Législatives hongroises : une campagne à couteaux tirés
Avant les législatives du 12 avril prochain en Hongrie, la campagne électorale se durcit : le leader de l'opposition, Péter Magyar, a reproché au Premier ministre, Viktor Orbán, de n'être capable que de mener des "campagnes haineuses" ou de proférer des "menaces". Orbán a quant à lui qualifié Tisza, le parti de centre-droit de Magyar, de "création de l'étranger". Le dirigeant a par ailleurs reçu le soutien du ministre américain des Affaires étrangères, Marco Rubio, qui lui a assuré : "Votre succès est notre succès".
Magyar n'est pas un mage
Český rozhlas met en garde contre des attentes démesurées :
«Le chef d'opposition entend redonner un cap pro-occidental à la politique étrangère hongroise, considère la Russie comme une menace et veut mettre un terme au conflit de plusieurs années entre Budapest et Bruxelles. … Il aimerait introduire l'euro et réformer les actuels médias pro-gouvernementaux. … Toute la question est de savoir s'il pourra répondre aux attentes. Il est par exemple absurde d'attendre de sa part une position fondamentalement différente sur l'Ukraine. Dans un dossier aussi délicat, même lui ne pourra pas faire changer d'avis la majorité de la population. … Pour saper les bases du système Orbán – justice, supervision des médias, direction des entreprises publiques, entre autres – il faut disposer d'une 'super majorité' des deux tiers au Parlement pour effectuer des révisions constitutionnelles, et pas seulement d'une majorité absolue.»
L'extrême droite renonce à la trumpophilie
Le président américain n'est plus un atout pour les forces qu'il courtise en Europe, estime le chroniqueur Max Boot dans le journal Irish Independent :
«Il est indéniable que certaines organisations européennes accepteraient volontiers des fonds américains, mais il est peu probable que cultiver des liens avec un président américain aussi honni bénéficie in fine à l'extrême droite sur le Vieux Continent. Selon un sondage réalisé par Politico en décembre, seulement un tiers des partisans des formations d'extrême droite en France et en Allemagne ont un avis positif sur Donald Trump. Pas étonnant, dès lors, que les leaders d'extrême droite en Europe condamnent les visées de Trump sur le Groenland et prennent leur distance du locataire de la Maison-Blanche.»
Des intérêts étrangers
Le quotidien pro-Fidesz Magyar Nemzet accuse le monde des affaires de vouloir favoriser le Parti Tisza :
«Les milieux financiers mondiaux tentent actuellement, par tous les moyens, d'accéder au pouvoir dans notre pays grâce à Péter Magyar et à son Parti Tisza. … Anita Orbán, du fonds d'investissement Globsec, proche du lobby occidental du gaz naturel liquéfié, est pressentie au poste de ministre des Affaires étrangères. Et István Kapitány, ancien cadre du géant pétrolier Shell, qui a vu la valeur de ses actions être démultipliée en raison de la guerre, est pressenti au poste de ministre de l'Economie et de l'Energie.»
La Hongrie, pseudo-favorite de Washington
A y regarder de plus près, la Pologne s'avère être un partenaire plus profitable pour Washington, fait valoir Rzeczpospolita :
«Après des années de retards, [l'entreprise russe] Rosatom a débuté la construction de nouvelles unités à la centrale nucléaire de Paks, dans le sud de la Hongrie. De nombreuses entreprises sous-traitantes impliquées sont dirigées par de proches collaborateurs d'Orbán. Il ne vient donc pas à l'esprit du dirigeant hongrois de remettre en cause de tels contrats lucratifs – et entachés de corruption – pour remplacer les Russes par des Américains. En Poméranie polonaise, l'entreprise américaine Westinghouse construit une centrale nucléaire. Au contraire de Varsovie, Budapest n'a pas les moyens d'acheter des armes américaines. Et tandis que Varsovie acquiert massivement du GNL (y compris des Etats-Unis), Budapest continue d'importer du gaz russe.»
Une désinhibition populiste totale
L'action d'Orbán fait frémir le journal Kronen Zeitung :
«Si l'on veut voir à l'œuvre une campagne marquée par une désinhibition populiste totale, il suffit de regarder en Hongrie. … Faisant feu de tout bois, Orbán sort le grand jeu du dénigrement, des allégations mensongères, des mythes complotistes et des préjugés nationalistes. Il dépeint une Hongrie encerclée par des puissances maléfiques, et assure que l'ennemi ne se trouve pas à Moscou mais à Bruxelles, ou que le Parti Tisza de son rival Peter Magyar est une invention de la troïka allemande, qui contrôlerait l'UE. … Orbán suit le schéma classique du populisme : diffuser une peur hystérique pour se présenter en sauveur et anéantir l'adversaire.»
Tisza doit en profiter
S'il n'est pas la garantie d'un changement, le Parti Tisza est le seul espoir, écrit le politique social-démocrate Béla Fábry (MSZP) dans Népszava :
«Il faut avoir confiance dans le changement. Donner une chance au scénario d'une transition vers un Etat viable. La question est très sensible pour les personnes engagées politiquement à gauche. Un ancien soldat privilégié du Fidesz, dont le parti compte aussi plusieurs ex-serviteurs d'Orbán, peut-il apporter le changement ? Y a-t-il une garantie ? Non, seulement de l'espoir. Il faut comprendre que toutes les tentatives entreprises jusque-là par l'opposition démocratique pour renverser le système Orbán sont restées infructueuses.»
Rien n'est encore fait
Dans Interia, le politologue Jarosław Kuisz appelle à ne pas faire de plans sur la comète :
«De plus en plus de Hongrois sont mécontents que des proches et des connaissances de Orbán aient pris le pouvoir au sein de l'Etat. … Les propos amicaux tenus à l'endroit du Kremlin ne plaisent pas non plus à tout le monde. La liste des raisons en faveur d'un changement démocratique est longue. La question est toutefois de savoir s'il est vraiment possible de chasser Orbán du pouvoir. Il faut rappeler que lors des dernières élections en Hongrie, la peau de l'ours hongrois avait été vendue avant que l'animal ne soit tué. Dans les faits, il ne s'agissait que de vœux pieux. Et en 2026 également, rien ne semble encore fait.»
Une défaite d'Orbán affecterait Trump
La lutte politique en Hongrie pourrait avoir des répercussions jusqu'aux Etats-Unis, assure Diena :
«Les deux camps ont mobilisé toutes les ressources et les soutiens disponibles, et ne sont pas avares en reproches mutuels. L'enjeu dépasse largement, désormais, le simple maintien (ou changement) au pouvoir en Hongrie. Ce scrutin revêt aussi une forte portée symbolique, y compris au plan international. Orbán est le principal soutien – ainsi qu'un ami personnel – du président américain Donald Trump en Europe. Ainsi, sa possible défaite serait perçue comme un revers pour Trump, eu égard notamment aux élections de mi-mandat aux Etats-Unis.»
Vers un "Huxit"
La coupe est pleine, tonne le journal Handelsblatt :
«Bruxelles ne peut plus se permettre de se coltiner des membres qui 'voient la véritable menace dans l'UE et non dans la Russie', comme Orbán vient de l'affirmer dans le cadre de la campagne électorale. L'Europe n'est pas seulement une communauté de droit, mais aussi, en premier lieu, une communauté de valeurs – or la Hongrie ne cesse de s'éloigner de ces deux concepts depuis des années. Une procédure pour une exclusion forcée de l'Union n'est pas prévue. Mais il est grand temps d'envoyer un signal sans équivoque à l'intention de Budapest, pour lui signifier que la coupe est pleine, et que la Hongrie doit amorcer un changement politique radical, ou elle-même prendre l'initiative d'un 'Huxit'.»
L'opposition a au moins une feuille de route
Si le programme électoral du parti Tisza a des traits technocratiques, c'est déjà mieux que pas de programme du tout, fait valoir hvg :
«Tisza promet pratiquement tout, de la restauration de l'Etat de droit à la relance économique, sans oublier la fin de la dépendance de la Russie pour l'approvisionnement du pays en énergie. ... Le programme semble être parfait pour séduire les sensibilités de centre-gauche, et pourrait aussi être approprié pour amorcer le développement du pays. Reste à savoir si cela suffira pour remporter des élections. Car le programme du Tisza a l'inconvénient d'être honnête, et même presque technique. ... Il est difficile pour le parti Fidesz de faire abstraction du fait que son dernier programme électoral, écrit et consultable, remonte à 2010. Une différence que Tisza ne manquera pas d'exploiter dans sa campagne.»
Quand on devient insensible à la haine
Magyar Hang fait part de son inquiétude :
«Une des caractéristiques les plus inquiétantes de la vie publique actuelle en Hongrie n'est pas tant l'incitation à la haine en soi, mais le fait que très peu de personnes perçoivent sa véritable dangerosité. Le recours aux boucs émissaires est un leitmotiv des affiches, des émissions d'information, des consultations nationales [du gouvernement] et des déclarations gouvernementales. Mais ceci est largement ressenti comme une 'caractéristique inhérente à la politique'. C'est comme si la discrimination n'était pas un style de communication, une tactique, une technique. ... La société hongroise n'est ni stupide ni vicieuse. ... Son problème, c'est une certaine indifférence acquise. Cette indifférence n'est pas innée, c'est un mécanisme de défense provoqué par les expériences vécues.»
Une faible avance ne suffira pas
Il faudrait plus qu'une simple victoire pour briser le pouvoir d'Orbán, écrit Gazeta Wyborcza :
«La campagne électorale en Hongrie est inéquitable, car le Fidesz dispose de la plupart des ressources, structurelles et financières. Pour arriver au pouvoir, le Parti Tisza devra remporter une nette victoire. … En raison du redécoupage électoral au profit du Fidesz, le parti de Magyar devra tabler sur une avance de dix points environ pour obtenir la majorité au Parlement. Et même cela pourrait ne pas suffire pour démanteler les mécanismes qui protègent l'appareil d'Orbán. Les principales lois, comme celle qui place les actifs de l'Etat sous le contrôle de personnes loyales au Premier ministre, sont tributaires d'une majorité des deux tiers au Parlement.»
L'UE et l'Ukraine vilipendées, la Russie épargnée
Dans Der Standard, le chroniqueur Paul Lendvai fustige le deux poids deux mesures du dirigeant hongrois en matière de politique étrangère :
«Près de deux mois avant les législatives hongroises, le Premier ministre, malmené par le puissant parti d'opposition Tisza, a lancé une nouvelle campagne haineuse contre l'Ukraine. Tous les moyens de la communication de masse sont mis à contribution pour attiser la peur de la guerre, l'Ukraine et l'UE sont dépeintes comme des ennemis, et le gouvernement Orbán comme l'unique garant de la paix et de la sécurité. … Alors qu'on tire à boulets rouges sur l'UE et l'Ukraine en les taxant de bellicisme, pas la moindre critique n'est adressée aux dictatures russe et chinoise.»
Etre dans le flou n'est pas pour tout le monde
Les électeurs de Tisza pourraient nous plonger dans l'imprévisibilité, estime le journal pro-Fidesz Vasárnap :
«Si on a le sentiment que la situation est catastrophique au point que tout, y compris l'incertitude la plus totale, serait préférable, alors votons crânement pour Tisza. Si l'on n'a rien à perdre, on peut prendre ce risque. Mais si on a le sentiment que la vie est prévisible et facile à gérer, qu'on a une vision d'avenir, mieux vaut songer à ce qu'il en coûterait de détruire tout ce qui a été fait jusque-là et de repartir de zéro. … Un changement de système et de gouvernement radical ne préserve pas les bonnes choses et n'améliore pas les mauvaises. … Difficile de dire ce qui serait susceptible d'en ressortir.»
Le système Orbán est à bout
L'inamovible Premier ministre n'est plus un garant de stabilité, assure Népszava :
«Le combat ne cessera pas le 12 avril, il ne fera que commencer. Dans un système électoral hongrois particulièrement faussé et coupable de milliers de manipulations, l'identité du vainqueur n'est pas primordiale, car celui-ci sera de toute façon confronté à une nouvelle donne. … Le système Orbán est à bout et commence à se déliter. La constellation qui avait permis à Orbán d'obtenir une hégémonie inédite et surprenante – profusion de fonds européens, conjoncture économique mondiale, soutien de l'Allemagne, faible opposition – ont disparu ou sont en train de s'évaporer. Et Orbán, même s'il restait au pouvoir, n'est pas en mesure de garantir la stabilité de son système.»
Avec le Fidesz, au moins, les choses sont claires
Le programme de l'opposition en matière de politique étrangère est insuffisant, estime le portail Index :
«Le message le plus manifeste du Parti Tisza, c'est que le pays, sous sa gouvernance, adopterait un cap pro-européen. … Or il est difficile de dire ce que l'avenir réserve à l'Europe. … On peut critiquer la stratégie du gouvernement Orbán en matière de politique étrangère, mais on ne peut prétendre qu'elle n'existe pas, qu'elle n'a pas été élaborée ou rendue publique. … Dans un monde où l'ancien ordre des choses ne fonctionne plus et où le nouveau ne s'est pas encore formé, l'option la plus funeste pour un Etat, c'est de n'avoir aucune vision stratégique, ou de se cramponner aux règles de l'ordre ancien.»