30 thématiques afin de pouvoir ensuite prendre une décision en connaissance de cause. C'est à une Première ministre et à son gouvernement de le faire. Ce sont les politiques qui doivent assumer la responsabilité d'une décision aux conséquences aussi lourdes : c'est pour cela qu'ils sont élus. Se défausser de cette responsabilité sur le peuple, comme cela avait déjà été le cas en 2016 au Royaume-Uni, procède d'une conception erronée de la démocratie.»